Chapitre 1 : L'Arrivée
Le portail de Valcourt grinça comme s'il m'avait attendue trop longtemps.
Je restai un instant immobile sous la pluie fine, ma valise à la main, devant l'allée de graviers qui s'enfonçait entre des tilleuls noirs. Au bout, le manoir. Pierre sombre, hautes fenêtres, une aile entière plongée dans l'obscurité. Une maison qui ne cherchait pas à plaire. Une maison qui observait.
*Respire, Élise. Tu es archiviste. Tu viens cataloguer des livres. Rien d'autre.*
C'était le mensonge que je répétais depuis trois semaines. Il tenait encore debout, mais fragile, comme un décor de théâtre.
Une femme m'ouvrit avant même que je frappe. Soixante ans, chignon gris, robe noire boutonnée jusqu'au menton. Ses yeux me parcoururent des pieds à la tête, lentement, comme on inspecte un objet dont on doute de l'authenticité.
— Mademoiselle Marchand. Je suis Madame Roche. Vous êtes en retard.
— Le train…
— Monsieur de Valcourt n'aime pas les excuses.
Elle s'effaça pour me laisser entrer. Je franchis le seuil, et la chaleur du hall me saisit : cire d'abeille, vieux bois, et sous cela une odeur plus ténue, que je ne parvins pas à nommer. Quelque chose de fermé depuis longtemps. Comme une pièce où l'on ne rouvre plus les volets.
— Votre chambre est au deuxième. Le dîner est à vingt heures. Et mademoiselle…
Elle marqua une pause, la main sur la rampe.
— L'aile ouest est interdite. Sans exception.
— Entendu, répondis-je, trop vite.
Son regard s'attarda une seconde de trop. Puis elle monta, et je la suivis, le cœur battant plus fort que l'escalier ne le justifiait.
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On m'avait dit que la bibliothèque était belle. On avait menti par modestie.
Je la découvris le lendemain matin, quand Madame Roche m'y conduisit sans un mot. Deux étages de rayonnages en chêne sombre, une galerie en fer forgé, une échelle sur rail, et des milliers de volumes dont les dos dorés captaient la lumière grise des fenêtres. Il y avait là des siècles de silence. Mon métier, mon refuge, la seule chose au monde dont je me sentais digne.
Je posai ma main sur la tranche d'un registre, et une voix parla derrière moi.
— Vous touchez les livres comme on touche un animal blessé.
Je me retournai trop brusquement.
Il se tenait dans l'encadrement de la porte, la lumière dans son dos. Grand, les épaules droites, une chemise sombre aux manches retroussées, comme s'il avait quitté une tâche pénible pour venir me voir. Des cheveux noirs en désordre. Un visage aux traits nets, presque durs, que n'adoucissait aucun sourire. Et ses yeux : d'un gris sans fond, posés sur moi avec une froideur si parfaite qu'elle ressemblait à un effort.
— Adrien de Valcourt, dit-il, sans me tendre la main.
— Élise Marchand.
— Je sais qui vous êtes.
Mon sang se figea. Il laissa le silence s'étirer, puis ajouta :
— Le cabinet m'a envoyé votre dossier. Diplômée avec mention. Dix ans d'expérience. Aucune famille.
*Aucune famille.* Il avait dit cela comme un constat, sans cruauté. Pourtant, quelque chose se serra dans ma poitrine.
— C'est exact, répondis-je d'une voix que je voulus ferme.
— Alors vous n'aurez personne à qui manquer si vous vous perdez ici.
Il parlait peut-être de la maison. Je n'en étais pas certaine.
Il s'avança d'un pas, et je sentis l'air changer. Pas à cause de lui, me dis-je. À cause de la poussière, de la hauteur du plafond, de la fatigue du voyage. Il s'arrêta à une distance que la politesse aurait jugée correcte, et que mon corps jugea dangereuse.
— Vous avez trois mois, mademoiselle Marchand. Vous catalogueriez tout, sauf ce que je vous interdirai d'ouvrir. Madame Roche vous a prévenue ?
— L'aile ouest.
— Et les livres de la dernière étagère, derrière vous.
Je tournai la tête. Une étagère de plus, plus sombre, fermée par une grille basse. Je ne l'avais pas remarquée.
— Pourquoi ?
— Parce que je le demande.
Il me regarda un instant de plus. Quelque chose passa dans ses yeux, trop vite pour que je le saisisse : une hésitation, peut-être, ou une douleur ancienne qu'il enfermait derrière sa mâchoire serrée. Puis il se détourna.
— Bienvenue à Valcourt, dit-il, et la phrase sonna comme un avertissement.
La porte se referma doucement. Je restai seule avec mon souffle court et la certitude, absurde, que sa présence avait laissé une trace dans la pièce, comme la chaleur dans un fauteuil.
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Je travaillai jusqu'au soir, par habitude, pour calmer mes mains.
Ce fut en vidant le troisième rayonnage que je la trouvai.
Un vieux traité de botanique, relié de cuir fatigué, plus lourd que son titre ne le promettait. Quand je le feuilletai, une enveloppe glissa entre les pages et tomba sur le parquet. Jaunie. Cachetée de cire rouge, brisée depuis longtemps. Pas d'adresse, un seul mot à l'encre noire, d'une écriture nerveuse :
*Camille.*
Je restai figée, l'enveloppe entre les doigts. Camille. La sœur disparue. Celle dont personne n'avait prononcé le nom depuis mon arrivée.
À l'intérieur, une seule feuille, pliée en quatre. Je la dépliai avec la lenteur d'un geste sacrilège.
*Si tu lis ceci, c'est que tu as retrouvé le chemin. Ne fais confiance à personne dans cette maison. Pas même à lui.*
Pas même à lui.
Le papier trembla. Ou c'étaient mes mains. Je relus la phrase une fois, deux fois, et un frisson me parcourut l'échine, celui qu'on ressent quand on comprend qu'on n'est pas seul.
Je levai les yeux.
Au bout de la galerie, dans la pénombre, un portrait de femme était accroché au mur. Je l'avais déjà aperçu sans m'y arrêter. Cette fois, je m'approchai, la lettre serrée contre ma poitrine, et je compris pourquoi il m'avait mise mal à l'aise.
Le visage avait été effacé. Pas déchiré, pas brûlé : *gratté*, méthodiquement, avec soin, jusqu'à ce qu'il ne reste qu'un ovale pâle sous la robe bleue. Mais en bas du cadre, une plaque de cuivre portait encore un nom, à moitié lisible.
*…lise de Val…*
Mon cœur manqua un battement.
Derrière moi, très doucement, une lame de parquet craqua.
Je ne me retournai pas tout de suite. Je glissai la lettre dans ma manche, d'un geste que je ne me connaissais pas, et seulement alors je pivotai.
Personne.
Juste la bibliothèque, immense, silencieuse. Et tout au fond, sur le seuil de la porte entrouverte, une ombre longue et immobile qui s'éloigna sans bruit.
Quelqu'un m'avait observée.
Et je savais déjà que, dans cette maison, je ne serais plus jamais tout à fait seule.