IDepuis quelques jours, janvier a cédé la place à février. Il fait toujours aussi froid. Un froid glacial qui, combiné au vent, vous fouette le visage et vous transperce jusqu’aux os. Enfin, tout est relatif ! Une température hostile pour un Finistérien ne l’est absolument pas pour un Sibérien. La nuit, le thermomètre descend à huit degrés en dessous de zéro en bordure du littoral et, au centre du département, on a relevé jusqu’à moins quatorze.
Murielle, mon amoureuse depuis plus d’un an maintenant, est partie travailler ce matin. Infirmière à Quimper, à l’hôpital Laënnec, son sens du devoir l’empêche de se réfugier derrière un argument climatique pour justifier son absence. Par crainte du verglas, elle s’est levée plus tôt pour se donner toutes les chances de parvenir à son but dans des délais raisonnables. Il y a environ vingt kilomètres entre Concarneau et Quimper, mais la peur d’une glissade incontrôlée oblige à limiter sa vitesse. Le pare-brise de sa Golf devait être givré, car je remarque que la bouteille en plastique que, tous les matins, elle remplit d’eau tiède, n’est pas à sa place, près de la porte d’entrée.
Je vais à la fenêtre, en écarte le rideau d’un doigt. Il n’y a pas un chat dans la rue. Nous habitons un quartier tranquille, mais souvent des gosses d’une dizaine d’années jouent au foot au milieu de la rue ou font des courses à vélo. Mon regard traîne sur les quelques mètres carrés de pelouse blanchie par la gelée, puis vers les plantations dénudées, avant de remonter vers le ciel gris blanc et ses rares nuages à l’apparence ouatée. Les jambes collées au radiateur, je reste là un moment, me demandant ce que je vais faire de ma journée. Ma récente entorse de la cheville1 et la période d’immobilisation qui en a découlé font que je suis fâché avec les chiffres et les lettres. J’ai eu ma dose de lecture, de mots croisés, de mots fléchés et autres Sudoku. Cette décision n’est pas irrévocable : comment pourrais-je me passer de lecture ? Mais pour avoir frôlé l’overdose, j’entends respecter une période d’abstinence.
Météo-France annonce deux à quatre degrés pour cet après-midi. J’irai peut-être marcher… Peut-être aussi me satisferai-je d’une balade en voiture… Oui, pas bête, ça. Je pousserai jusqu’à Trévignon ou Cap-Coz et Beg-Meil. Ou encore…
La sonnerie du téléphone me sort de ma rêverie. Avant de prendre la communication, je reconnais le numéro de Murielle. D’emblée, je suppose qu’elle a endommagé sa voiture et qu’elle m’appelle au secours. Pourvu qu’elle ne soit pas blessée !
— Salut, ma belle. Comment va ?
— Impeccable.
— Tu n’as pas eu de pépin sur la route, ce matin ?
— Non, ça a été. Faut dire que j’ai roulé mollo. Dis, tu fais quoi ?
Rassuré quant à sa santé et à l’état de la voiture, je me dis que lorsqu’une femme pose cette question, c’est qu’elle a à vous suggérer un projet qui n’a rien d’attrayant. En vous amenant à dénoncer votre inactivité, elle s’invite dans votre emploi du temps. Bonne pâte, je la joue nature.
— Rien. Je sors de la douche et j’étais en train de m’établir un programme. Je dois avouer que je ne croule pas sous les idées.
— Ça tombe bien, alors. J’ai un truc à te proposer, mais je doute que ça te plaise.
— Tu m’inquiètes, je n’aime pas quand tu commences comme ça.
— Tu es libre de refuser, bien sûr.
— Cela va de soi. Vas-y, je t’écoute…
Elle marque un temps avant de se lancer :
— J’ai un patient qui a été admis hier soir. Il est sans nouvelles de sa femme, alors il se fait un sang d’encre.
— Elle a été avisée de son hospitalisation ?
— Oui, dès hier soir. Comme sa présence n’était pas indispensable durant les examens du monsieur, il l’attendait seulement pour ce matin. Mais il est déjà près de dix heures…
— Ce n’est pas très tard, dis-je pour tenter de la rassurer.
— Non, pas pour toi qui as fait la grasse matinée. Mais pour une épouse légitimement inquiète pour la santé de son mari, si.
À mon tour, je marque un temps avant de questionner :
— A-t-il tenté de la joindre à leur domicile ou sur son portable, si elle en a un ?
— Oui, bien sûr.
— Qu’attends-tu de moi ?
— Je ne sais pas trop. Je sens le patient tracassé. J’ai essayé de le tranquilliser, mais quand, au fil de la conversation, j’ai avancé que tu es flic, il m’a demandé s’il n’était pas possible que tu la fasses rechercher.
Je soupire. Fort. Très fort même, histoire de souligner l’incongruité de la situation.
— Ce n’est pas si simple, tu sais. Je n’ai aucun pouvoir.
— J’en ai bien conscience, Max. Mais il est tellement soucieux que…
Murielle est affectée au service cardiologie. Plus que tout autre, son malade est à ménager. Et moi… j’ai bon cœur.
— Bon, je fais un saut chez eux. Tu as l’adresse ?
— Oui. C’est à Pont-l’Abbé.
Tout de suite, je percute.
— À Pont-l’Abbé ! Il me faut un petit moment pour m’y rendre ! En plus, c’est un secteur gendarmerie. C’est plus simple qu’il s’adresse à eux. S’ils venaient à le savoir, les militaires verraient d’un mauvais œil que je…
— Il n’a pas envie de donner une tournure officielle à sa requête, c’est pour cela que je me tourne vers toi.
— Je peux comprendre, mais tu me places dans une position délicate.
— Viens toujours. Ici, tu discuteras avec lui et tu le rassureras. Tu pourras lui donner des conseils… Moi, je ne sais plus quoi lui dire.
Il est hors de question que j’empiète sur le territoire des gendarmes. Qui plus est en agissant de manière officieuse. J’ignore tout de cet homme et de son épouse, alors c’est bien volontiers que je l’abandonnerais aux bons soins des militaires ! Si ce n’était mon amoureuse qui me sollicitait…
— Tu as gagné. J’arrive.
*
Ce dimanche matin, le parking de l’hôpital est désert. Façon de parler, s’entend, car mon élément de comparaison est la semaine, quand il est bondé. En robe de chambre, ou manteau ou blouson passé sur un pyjama ou une chemise de nuit, des intoxiqués fument devant l’entrée. Sans se parler, sans un regard l’un pour l’autre, leur attention uniquement concentrée sur les brins de tabac et le papier qui se consument.
Murielle est en cardiologie depuis décembre dernier. La direction a depuis longtemps mis en place un turn over qui assure une mobilité favorisant la polyvalence du personnel soignant. Les changements de service se font approximativement tous les cinq ans ; quant à Murielle, n’étant pas titulaire mais contractuelle, c’est au gré de ses contrats qu’elle est baladée d’un service à un autre.
Un ascenseur me hisse au troisième étage. Repérant la silhouette élancée de ma concubine avant qu’elle ne pénètre dans une pièce, je marche sans me presser dans sa direction. Une dizaine de secondes et elle ressort d’une chambre.
— Ah ! Tu es là !
Un bisou sur les lèvres, ponctué d’un « Bonjour, ma belle », puis je pose l’inévitable question dans un tel lieu :
— Comment va le malade ?
— Bien. On lui a tout fait : électrocardiogramme, prise de sang, radio pulmonaire, un autre électrocardiogramme… sans rien déceler d’anormal.
— On ne va pas s’en plaindre. Il sort aujourd’hui, alors ?
— Oui, dès que le médecin l’aura vu. Mais il est tellement débordé que cela peut se faire cet après-midi.
— Hum. Toujours pas de nouvelles de son épouse ?
— Non, elle ne s’est pas manifestée. Ce qui évidemment le fait un peu paniquer.
— Je peux le concevoir. Je ne sais pas quelle tête je ferais si tu n’approchais pas alors que je suis à l’article de la mort… Bon, je peux lui parler ?
— Oui. Viens, sa chambre est par ici.
Je chemine à son côté dans le couloir, avant de lui laisser un mètre d’avance. Elle s’en aperçoit.
— Eh bien, tu ne viens pas ? Tu fais le timide ?
— Pas du tout. À la maison, je n’ai pas l’occasion de te voir en blouse, alors je profite du spectacle.
— Tu es bête !
— Non, sous le charme. Tu as une chute de reins ! J’y pense, ce ne sont pas les lits qui manquent ici. On pourrait peut-être…
— Il y a aussi des lits médicalisés, ce qui doit permettre des acrobaties, mais ne tire pas de plans sur la comète, ils sont tous occupés.
Elle frappe à une porte du dos de la main et l’ouvre dans la foulée.
— Vous allez bien, monsieur Marlet ? Vous avez pu dormir un peu ?
— Non ou si peu…
— Mon mari est là. Il peut entrer ?
« Mon mari » ! Jamais auparavant, Murielle ne m’avait donné ce titre. J’en ressens de la fierté. Mieux, de l’orgueil. Si je doutais de la solidité de notre couple, voici qui me rassérénerait. Même si ce ne sont que des mots, l’intonation prévaut.
L’homme est assis au bord du lit, les pieds ballant à une dizaine de centimètres du sol. Il peut avoir entre quarante et cinquante ans. Il porte une épaisse moustache, ce qui n’est plus très courant à notre époque. Poivre et sel, comme ses cheveux peignés avec soin, elle barre son visage percé de deux yeux bleus qui, enfoncés dans leurs orbites, dénoncent une nuit blanche. Les épaules basses, il me regarde avancer. Quand je tends la main, il se redresse quelque peu et présente la sienne.
— Bonjour. J’espère que le souci de santé qui vous vaut d’être ici ne sera bientôt plus qu’une anecdote…
— Je le souhaite aussi. Mais… ce n’est pas mon problème du moment.
— Je sais à quoi vous faites allusion. Murielle m’a expliqué l’absence de votre femme et l’inquiétude qui vous taraude. C’est parfaitement légitime.
Accompagnant sa sortie d’un petit geste de la main, Murielle nous quitte pour vaquer à ses occupations.
— Ce n’est pas normal, expose Marlet quand la porte est refermée. Non, ce n’est pas normal. Il a dû se passer quelque chose. J’ai appelé une voisine pour qu’elle aille sonner chez nous. Elle l’a fait plusieurs fois, mais Éliane n’a pas ouvert.
Sa voix, jusqu’alors calme, s’est emballée, de sorte qu’il s’est exprimé en avalant des syllabes. Il lève la tête, la penche sur le côté.
— Ça me dérange de vous le demander, mais… accepteriez-vous d’aller chez moi ? J’ai bien conscience d’abuser, mais j’ai peur qu’il lui soit arrivé malheur.
— Tranquillisez-vous, je vais y aller. Je dois cependant vous avertir que, comme je ne suis pas officiellement mandaté, mes recherches s’en trouveront limitées.
— Je le sais bien, dit-il alors qu’une lueur d’espoir semble éclairer son visage. Votre femme m’a parlé de vous en termes élogieux. J’ai confiance en vous, je sais que vous ferez votre maximum.
Je contourne le lit et vais m’asseoir sur le fauteuil propre à toutes les chambres des hôpitaux de France et de Navarre.
Piochant calepin et stylo dans la poche intérieure de mon blouson, je demande :
— Avez-vous des enfants ?
— Oui. Une fille de dix-sept ans, Noémie, et Timothée, un garçon de seize ans.
— Ils sont à la maison à cette heure-ci ?
— Non, sinon ils auraient décroché quand j’ai téléphoné. Ils fêtaient l’anniversaire d’une copine, hier soir. Il était prévu qu’ils restent dormir sur place.
— D’accord. Parlez-moi maintenant de votre journée d’hier, depuis la dernière fois que vous avez vu votre épouse.
— Oui, bien sûr. Je suis rentré du boulot vers quatorze heures.
— Vous travaillez le samedi ?
— Oui, tous les jours sauf le dimanche et le lundi. J’ai discuté avec Éliane tout en mangeant et ensuite, je me suis plongé dans ma comptabilité. Je suis parti de la maison hier soir, vers dix-neuf heures. Nous habitons Pont-l’Abbé, et le point de ralliement pour aller à la compétition de badminton était le parking du Triskell.
— Elle vous accompagnait ?
— Non.
— Arrive-t-il qu’elle le fasse ?
— Non, jamais. Elle préfère rester à la maison. Elle n’est pas sportive pour un sou. D’ailleurs, elle ne suit aucun sport à la télé.
— Dommage pour elle, elle rate des occasions de vibrer.
— Je suis d’accord avec vous. Mais que peut-on y faire ? Ce n’est pas dans sa nature.
— Nous sommes tous différents, chacun a ses pôles d’intérêt. Qu’a-t-elle fait hier après-midi, pendant que vous étiez dans vos paperasses ?
— Je ne saurais le dire avec précision. Comme elle ne travaillait pas vendredi, elle en a profité pour se mettre à jour dans le ménage et les courses, histoire d’être tranquille pour le week-end. Pour en revenir à hier après-midi, j’ai entendu le son de la télévision, à moins que ce ne soit la radio. Quand je me suis servi un café, vers seize ou dix-sept heures, elle était dans la cuisine. Nous avons discuté pendant cinq ou dix minutes, puis je suis retourné dans mon bureau.
Je note quelques mots avant de reprendre mon chapelet de questions :
— Avait-elle un projet pour la soirée ?
— Pas à ma connaissance. Elle était au salon, en train d’éplucher le programme télé, quand je suis parti.
— C’est la dernière image que vous avez d’elle ?
— Oui. J’avais rendez-vous avec les autres membres de l’équipe pour que nous nous déplacions ensemble. Nous sommes arrivés à Quimper, à la halle des sports de Penhars, aux alentours de dix-neuf heures quarante-cinq.
— C’est au badminton que vous jouez, n’est-ce pas ?
— Oui. Je pratique depuis des années. C’est un sport très exigeant, qui nécessite une bonne condition physique. Passé cinquante ans, il faut l’aval d’un cardiologue pour s’inscrire dans un club. Sans cela, la fédération française n’accorde pas de licence. Et justement, hier soir, je disputais mon deuxième match quand je ne me suis pas senti bien. J’ai ressenti une douleur à la poitrine et, dans le même temps, une raideur dans le bras gauche. Je sais que ces signes sont précurseurs d’une attaque cardiaque, alors je me suis tout de suite arrêté de jouer. Par chance, il y avait un médecin parmi les rares spectateurs. Il m’a ausculté, pendant qu’on appelait les secours. Les pompiers et le SMUR étaient sur place dans les cinq minutes. J’allais mieux, mais ils ont préféré me conduire ici pour procéder à une batterie d’examens.
— Vous avez eu chaud !
— Oui et non, dans le sens où c’est rapidement rentré dans l’ordre. J’ai demandé à ce qu’on avertisse ma femme, mais en insistant sur le fait que ce n’était pas indispensable qu’elle se déplace. J’étais entre de bonnes mains, il n’y avait plus rien à craindre. Ils me gardaient en observation à l’hôpital pour la nuit, et je proposais de la rappeler ce matin vers huit heures. C’est ce que j’ai fait. Une fois, deux fois… j’ai beau recommencer, elle ne décroche pas. Au début, j’ai pensé qu’elle était sous la douche, ou dans la voiture pour venir ici. Au bout d’un moment, je me suis vraiment inquiété.
Il passe une main en râteau dans ses cheveux sans pour cela les décoiffer, puis souffle :
— L’infirmière s’est aperçue de mon désarroi. Elle a entamé le dialogue et, au cours de la conversation, elle a évoqué votre profession. Je me suis dit que, peut-être, vous accepteriez de vous rendre chez moi…
Levant les yeux vers moi, il bredouille :
— Je ne veux pas abuser de votre temps, mais j’ai un mauvais pressentiment. Je vous paierai. Je n’ai rien sur moi, mais, dès demain, je…
— Ne parlez pas d’argent. Si je vous aide, c’est parce que mon amie me l’a demandé, et également parce que je suis d’accord de le faire. J’ai une question : pourquoi ne pas faire appel à la gendarmerie ?
— J’y ai pensé, bien sûr, mais ce serait donner un caractère officiel à une démarche que j’espère infondée.
— Je le souhaite également. Écoutez, monsieur Marlet, dans l’immédiat, je vais me rendre chez vous. Nous verrons ensuite ce qu’il convient de décider…
— Je vous remercie. Mes clefs sont dans la poche de mon survêtement, là, dans l’armoire.
— Je ne les prends pas. Je vous le répète, ma visite n’a rien d’officiel. Par conséquent, je n’ai pas à entrer chez vous. À tout à l’heure !
*
Depuis l’hôpital Laënnec, il faut un quart d’heure de voiture pour rallier Pont-l’Abbé. Cette estimation peut varier selon la circulation sur le pont de Poulguinan, ce pont qui, à l’ouest de la ville, enjambe l’Odet et ouvre l’horizon vers la Transbigoudène, la double voie qui mène vers le Pays Bigouden. En ce dimanche matin, la circulation est fluide.
Quelques minutes plus tard, les rues Louis Lagadic puis Victor Hugo me conduisent vers le centre névralgique de Pont-l’Abbé, à savoir le pont autrefois habité et désormais dédié au commerce, et le château. Ancien donjon seigneurial, celui-ci abrite la mairie et le musée bigouden. Un rapide regard vers les solides murs en pierre qui se dressent devant l’automobiliste, le forçant à prendre sur la droite, et je reprends de la vitesse. La famille Marlet habite impasse Lamartine, celle-ci donne sur la rue éponyme. Il me faut une minute pour m’y rendre. Un mur en pierre surmonté d’une haie épaisse protège l’intimité des résidants des curieux. Un portail ouvre sur une courte allée gravillonnée qui mène à un garage aux dimensions conséquentes. Les portes en sont fermées, et un break Volvo noir et d’un modèle récent en bloque l’accès. J’actionne la poignée du portillon et observe jardin et maison. Le premier est de taille raisonnable et semble bien entretenu. La construction est de style néo-breton, porte d’entrée et fenêtres sont encadrées de pierres du pays. Je vais à la porte. Par acquit de conscience, je pose le doigt sur la sonnette, mais j’ai au fond de moi l’intime conviction qu’il n’y a personne. Une douzaine de secondes d’attente, puis je me décide à faire le tour du propriétaire. Une terrasse dallée est exposée à l’ouest, une seconde en bois traité en autoclave, au sud. Un barbecue en briques réfractaires les sépare. Les volets de trois portes-fenêtres sont clos, mais pas ceux des capucines de l’étage. C’était également le cas des ouvertures côté rue. Impossible de jeter un œil. Désabusé, je tapote sur les touches de mon téléphone mobile. J’ai d’abord le standard de l’hôpital, puis Marlet.
— Je suis chez vous.
Inutile d’accentuer ses craintes ni de lui donner un faux espoir. Je ne lui laisse pas le temps de m’interrompre.
— Personne n’a répondu à mon coup de sonnette. Les volets du rez-de-chaussée sont fermés. Il y a une voiture devant le garage, une Volvo.
— C’est la mienne. Un copain l’a ramenée hier soir. J’y pense, il a certainement vu ma femme à ce moment-là…
— Je vais chercher de ce côté-là. Donnez-moi son nom et son adresse.
— Alain Liziard habite route de Saint-Jean-Trolimon. C’est tout ce que je sais de lui, mais on pourrait avoir l’adresse précise en téléphonant au président du club de badminton.
— Bonne idée. Comment puis-je le contacter ?
— Je connais son numéro de téléphone par cœur, il est facile à retenir. Il s’appelle Jérôme Rannou, voici ce numéro…
*
— Bonjour, Monsieur. Je suis un ami de Jacques Marlet. Il joue au badminton avec vous.
J’use parfois de mensonges pour m’attirer les bonnes grâces de mes concitoyens. L’homme qui me fait face n’a aucune raison de ne pas me croire tant je fais preuve d’aplomb. J’estime qu’il a entre trente-cinq et quarante ans. Comme beaucoup d’hommes, il porte les cheveux courts, très courts même, il a dû utiliser un sabot de tondeuse trois ou quatre pour parvenir à ce résultat… Aux avant-bras, des tatouages dépassent des manches de son pull qu’il a retroussées.
— Ah oui, Jacques ! Il nous a fait peur, hier soir. On a cru qu’il allait y passer.
— C’est ce qu’il m’a raconté, ce matin. Lui aussi a eu peur.
— Comment va-t-il ?
— Je viens de l’hôpital, il se porte comme un charme. Le personnel est aux petits soins avec lui, si vous me passez le jeu de mots douteux. En revanche, il ne parvient pas à joindre Éliane, sa femme, et il m’a prié de vous demander si vous l’avez vue, hier soir, lorsque vous avez ramené sa voiture.
— Oui, je l’ai vue. Elle avait été prévenue, elle m’attendait.
— C’est effectivement ce qu’il m’a expliqué. Excusez-moi de vous demander cela, mais, était-elle seule ?
Ma question le désarçonne un tantinet. Il me considère un instant avant de répondre :
— Oui. Du moins c’est ce qu’il m’a semblé. En tout cas, je n’ai vu personne d’autre.
— Vous a-t-elle paru préoccupée ? Elle devait évidemment être anxieuse, du fait du pépin cardiaque de Jacques, mais je veux dire par là : vous a-t-elle paru tracassée par autre chose ? Ou menacée ?
Yeux arrondis, bouche ouverte, il hausse lentement les épaules avant de réfuter :
— C’était la première fois que je la voyais, c’est donc difficile à dire… C’est certain qu’elle était angoissée, mais je ne crois pas qu’il faille mettre cela sur un motif autre que son tracas quant à la santé de son mari.
— A-t-elle dit quelque chose d’étrange, de…
— Non. Vous savez, je ne suis pas resté longtemps. Comme le portail était ouvert, j’ai garé la voiture de Jacques devant le garage et, quand j’ai ouvert la portière, la dame était là. Elle devait me guetter ou elle avait entendu le bruit du moteur. Je lui ai rendu le portable de Jacques et la clef de la voiture, ou plutôt la carte car, sur ce modèle, c’est une carte extra-plate, et je suis parti. Un copain m’avait suivi et m’attendait pour me ramener à ma voiture.
— Où était-elle ?
— Sur le parking de la Madeleine.
Mon ignorance devant se refléter sur mon visage, il juge bon d’indiquer :
— Le petit parking près du Triskell, la salle de spectacle.
— Mais oui, où avais-je la tête ! dis-je en me souvenant que Marlet m’a dit qu’il s’agit du point de ralliement. Combien de temps êtes-vous resté avec elle ?
— Pas longtemps, parce qu’il faisait super froid. Dix secondes, vingt peut-être… Je lui ai demandé de nous tenir au courant de l’état de santé de Jacques et je lui ai dit qu’en cas de besoin, elle pouvait compter sur nous.
Mes questions, puis mon soudain mutisme, le poussent à interroger :
— Elle a disparu ?
— On ne sait pas. Disons que la situation est un peu trouble parce qu’elle ne s’est pas rendue au chevet de Jacques et qu’elle ne répond pas au téléphone.
— C’est bizarre, j’en conviens. Je suis désolé de ne pas pouvoir vous aider plus que cela.
— Vous n’avez pas à l’être. Il y a certainement une explication à son attitude. Euh, ceci va peut-être vous sembler malvenu, mais j’ai une dernière question : le couple Éliane-Jacques vous paraît-il solide ?
Comme précédemment, ses yeux s’arrondissent et sa bouche dessine un rond parfait.
— Je n’en sais rien ! Je ne les connais pas plus que cela. Enfin, Jacques si, mais seulement comme badiste. Quant à sa femme, c’était la première fois que je la voyais.
Force est d’avouer qu’il n’y a rien à chercher ici. J’abandonne Alain Liziard sur ces paroles. Il est tout juste midi quand je m’assois dans ma voiture. Je démarre et prends la direction de Quimper.
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