La Valse des Masques
La musique s'éleva, douce et perfide, semblable à un serpent de velours glissant lentement autour de mes chevilles pour me paralyser. C'était censé être le plus beau jour de ma vie. Le jour de mes fiançailles officielles. Le prestigieux bal de la Rose d'Hiver, l'événement mondain le plus couru de l'année, où l'élite de la finance et de l'aristocratie moderne se pressait sous les lustres de cristal de l'hôtel Majestic.
Au lieu de cela, je me tenais au centre exact de cette immense salle de bal comme une bête traquée, offerte en pâture à des vautours invisibles.
— Tu as toujours été beaucoup trop naïve, ma chère sœur.
La voix de Chloé était un murmure si feutré, si délicat, que personne d'autre dans la pièce ne pouvait l'entendre par-dessus les premiers accords de l'orchestre. Elle tenait mon bras avec une fausse affection, son propre bras élégamment passé dans le mien, un sourire de façade figé sur ses lèvres fardées d'un rouge carmin impeccable. Elle était absolument resplendissante dans sa robe de soie bleu nuit, un ange de grâce au milieu de la décadence mondaine. Et moi, j'étais la reine sacrifiée de la soirée, prisonnière d'une robe bustier couleur ivoire, lourde de broderies et de diamants qui semblaient m'étrangler à chaque inspiration.
— Qu'est-ce que tu as fait, Chloé ?, murmurai-je, ma voix complètement étranglée par une angoisse soudaine et glaciale.
— Oh, ne dis pas de bêtises, ce n'est pas ce que j'ai fait, Élise, rectifia-t-elle avec une pointe d'amusement cruel dans le regard. C'est ce que nous avons fait. Toute la famille.
Mon cœur manqua un battement. Un gouffre s'ouvrit sous mes pieds.
Toute la famille ? Même notre père, qui m'avait toujours appelée sa fierté ? Même ma mère, qui passait des heures à m'enseigner l'art de tenir notre rang ? Le regard de Chloé ne contenait pas la moindre once de remords ou d'empathie ; il brillait simplement d'un triomphe mesquin et glacé.
— Viens, le moment est venu. Ne fais pas un scandale, ce serait de très mauvais goût, glissa-t-elle en resserrant ses doigts griffus sur mon avant-bras.
Elle m'entraîna de force vers l'estrade principale, dressée au fond de la pièce. Autour de nous, les têtes se tournaient. Les sourires étaient accrochés sur tous les visages, les coupes de champagne scintillaient sous la lumière dorée, et des murmures d'admiration flottaient dans l'air. Ils ignoraient tout. Ils ne se doutaient pas un seul instant qu'ils allaient assister en direct à l'exécution publique de l'unique héritière de l'empire Belmont.
Dès que nous fûmes arrivées sur l'estrade surélevée, Victor, mon fiancé, s'avança vers moi. Il était absolument magnifique dans son smoking sur mesure, taillé par les plus grands couturiers. Il me décocha un sourire radieux, un sourire d'une telle hypocrisie qu'il me fit l'effet d'un coup de poignard en plein استومک (ventre). Il prit ma main gantée de dentelle dans la sienne, une poignée ferme, avant de se tourner vers l'assemblée qui venait de faire silence.
— Mesdames et Messieurs, commença Victor, sa voix parfaitement assurée résonnant à travers les hauts-parleurs dissimulés de la salle. Je vous remercie d'être présents ce soir pour célébrer notre union.
Une vague d'applaudissements discrets parcourut l'assistance. Je restai pétrifiée, incapable de bouger un seul muscle, sentant la sueur perler le long de ma nuque.
— Aujourd'hui, poursuivit Victor en changeant subtilement de ton, devenant plus grave, plus solennel, je dois également vous faire part d'une autre nouvelle. Une nouvelle bien plus sombre qui concerne la direction et l'intégrité de Belmont Industries.
Un silence de mort s'installa instantanément dans la vaste salle. Le genre de silence lourd où l'on aurait pu entendre une épingle tomber sur le marbre.
— Après une enquête interne menée en toute discrétion ces dernières semaines, nous avons découvert des irrégularités financières gravissimes, continua-t-il sans hésiter. Des millions de dollars ont été détournés des comptes de l'entreprise, et des documents top-secrets ont été revendus à nos plus féroces concurrents internationaux.
Des exclamations étouffées s'élevèrent de toutes parts. Les regards admiratifs se transformèrent en éclairs de suspicion et de choc. Je retirai brusquement ma main de celle de Victor, reculant d'un pas, horrifiée.
— Et la personne responsable de cette trahie sans nom, conclut Victor en me pointant directement du doigt sous les feux des projecteurs, n'est autre que ma fiancée, Élise Belmont.
La déflagration fut totale. Les cris d'indignation explosèrent de partout. Des chuchotements venimeux traversèrent la foule comme une traînée de poudre. Une voleuse. Sa propre entreprise. Une traîtresse.
— C'est faux !, hurlai-je de toutes mes forces, ma voix brisée par les larmes et la rage. C'est un ignoble mensonge du début à la fin ! Je suis innocente ! Regardez-moi, je n'ai jamais rien fait de tel !
— Les preuves matérielles sont absolument irréfutables, Élise, intervint soudain une voix grave et fatiguée.
Mon père venait de s'avancer à son tour sur l'estrade, le visage fermé, les traits creusés par une fausse douleur.
— Les relevés bancaires cryptés proviennent de tes propres ordinateurs personnels. Les contrats signés portent ta signature électronique. Tout est là, documenté par des experts. Je suis navré, ma fille, mais je ne peux pas couvrir tes crimes.
Je le regardai, les yeux écarquillés d'incompréhension. Mon propre père. Celui pour qui j'avais travaillé sans relâche, enchaînant les nuits blanches pour redresser les finances de la holding familiale. Il me vendait ainsi, sans hésiter, pour sauver sa propre réputation ou céder aux ambitions de Victor.
Ma mère, cachée derrière un mouchoir en dentelle, feignait de sangloter dans les bras d'une amie, jouant pathétiquement son rôle de victime collatérale. Quant à Chloé, elle affichait un sourire carnassier qu'elle prenait à peine la peine de dissimuler derrière ses doigts.
— Sécurisez-la, ordonna mon père d'une voix sèche, en faisant un signe de la main aux agents de sécurité privés de l'hôtel. Et appelez immédiatement les autorités compétentes. Elle doit répondre de ses actes.
Deux colosses en costume noir s'avancèrent lourdement vers moi, le visage impassible, prêts à me saisir les poignets pour m'humilier publiquement devant tout le gratin de la ville.
À cet instant précis, le monde s'effondra définitivement autour de moi. La petite fille riche, protégée et aimée qu'étais Élise Belmont venait de mourir. À sa place, au milieu des décombres de sa vie, naissait une créature assoiffée de survie, de survie et surtout... de vengeance.
J'étais cernée. Trahie par mon sang, trahie par l'homme que j'avais aimé, trahie par une société tout entière qui me jugeait sans m'écouter. Mais alors que les gardes tendaient leurs mains pour m'attraper, un mouvement infime attira mon attention au fond de la salle obscure, juste derrière les portes de service entrouvertes.
Au milieu de la marée de visages hostiles et ricanants, un homme se tenait immobile.
Il ne faisait pas partie de notre milieu. Il dégageait une aura sombre, presque dangereuse, qui jurait avec le faste clinquant du bal. Grand, large d'épaules, vêtu d'un smoking noir d'une élégance ténébreuse, il m'observait fixement. Ses yeux, perçants comme des lames d'acier, croisèrent les miens à travers la distance.
Il n'y avait ni pitié ni jugement dans son regard. Seulement une intensité féroce, un calme glacial, et une lueur étrangement protectrice, presque promesse de chaos.
Sans quitter mes yeux des siens, cet inconnu esquissa un imperceptible mouvement de menton vers l'issue de secours située juste à ma gauche, dans l'ombre des lourds rideaux de velours pourpre.
Un frisson parourut mon échine. Je n'avais plus rien à perdre. Plus une once de dignité à sauver dans cette cage dorée transformée en abattoir.
Profitant du moment de flottement où les gardes s'apprêtaient à me saisir, je pivotai sur mes talons, ramassai désespérément les pans de ma lourde robe de mariée et me jetai en avant, fonçant tout droit vers la sortie de service dérobée.
— Arrêtez-la ! Qu'est-ce que vous faites, attrapez-la ! rugit la voix furieuse de Victor derrière moi.
Des bruits de pas lourds résonnèrent en écho sur le marbre, des exclamations paniquées s'élevèrent dans le dos, mais je ne ralentis pas la cadence. Poussée par une décharge d'adrénaline pure, je franchis la porte battante à vol d'oiseau et débouchai brusquement dans la ruelle sombre et glacée de l'arrière-cour, loin des dorures et des mensonges.
La pluie froide de minuit me frappa le visage comme des milliers d'aiguilles, lavant le maquillage et les larmes de mon visage. Le souffle court, tremblante mais galvanisée par une haine brûlante, je m'enfonçai dans l'obscurité de la nuit.
Ils avaient voulu m'enterrer vivante. Ils ignoraient encore que les graines plantées dans l'obscurité finissent toujours par germer pour tout détruire sur leur passage. La guerre était officiellement déclarée, et je jurai sur ce qui me restait d'âme que je leur ferais payer chaque larme, un par un.