Chapitre 3

858 Words
Chapitre 3 Au bout de quarante-huit heures, Fortin fut relâché. Liberté provisoire motivée par l’absence d’antécédents judiciaires et aussi par le fait que la prise de sang, qu’il avait exigée, n’avait pas révélé de traces d’alcool ni d’autres substances illicites. Par ailleurs, ledit capitaine Fortin ne semblait pas avoir eu de relations avec la victime, une jeune femme de trente-six ans nommée Germaine Durand. À peine libéré, Fortin téléphona à Mary Lester pour l’entretenir de son aventure et celle-ci l’engagea vivement à se présenter sitôt que possible chez le patron. Autant il avait pris sa détention chez les gendarmes avec philosophie, autant il redoutait d’avoir à affronter le commissaire Fabien. Celui-ci commença par le toiser d’un œil froid, en silence, d’un air qu’en d’autres temps le capitaine Fortin eut qualifié de « pas baisant ». Il salua le patron d’un air circonspect : — Monsieur le commissaire… Puis il resta les bras ballants, semblant embarrassé de son grand corps. — Quand êtes-vous sorti, capitaine ? demanda le commissaire d’une voix égale. — Ce matin, patron, répondit Fortin d’un ton morne. Le commissaire Fabien parut considérer avec attention le dossier qui était ouvert devant lui, puis il le referma comme à regret, ôta ses lunettes et entreprit d’en polir les verres avec une petite peau de chamois. Le résultat ayant paru le satisfaire, il braqua son regard gris sur son officier à travers des verres parfaitement transparents. — Ce n’est pas d’aujourd’hui que je sais que mes flics ne sont pas des enfants de chœur, dit-il d’une voix lente, et, quand on gère comme je le fais une centaine d’hommes, c’est le genre d’affaire que l’on redoute le plus. Cependant, capitaine, vous êtes le dernier que j’aurais pensé voir fréquenter ces milieux équivoques. Il parut soudain lassé d’avoir ce grand corps d’homme se balançant d’un pied sur l’autre devant son bureau et il ordonna, agacé : — Asseyez-vous donc ! Fortin obtempéra tandis que le patron poursuivait : — Je n’ai bien sûr pas à apprécier vos goûts quant à l’occupation de vos temps de repos, mais là vous vous êtes fourré dans une histoire particulièrement déplaisante… Fortin, la tête basse, les coudes sur les genoux, ne répondit pas. Il n’y avait d’ailleurs rien à répondre. Comme s’il ne le savait pas ! Les yeux dans le vague, comme s’il soliloquait, le commissaire poursuivit d’un ton morne : — Ce qu’il y a de terrible dans la vie, c’est qu’il suffit d’un pas de travers pour fiche en l’air un parcours sans faute. Car votre parcours était sans faute jusque-là, capitaine… Il laissa passer un temps de silence. — Et en l’espace de quelques heures… Il leva les épaules avec fatalisme : — Vous vous êtes comporté comme le dernier des stagiaires en goguette… Avec toutes les conséquences que ça implique. Fortin serra les dents pour refouler la rogne qu’il sentait monter en lui. Ces remarques déplaisantes, il les avait ruminées pendant les quarante-huit heures qu’avait duré sa garde à vue. Cette leçon de morale lui foutait les boules car, rétrospectivement, il ne voyait pas comment il aurait pu agir autrement. La voix du patron se fit plus acerbe : — Mais enfin, qu’est-ce qui vous a pris ? Fortin ne s’en ressentait pas de raconter une nouvelle fois le déroulement de cette soirée funeste. Ça lui faisait remonter la bile dans la gorge. — Je suppose que les gendarmes vous ont communiqué ma déposition ? dit-il. — En effet… Le commissaire tapotait le dossier posé devant lui avec le bout de son crayon bille. Finalement, il rejeta son stylo d’un air las. — Je pensais que vous auriez pu m’apporter des éléments complémentaires… — Je n’ai rien caché aux gendarmes, grommela Fortin le front bas. Et il ajouta : — Vous aurez noté, je pense, que je n’avais consommé ni alcool ni drogue. — Vous n’avez même pas cette excuse ! grinça le patron. Celle-là, elle était forte. On allait l’accuser de n’avoir pas été bourré ! Il leva la tête et regarda le patron dans les yeux : — Qu’avez-vous décidé ? lança-t-il abruptement. — Que voulez-vous que je fasse ? demanda le commissaire. Vous voilà mêlé à un décès pour le moins suspect dans le contexte glauque d’une affaire de mœurs impliquant des mineurs, de violence, de dégradation de biens. Il ne manque rien, pas même la drogue et l’alcool. — Je n’en ai pas consommé ! réaffirma Fortin. Je n’ai jamais touché à ces saloperies et vous le savez bien. Vous n’allez pas me le reprocher, tout de même ! — On peut s’en passer, il y a bien assez de griefs contre vous ! On peut dire que quand vous vous y mettez, vous ne faites pas les choses à moitié ! Vous rendez-vous bien compte que, pour le moment, vous êtes inutilisable ? « Inutilisable ». Le mot fit mal à Fortin. « Inutilisable », rejeté comme un objet cassé qui ne peut plus servir. À la décharge, Fortin ! Il renifla et se tortilla sur sa chaise qui gémit. — Si je comprends bien, vous me mettez sur la touche ? Fabien haussa les épaules : — Vous vous y êtes mis tout seul, capitaine ! Comme Fortin, le front bas, ne répliquait rien, il demanda : — Que puis-je faire d’autre ? Et, après un temps de silence, il ajouta : — Disons plutôt que vous êtes en congé depuis la date de votre arrestation. Si l’enquête vous dégage de toute responsabilité dans cette misérable affaire, vous reprendrez vos fonctions sans autres dommages. Sinon… Fortin leva les yeux sur son chef en attendant la suite. — Sinon, soupira le commissaire, outre un procès, vous risquez la révocation pure et simple. Il se leva, signifiant par là que l’entretien était terminé. — Vous pouvez rentrer chez vous, capitaine. Après « révocation », ce « capitaine » fit un bien fou à Fortin. Allons, puisqu’on lui donnait son grade, il faisait toujours partie de la maison. Il se leva et dit avec émotion : — Merci patron.
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