Chapitre 2 : Le Pacte des Confidentes

878 Words
L'air de la soirée n'avait rien perdu de sa lourdeur étouffante, une chape de plomb invisible qui semblait emprisonner chaque son, chaque souffle. Yassine s’était installé dans la petite pièce attenante à l’école, un espace exigu où l’odeur de la craie ancienne se mêlait à celle de la poussière accumulée pendant l'été. Assis sur le bord d'un lit en fer qui grinçait au moindre mouvement, il sentait l’agitation sourde du village vibrer à travers les murs de pierre. Ce n'était pas un silence paisible ; c'était une attente, comme si chaque habitant retenait sa respiration en observant sa fenêtre. À quelques centaines de mètres de là, dans la pénombre tamisée du dispensaire, la lumière vacillante d'une bougie projetait des ombres dansantes sur les murs chargés d'étagères de médicaments. Samia, la directrice, était assise en face de Zineb. Les deux femmes partageaient un thé à la menthe dont la vapeur montait en volutes paresseuses, parfumant l’air d'une fraîcheur sucrée qui tranchait avec l'amertume de leurs secrets. Zineb, l'infirmière, n'était pas seulement celle qui soignait les plaies physiques. Elle était le regard clinique du village, celle qui recueillait les confidences les plus inavouables entre deux pansements, celle qui connaissait la généalogie des haines et des désirs de chaque famille. Elle observa son amie avec un sourire en coin, une lueur de défi brillant dans ses pupilles sombres. — Alors, Samia... est-il aussi prometteur que tu me l'as murmuré tout à l'heure ? demanda Zineb d'un ton provocateur, brisant le silence épais. Samia porta son verre à ses lèvres, le regard perdu dans l'obscurité qui régnait au-delà de la fenêtre. Elle prit le temps de savourer une gorgée avant de répondre, sa voix n’étant plus qu'un murmure chargé d'une intensité nouvelle. — Il est bien plus que cela, Zineb. Il possède cette naïveté désarmante des gens de la ville, cette conviction absurde que ses livres le protègent de tout. Mais regarde ses épaules, sa façon de se tenir... il y a une force brute, une virilité qu’il ne soupçonne même pas. Il est jeune, trop jeune pour comprendre qu'il vient de mettre les pieds dans un nid de guêpes. Mais son ambition, Zineb... elle brûle en lui. J'ai vu ses yeux briller quand il parlait de ses recherches. Il veut la faculté, il veut Paris. Il ignore qu'avant cela, il devra apprendre la syntaxe de nos corps. Zineb éclata d'un rire léger, presque carnassier, qui fit frissonner les bocaux en verre sur les étagères métalliques. Elle se pencha vers la directrice, son visage s'animant d'une curiosité malsaine. — Les mères du village sont déjà sur le pied de guerre, tu le sais ? Elles ont déjà commencé à polir leurs plus beaux plateaux et à parer leurs filles. Mais ce n'est pas tout. J'ai vu la vieille Zahra roder près du mur d'enceinte de l'école juste après son arrivée. Elle ne portait pas de soupe, Samia. Elle portait du malheur ou de l'obsession. Le village a déjà commencé à jeter ses sorts. Samia posa son verre avec une force contenue, le tintement sec du verre contre le plateau de cuivre résonnant comme une déclaration de guerre. — Je ne laisserai personne, absolument personne, me devancer sur ce terrain, trancha-t-elle, ses yeux brillant d'une détermination sombre et possessive. Cet instituteur est mon oxygène, une chance inespérée de briser la monotonie de ce rocher calciné. Il est mon projet, ma distraction souveraine. Je vais le polir, le former aux réalités de la vie, et peut-être plus encore, avant qu’il ne songe à s’envoler vers ses hautes sphères. Zineb pencha la tête, observant la métamorphose de son amie. Elle aussi avait ressenti cette électricité statique saturer l’atmosphère dès que l’autocar avait craché sa poussière. En tant qu’infirmière, elle savait que les corps ne mentaient jamais, et celui de Yassine promettait une tension physique, un défi biologique qu’elle n’avait pas ressenti depuis des décennies dans ces montagnes isolées. — Et s'il possède une volonté d'acier ? S'il te résiste ? demanda l'infirmière, testant les limites de la passion naissante de son amie. Samia eut un sourire indéchiffrable, presque cruel, qui étira ses lèvres peintes. — Ici, la volonté fond sous le soleil ou se brise dans la solitude. Personne ne résiste longtemps à l'isolement total... ni à moi lorsqu'un homme m'obsède autant. Pendant ce temps, dans sa chambre spartiate, Yassine rangeait fébrilement ses précieux livres de pédagogie, essayant de se concentrer sur ses programmes scolaires pour chasser le trouble que Mme Samia avait instillé en lui. Il ignorait que sa destinée était déjà le sujet d'un pacte charnel entre les deux femmes les plus influentes et les plus dangereuses du village. Alors qu’il s’apprêtait à éteindre la petite lampe à pétrole, il sentit une étrange chaleur monter dans sa nuque, un picotement désagréable. En dépliant ses draps rêches pour s'y glisser, sa main heurta un objet étranger. Il souleva son oreiller et découvrit un petit sac de tissu noir, grossièrement cousu. Une odeur de soufre, de terre humide et de poils d'animaux brûlés s'en dégagea instantanément, envahissant la pièce. Le cœur de Yassine se mit à battre avec une violence inouïe. Il comprit que l'école n'était pas seulement un lieu de savoir, mais le centre d'un champ de bataille occulte dont il était le trophée.
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