Le premier matin au village ne ressemblait en rien aux aubes fraîches et lointaines de la capitale. Ici, le soleil ne se levait pas avec douceur ; il explosait littéralement au-dessus des crêtes découpées de l'Atlas, inondant la vallée d'une lumière crue, presque chirurgicale, qui semblait vouloir débusquer le moindre secret tapi sous les pierres sèches. Yassine s'était réveillé les traits tirés, les paupières lourdes d'un sommeil haché par des rêves de feu et de murmures. Il était encore hanté par l'odeur fétide du sac de tissu noir qu'il avait fini par enfermer à double tour dans le tiroir de son bureau branlant, n'osant pas s'en débarrasser de peur de rompre un équilibre occulte qu'il ne comprenait pas encore.
Lorsqu'il franchit enfin le seuil de l'école pour ouvrir le grand portail en fer dont la peinture s'écaillait comme une vieille peau, il s'immobilisa net. Le souffle lui manqua. Elles étaient là, massées devant l'entrée, formant une barrière humaine impénétrable.
Une douzaine de femmes, drapées dans des haïks aux couleurs vives ou des djellabas de laine sombre, l'attendaient dans un silence qui n'avait rien de pacifique. Ce n'était pas une simple réunion de parents d'élèves ; c'était un véritable tribunal de regards, une inspection en règle. Yassine sentit une vague de chaleur brutale lui monter au visage sous l'examen minutieux de ces mères. Pour elles, cet instituteur aux mains blanches et au regard clair n'était pas seulement un fonctionnaire de l'État : c'était une opportunité inespérée, un trophée de chair et de savoir, ou un danger mortel pour l'honneur de leurs filles déjà promises à des cousins du douar.
— Bonjour... parvint-il à articuler, sa propre voix lui paraissant étrangère, trahissant une hésitation qui fit naître quelques sourires entendus dans la foule.
Le silence ne fut rompu que par le froissement sec des étoffes et le tintement discret des bracelets en argent. Une femme d'un certain âge, dont le visage était une carte géographique de rides et de tatouages bleutés sur le menton, fit un pas en avant avec une dignité royale. Ses yeux, clairs comme de l'eau de roche mais durs comme du granit, ancrèrent ceux de Yassine.
— Je suis la mère de Karima, la plus grande de la classe, dit-elle d'une voix monocorde qui semblait sortir des profondeurs de la montagne. On nous a dit que la ville nous envoyait un savant pour apprendre à nos enfants des signes qu'ils n'utiliseront jamais pour traire les chèvres ou labourer la terre. Mais regarde-les bien, Monsieur l'Instituteur. Regarde-les avec tes yeux de lettré.
D’un geste sec, elle désigna les fillettes qui se tenaient en retrait, les yeux baissés, mais dont les oreilles buvaient chaque syllabe. Yassine comprit immédiatement le sous-entendu qui flottait dans l'air saturé de poussière. Dans ce village, l'éducation n'était qu'un prétexte, un vernis social ; ce qui comptait réellement, c'était le sang, l'alliance, et la possession. Ces mères ne voyaient pas en lui un professeur, mais un gendre potentiel capable d'offrir une vie de citadine à leur progéniture, ou un rival qu'il fallait briser avant qu'il n'insuffle des idées de liberté.
Soudain, le parfum musqué, profond et entêtant de Samia envahit l'espace, coupant court aux murmures qui commençaient à s'élever. La directrice apparut sur le perron de pierre, une tasse de café fumante à la main, observant la scène avec une satisfaction prédatrice. Elle portait aujourd'hui une tenue plus formelle, mais la manière dont elle se tenait, le menton haut, était une revendication territoriale sans équivoque.
— Mesdames, Monsieur Yassine est ici sous ma responsabilité directe, lança-t-elle d'une voix qui fit reculer les plus audacieuses des villageoises. L'école n'est pas un souk. Laissez-le respirer et s'installer.
Les mères s'écartèrent avec une lenteur calculée, non sans avoir lancé des derniers regards chargés de promesses muettes ou de mises en garde glaciales. C'est alors qu'une femme plus jeune, au regard brûlant et à la lèvre charnue, s'avança avec une audace qui fit jaser les matrones. Elle tenait un bol en terre cuite rempli de lait frais, encore tiède.
— Pour votre premier jour, Monsieur l'Instituteur, murmura-t-elle en s'approchant si près que Yassine put deviner le grain de sa peau. Le lait de notre douar est réputé pour sa richesse. Il donne de la force à ceux qui ne sont pas habitués à la dureté de nos sommets.
Lorsqu'il prit le bol, ses doigts effleurèrent les siens. Le contact fut bref, mais la décharge électrique fut telle que Yassine faillit renverser le précieux liquide. La jeune femme lui adressa un sourire qui n'avait rien de maternel, une provocation pure qui fit instantanément durcir les traits de Samia sur le perron.
Yassine but une gorgée, le cœur battant à un rythme désordonné, sentant le regard noir de la directrice lui transpercer le dos. Il réalisa à cet instant que le lait n'était pas seulement un présent de bienvenue. C'était un appât. Chaque geste, chaque don, chaque regard dans ce village était une munition dans une guerre invisible dont il était, bien malgré lui, le champ de bataille principal. Il venait d'entrer dans la cour des convoitises, et la sortie semblait déjà s'être refermée derrière lui.