Chapitre 4
Avant de quitter le commissariat, le capitaine Fortin passa par le bureau qu’il partageait avec le commandant Lester.
Elle leva vers lui un regard interrogateur :
— Alors ?
Fortin regardait autour de lui comme s’il redoutait que quelqu’un l’entendît. Comprenant son anxiété, elle proposa :
— On va se prendre un café ?
Ils traversèrent le hall sous les regards intrigués des gardiens de permanence. Évidemment, tout le commissariat savait déjà que le capitaine Fortin s’était trouvé embringué dans une sale affaire. Fortin, très populaire chez les « en tenue », les gratifia d’un coup d’œil bravache, qui essayait de donner le change. En réalité, il savait qu’il s’était fourré dans une méchante affaire qui n’avait pas fini de faire des remous.
En silence, Fortin suivant Mary, ils traversèrent la rivière par l’une de ces petites passerelles fleuries récemment restaurées et entrèrent au café de l’Épée.
Comme souvent à cette heure, l’établissement était quasiment désert. Ils s’installèrent dans une des stalles du fond d’où on ne pouvait pas les voir et encore moins les entendre, suivis par le regard inquiet du barman. Il faut dire que l’aspect de Fortin après quarante-huit heures de garde à vue n’avait rien de rassurant : avec sa barbe de deux jours, son air sombre, ses vêtements froissés, défraîchis, il ressemblait plus à un mauvais garçon qu’à un officier de police. Quand ils furent servis en café et en croissants, elle réitéra la question :
— Alors ?
— Tu veux savoir ce que le patron m’a dit ?
— À moins que ce ne soit un secret…
— Tss ! fit-il. Ce que tu es…
Elle le coupa :
— Chut ! Ne dis pas ce que je suis, pour le moment c’est ce que tu es, toi, qui m’importe. Et encore plus ce que tu vas devenir. Le patron n’a pas été trop dur ?
Par le passé, le commissaire Fabien n’avait pas toujours été tendre à l’égard de Fortin auquel il reprochait sans le formuler nettement sa haute taille et son manque consternant d’ambition.
Le capitaine Fortin ne lui en gardait pas rancune mais il se tenait prudemment à l’écart de son supérieur direct que sa stature n’impressionnait pas.
Il secoua la tête négativement en attaquant gaillardement un croissant.
— Non… Il a fait son job de patron, mais à tout prendre, il a été plutôt sympa. Forcément, je suis sur la touche en attendant le développement de l’enquête.
— En tout cas, constata-t-elle, ça ne t’a pas coupé l’appétit.
— Non, dit-il laconiquement en croquant férocement un second croissant.
Elle le contempla, admirative. Qu’est-ce qui pourrait bien couper l’appétit au capitaine Fortin ?
— Maintenant, dit-elle, si tu me racontais ce qui s’est réellement passé ?
— J’ai tout raconté aux gendarmes, c’est dans leur rapport.
— Je sais, dit-elle, je l’ai lu…
Il ne s’en étonna pas mais demanda seulement :
— Albert ?
Elle confirma :
— Albert, oui. Dès que j’ai appris que tu avais des ennuis…
— Au fait, comment l’as-tu appris ?
— Madeleine m’a téléphoné…
— Ah…
— Ne te voyant pas rentrer, elle s’est inquiétée… J’ai fait ma petite enquête et…
— Et tu as mis Passepoil au parfum.
Albert Passepoil, lieutenant informatique du commissariat et petit génie du net, était capable de trouver les informations les plus improbables sur internet.
— Voilà… Mais ce que je ne m’explique pas, et que tu n’expliques d’ailleurs pas aux gendarmes non plus, c’est comment tu t’es retrouvé dans ce milieu de petits crevards friqués et dépravés. Ça ne te ressemble pas, Jipi.
Fortin secoua sa grosse tête :
— Si tu crois que c’était pour mon plaisir…
— Non, je ne le crois pas. Alors, c’était pourquoi ?
Fortin laissa passer un silence :
— Pour rendre service à un pote !
— Ah, tu vois où ça t’a mené ?
— Je vois, fit-il laconique.
— Si ça se trouve, tu n’auras pas assez de toute ta vie pour le regretter.
Fortin se redressa et fixa Mary. Il n’avait plus ses yeux de vaincu.
— Oh, mais je ne regrette rien, assura-t-il. Et si c’était à refaire, je te jure bien que je le referais !
Devant tant de conviction, Mary resta sans voix. Puis elle répéta, incrédule :
— Tu le referais ?
— Et comment !
La réponse était ferme, le ton sans appel. Quelque chose lui échappait.
Elle soupira.
— Explique !
— Voilà… dit-il avec de l’hésitation dans la voix. Tu te souviens de Béjy ?
— Le pompier ?
— Ouais…
— Et accessoirement également président du club d’archéologie sous-marine ?
— Lui-même.
— Et comment, que je m’en souviens !
Elle n’oublierait jamais cette plongée tragique aux îles Glénan au cours de laquelle le malheureux Pierre Piron avait trouvé la mort.3
— Béjy a une fille qui a l’âge de mon aînée, quinze ans.
Comme il semblait avoir du mal à rassembler ses pensées, Mary essaya de l’aider :
— L’âge difficile, dit-elle.
— Justement. Elle commençait à fréquenter une b***e de petits crevards comme tu dis, des fils à papa qui vont à l’école en Porsche ou en Jaguar et qui croient que leur statut de « fils de » leur permet tout.
Il secoua la tête comme pour chasser un mauvais rêve :
— Je suis allé sur le bateau avec Béjy pour régler un problème sur le moteur.
— Le Talenduic ?
— Ouais, le bateau du club… On allait rentrer lorsque la femme de Béjy lui a téléphoné en catastrophe : Fabienne, leur fille, avait fait le mur et elle venait de monter dans une voiture de sport. Elle lui a donné l’immatriculation.
— Donc tu as trouvé le propriétaire.
— Exact. Un nommé Gaétan Cornec-Duquesne.
Elle siffla entre ses dents :
— Le fils du chirurgien ?
— Lui-même.
— Mais nous avons déjà eu affaire à cet individu, il me semble.
— Exact encore. C’est pour ça que j’ai tout de suite fait le lien. Il vendait de la drogue dans son lycée. Son père, grâce à ses relations, a écrasé le coup, sans quoi il ne coupait pas au ballon. En apprenant ça, Béjy est devenu comme fou. J’ai tenté de le calmer en lui disant qu’on allait retrouver sa gamine. Comme je savais, pour y avoir perquisitionné, que le toubib possédait une villa, Kermanec’h, à la pointe du Letty, j’y suis allé tout droit et là, bingo ! La Porsche y était, parmi une vingtaine d’autres bagnoles. Béjy paraissait avoir retrouvé son sang-froid. Alors, je lui ai suggéré d’aller récupérer sa fille, ce qu’il a fait immédiatement.
— Et toi tu es resté l’attendre ?
— Non, je l’ai suivi, mais je suis resté à l’entrée. Il y avait un tel bordel là-dedans…
Il soupira et poursuivit.
— Au bout d’un moment, comme Béjy ne revenait pas, je me suis avancé et c’est là que j’ai entendu des cris de femme. Une gamine cherchait à s’enfuir et un branleur la retenait brutalement. J’ai immédiatement reconnu la fille de Béjy et le branleur qui n’était autre que ce petit connard de Gaétan Cornec-Duquesne que j’avais interpellé pour trafic de drogue dans son lycée et que son père avait fait sortir comme ça.
Il claqua dans ses doigts pour figurer la toute-puissance du docteur Cornec-Duquesne.
— Et ce petit con, ajouta-t-il, m’avait fait un doigt d’honneur devant les collègues en sortant.
Visiblement, ce doigt d’honneur, Fortin n’était pas près de le digérer. Il poursuivit :
— Comme le type levait la main pour frapper la gamine, je lui ai pris le poignet et je lui ai conseillé de se calmer. Il s’est mis à brailler et une espèce de g*****e est apparu avec une batte de baseball à la main. Il a essayé de me frapper, mais je l’ai évité, je l’ai désarmé et je lui ai administré un bon coup de pied au cul. Manque de pot, il s’est pété la gueule dans un meuble vitré et il est resté KO pour le compte.
Mary siffla admirativement entre ses dents. Elle savait les ravages qu’un simple coup de pied du grand pouvait faire et elle admirait sa façon de raconter, dans un vocable que n’eût pas renié Michel Audiard.
— Et après ?
— Après je me suis mis à la recherche de Béjy. Il était dans la pièce à côté, assez mal en point. Ils lui étaient tombés dessus à quatre ou cinq et ils l’avaient bien arrangé. Je l’ai relevé et je suis retourné dans le salon chercher la petite. Je ne voulais pas faire d’histoire, juste ramener Béjy et sa fille à la bagnole et les reconduire chez eux.
— Et alors ?
— Alors, ce petit con de Cornec-Duquesne a voulu jouer les héros. Il a cassé une bouteille de champagne vide et a essayé de me frapper avec le tesson.
Encore un qui va trop au cinéma, pensa Mary.
— Je l’ai désarmé avec ménagement, poursuivit Fortin, mais le g*****e qui avait récupéré m’a sauté dessus et m’a fichu par terre. Deux petites gouapes, Cornec-Duquesne et un de ses potes, m’ont saisi aux bras pour que le gros puisse me cogner. Cette fois, je me suis fichu en rogne, j’ai balancé tout ce monde et j’ai sonné le g*****e. Là-dessus les bleus sont arrivés et… tu connais la suite.
Mary acquiesça pensivement.
— Ouais…
— Tu comprends aussi pourquoi je t’ai dit que je ne regrettais rien. Si je n’étais pas intervenu, cette petite était bonne pour une « tournante » et Béjy se serait fait massacrer.
— Ouais, redit Mary. Il y a cependant un cadavre dans le décor. Ça fait un peu désordre, tu ne trouves pas ?
— Ça, je n’en savais rien, assura Fortin. Je ne suis pas monté à l’étage et c’est dans la salle de bains du premier que le gendarme a découvert le corps.
Il regarda Mary avec une intensité pathétique :
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— Toi tu rentres chez toi, tu vas rassurer Madeleine et tes filles, et te remettre de tes émotions puisque tu es sur la touche comme tu dis. Quant à moi, je retourne à l’usine.
3. Voir L’or du Louvre même auteur, même collection.