La Nouvelle Vie et l'Obsession
Lundi matin. L'Université de Yaoundé II, Soa, était un bourdonnement de jeunes gens, d'ambition et de klaxons. Amira se sentait à sa place, enfin. Assise dans l'amphithéâtre, entourée de codes et de lois, elle pouvait presque oublier le cœur lourd qu’elle portait depuis la rencontre dans la cuisine.
Elle prenait des notes frénétiquement. Elle était là pour la justice, pour le droit des femmes et des terres — le droit qui aurait pu la protéger, elle et sa famille, des arrangements de Bouda.
Mais dès qu'elle rentrait à Bastos, la réalité la rattrapait.
Tantine Clarisse était devenue obsédée.
— Tu penses que ça va marcher ce mois-ci, Amira ? demanda Clarisse, le soir, devant un plat de Ndolè.
Amira, concentrée sur le goût amer et délicieux, leva les yeux.
— Que quoi va marcher, Tantine ?
— Mon projet, bien sûr ! Clarisse sourit avec une fausse légèreté. Un bébé ! Je prends des traitements lourds, je fais tout ce que le docteur me dit. Mais Japhet... il est si distant.
Elle soupira bruyamment.
— Il ne comprend pas l'importance de l'héritier, Amira. À Bouda, sans enfant, on n'est rien. Surtout le mari d'une Kouam.
Amira sentit un frisson. Clarisse ne parlait pas d'amour, mais de légitimité. Le mariage était une transaction ; l'enfant, une assurance-vie sociale.
Japhet, qui était resté silencieux jusque-là, posa lourdement ses couverts.
— Clarisse, tu pourrais éviter de déballer nos affaires privées devant Amira. Elle a ses études à faire.
— Mais elle fait partie de la famille ! Et puis, tu devrais le dire à Amira. La raison pour laquelle tu m'as épousée. N'est-ce pas, Japhet ?
Un éclair d'acier traversa les yeux de Japhet. Amira se sentit piégée, observatrice involontaire d'une dispute qui sentait le souffre et les vieilles rancœurs.
— Va te reposer, Clarisse. Je vais parler à Amira de ses cours, dit Japhet, sa voix d'un calme glacial.
Dès que Clarisse quitta la pièce, Amira se leva.
— Tonton Japhet, je pense que je devrais monter...
— Non. Assieds-toi.
Elle obéit. Japhet se leva, alla chercher une bouteille de whisky et versa une petite quantité dans un verre. Il le tint, le faisant tournoyer, sans le boire.
— Tu as vu, Amira. Tu as vu comment c'est. Mon mariage est un champ de mines. Et la cause... c’est Bouda.
Il fit un pas vers elle.
— Il y a un passif entre ma famille et la tienne. Un passif qui remonte à l'époque coloniale. Mon entreprise est construite sur les cendres d'une injustice. Mon mariage avec Clarisse devait être la réparation. Le symbole de la paix.
Amira écoutait, fascinée. Le conte de fées du couple riche se transformait en tragédie grecque.
— Clarisse veut un enfant pour sceller cette alliance. Je... Je n'arrive plus. Je ne peux pas. Je me sens prisonnier d’une promesse que je n'aurais jamais dû faire.
Sa vulnérabilité la frappa de plein fouet. Il ne cherchait pas de la pitié, mais une complicité. Et elle, l'étudiante en Droit qui haïssait les transactions injustes, se sentait étrangement attirée par cet homme pris au piège.
— Vous ne devriez pas me dire ça, Tonton Japhet, murmura Amira. Je suis... je suis la nièce de Clarisse.
— Et tu es la seule personne dans cette maison qui n'a pas été contaminée par Bouda, coupa-t-il, les yeux fixés sur elle. La seule avec qui je peux être honnête sans devoir mentir ou me défendre.
Il but le whisky d'un trait, puis, avec un soupir, il jeta le verre avec une force inouïe. Le verre, heureusement, atterrit sur la table basse sans se briser, mais le bruit sec et v*****t résonna dans le salon. Un avertissement.
— Va étudier, Amira. Et oublie ce que tu as entendu.
Le Projet et le Contact
Les jours suivants, Japhet maintint une distance glaciale à la maison. Mais un soir, la barrière céda d'une manière inattendue.
Amira travaillait sur une étude de cas complexe en droit foncier, l'une des raisons pour lesquelles elle voulait devenir avocate : un cas d'expropriation dans une région de culture de cacao. Elle était bloquée sur la jurisprudence.
Le bruit d'une porte qui claque. Japhet rentra, l'air anxieux, tenant un dossier épais.
Il la vit à la table à manger, le front plissé par la concentration. Il s'arrêta.
— Qu'est-ce qui te tracasse ? demanda-t-il, un peu moins distant que d'habitude.
Amira, hésitante, lui expliqua son cas. Le dilemme de l'indemnisation des paysans face aux grands exportateurs.
Japhet s'assit en face d'elle, le dossier qu'il tenait glissant de sa main.
— Ce cas... il est très pertinent. Il touche exactement le cœur du problème ici. La loi des forêts. Regarde ça.
Il sortit une feuille de son propre dossier. C'était un document administratif complexe, lié à une demande d'extension de terrain pour son entreprise, Fotsing Cacao et Bois Précieux.
— C'est ça. Le problème, c'est que mon concurrent est en train d'utiliser une vieille ordonnance pour me voler un terrain vital pour mes exportations. Un terrain à... Bouda.
Amira leva les yeux. L'entrelacement de leurs vies et de leurs problèmes était de plus en plus étrange.
— Vous avez besoin d'une analyse des anciennes lois coutumières, dit Amira, son cerveau d'étudiante reprenant le dessus, excitée par le défi. L'ordonnance ne tient pas si elle contredit le droit du Fon (le chef traditionnel).
Japhet la regarda avec une admiration non dissimulée.
— Tu es douée. Très douée.
Il sourit, un sourire sincère, rempli d'une lumière que Clarisse n'avait jamais vue. Il tendit la main, non pas pour la toucher, mais pour pointer un article dans son code. Leur complicité intellectuelle était plus dangereuse que n'importe quel contact physique.
— Aide-moi, Amira. Analyse ce contrat pour moi.
Non pas comme ma nièce, mais comme une future avocate. En échange, je te donnerai accès à des documents et à une réalité que les livres de droit ne t'enseigneront jamais.
Amira sentit le vertige. Elle venait de trouver un tuteur, un mentor. Mais aussi, elle venait d'accepter un pacte secret avec l'homme de sa tante. L'interdit passait du corps à l'esprit.
Elle accepta.
Japhet, reconnaissant, prit son téléphone pour la remercier. Mais il ne composa pas le numéro de sa femme. Il prit une photo d’Amira, penchée sur le dossier, son visage concentré, illuminé par l'écran de son ordinateur.
— Je dois montrer à mes associés à quel point mon... "assistante" est efficace.
Il lui envoya la photo. Amira la regarda, gênée.
Mais ce n'était pas la photo qui la glaça. C'était ce qui se trouvait sous la photo sur l'écran d'accueil de Japhet. Un message w******p non lu, d'un contact sans nom, avec juste une photo de profil floue.
Le message était simple, brutal, et en langue Bamiléké :
"La dette doit être payée. On revient à Bouda la semaine prochaine. Et la petite..."
Amira n’eut pas le temps de voir la fin. Japhet verrouilla l’écran, mais le mal était fait.
« La petite »… Qui était « la petite » ? Et de quelle dette parlait-on ? Était-ce Clarisse qui menaçait Japhet, ou quelqu'un d'autre, une ombre venue de leur passé à Bouda ?