La Concession et l'Homme Masqué
Le mot du motard, l'avertissement de Tshameni, avait jeté une ombre de terreur sur la suite du chemin. Japhet et Amira continuèrent à pied, la moto ayant disparu aussi vite qu'elle était apparue.
Ils atteignirent finalement une petite concession en bordure du terrain de Béni-Terre. Le lieu était délabré, mais la terre y était d’un rouge profond, fertile.
L’homme qui les attendait n'était autre que le mystérieux contact w******p. Il se nommait Kouemou, un homme d'une cinquantaine d'années, le visage marqué par le temps et l'amertume. Il était le cousin de Marlyse.
— Je savais que tu viendrais, Japhet, dit Kouemou, sa voix froide. Tu es resté un homme de parole, malgré ce que tu as fait.
— Que veux-tu, Kouemou ? Je suis ici. J'ai apporté la Ndjap.
Kouemou fixa Amira, ses yeux plissés. Il s'approcha, la scrutant de haut en bas, et Amira eut l'impression que son âme était mise à nu.
— Non, ce n'est pas la Ndjap que tu as amenée, Japhet. C'est le miroir de la Ndjap. Elle lui ressemble tellement.
Il pointa une vieille photo accrochée à l'intérieur d'une hutte. La photo était jaunie, mais le visage de la femme était clair. C’était Marlyse, l'amante défunte de Japhet.
Le souffle d'Amira se coupa. Marlyse lui ressemblait à s'y méprendre. La même forme de visage, la même intensité dans le regard. La seule différence était l'expression : Marlyse avait l'air libre, sans l'ombre de la culpabilité.
— Pourquoi Amira me ressemble-t-elle ? demanda Japhet, sa voix se brisant. Amira est la nièce de Clarisse.
Kouemou rit, un son sec et amer.
— Le clan Kouam t'a menti, Japhet. Ils ont menti à tout le monde. La Ndjap, c'est moi. Le messager.
Il se tourna vers Amira.
— Cette ressemblance, jeune femme, vient d'un père commun.
La Révélation Inattendue
Amira sentit la terre se dérober sous ses pieds.
— Mon père est mort il y a longtemps...
— Ton père... est le même que celui de Marlyse, interrompit Kouemou. Marlyse est ta demi-sœur. Mais le clan a voulu l'oublier.
Marlyse était née d'un premier mariage ou d'une liaison qui n'était pas reconnue. Le clan Kouam a étouffé l'affaire pour la garder, mais en faisant croire à tout Bouda qu'elle était la fille d'une de leurs cousines.
Le choc était double pour Amira : elle avait une demi-sœur, morte tragiquement. Et elle n'était pas la nièce de Clarisse au sens strict de la lignée Kouam, mais seulement par le mariage.
— Et la dette ? demanda Japhet, ignorant le choc familial pour se concentrer sur l'urgence.
— La dette, c'est l'injustice. Quand Marlyse est morte, on a dit que c'était un accident. Mais c'était Tshameni. Il l'a poussée lors d'une dispute pour cette terre. Elle a fait un testament secret, caché quelque part sur Béni-Terre, pour t’empêcher de donner cette terre aux Kouam.
Elle t'a dit dans ce testament que tu devais épouser celle qui lui ressemblerait le plus pour hériter. Elle savait que les Kouam feraient tout pour t'empêcher de trouver son véritable successeur.
Japhet vacilla.
— Donc, Clarisse...
— Clarisse est le prix de la trahison. Elle a été forcée d'épouser le mari de sa défunte cousine pour apaiser les esprits. Mais c'est faux. Elle t'a épousé parce qu'elle a aidé Tshameni à cacher la mort de Marlyse en échange de faveurs. Elle ne te voulait que pour le nom et l'argent.
Le tableau était complet : Marlyse avait laissé un héritage. Clarisse et Tshameni s'étaient unis pour le bloquer. Et Amira, la demi-sœur cachée de Marlyse, était sans le savoir le véritable successeur.
Le Legs et le Danger de Mort
Kouemou donna à Japhet et Amira un plan de la concession.
— Elle a enterré son legs près du vieux manguier. Allez-y. Mais Tshameni est dans les parages.
Japhet et Amira coururent vers le vieux manguier. La pluie avait cessé, et le soleil filtrait à travers la canopée. Ils creusèrent ensemble, les mains pleines de terre rouge.
Finalement, ils déterrèrent une petite boîte en fer-blanc. À l'intérieur, il y avait :
Un petit pendentif en bois, gravé d'un symbole Bamiléké.
Une lettre rédigée en français, datée du jour de la mort de Marlyse.
La lettre était adressée à Japhet. Marlyse y révélait que Tshameni l'avait menacée de mort si elle ne lui vendait pas la terre. Elle confirmait qu'elle avait donné la terre à Japhet, et qu'il devait la garder au nom de la Justice.
Mais la phrase cruciale, la phrase qui définissait le conflit du Tome I, était en post-scriptum :
Si jamais tu dois te marier pour la paix, Japhet, sache que seule celle qui me ressemble et qui partage mon sang sera digne de ma confiance. Je te le demande :
laissez le cacao fleurir entre vous deux, et que la terre soit votre seul serment.
C'était une bénédiction pour l'union de Japhet et Amira, le contrat de Marlyse. Amira n'était pas la nièce, mais la demi-sœur, et donc l'héritière légitime de l'âme du terrain.
Alors qu'ils relisaient la lettre, un craquement se fit entendre dans les buissons.
Tshameni sortit des bois, armé d'une machette. Il n'était pas seul. Deux hommes l'accompagnaient.
— J'aurais dû savoir que tu reviendrais pour le secret, Japhet ! Mais cette fois, tu ne m'échapperas pas. Et la Ndjap… elle va payer pour Marlyse.
Tshameni se précipita sur Amira. Japhet se jeta en avant pour la protéger.
— Cours, Amira ! Cours jusqu'au village ! Appelle la police !
Dans la mêlée, Japhet fut frappé. Il s’écroula. Amira, terrorisée, mais le pendentif de Marlyse serré dans sa main, commença à courir.
Tshameni se pencha sur Japhet, la machette levée. Alors qu'il allait frapper, Japhet cria, haletant :
— Attends ! Tu ne peux pas la toucher ! Elle est l'héritière ! Et elle porte notre... notre enfant !
Amira s'arrêta net, un cri muet étouffé dans sa gorge. Elle n'était pas enceinte. C'était un mensonge pour la sauver. Mais ce mensonge, prononcé dans la boue de Bouda, scellait leur destin et faisait d'elle la mère de l'enfant qui n'existait pas encore.
Tshameni la regarda, sa colère vacillant entre la rage et la peur de la vengeance des ancêtres.