Chapitre 5
Mary eut juste le temps de poser son duffle-coat au porte-manteau et de saisir le téléphone. On eût dit que le fait de suspendre un vêtement au perroquet déclenchait immédiatement la sonnerie stridente de l’appareil. Comme elle l’avait pressenti, c’était le commissaire Fabien qui l’appelait.
— Ah, vous êtes là ?
— J’arrive, patron.
Il persifla :
— Dites donc, vous êtes de bonne heure !
Jamais prise de court, elle répondit du tac au tac :
— Juste à l’heure qu’il faut pour vous répondre.
Fabien objecta :
— Ça fait trois fois que je sonne !
— Désolée, dit-elle. Qu’y a-t-il de cassé ?
— Vous le savez bien !
— Fortin ?
Un long soupir lui répondit, puis une voix lasse :
— Venez donc dans mon bureau !
*
Mary avait connu le patron plus allègre. Le front plissé, il tournicotait nerveusement son stylo-bille entre ses doigts.
Il se leva néanmoins pour serrer la main de Mary mais retomba immédiatement dans son fauteuil, comme si les jambes le trahissaient.
— Asseyez-vous !
Mary obtempéra. Elle ne s’attendait certes pas à trouver son patron aussi affecté. Il attaqua d’emblée, avec une véhémence contenue :
— Nous voilà bien ! Un officier de mon commissariat impliqué dans une mort suspecte au cours d’une soirée orgiaque dans laquelle on retrouve tous les charmes de notre époque : de la drogue, de l’alcool, du sexe, de la débauche de mineurs, le tout dans ce qu’il est convenu d’appeler la bonne société.
Il regarda Mary :
— Il a fait fort, votre Fortin, vraiment très fort !
Elle faillit faire remarquer que ce n’était pas « son » Fortin mais peut-être le commissaire aurait-il vu là une marque de défiance envers son équipier en difficulté. Rien qu’à la pensée que ce bruit aurait pu venir aux oreilles de Fortin, elle sentit la chair de poule de la honte lui hérisser l’épiderme.
— L’exemple vient de haut, dit-elle. Drogue, alcool, sexe, débauche de mineurs, répéta-t-elle, la routine pour nos « élites » et je mets des guillemets à « élites » !
— Vous faites bien, apprécia Fabien amer.
— Autant de travers qui sont à cent, que dis-je, à mille lieues des valeurs de Fortin, poursuivit-elle. J’avais oublié « bonne société »… Vous savez bien que, quand on est flic, on ne peut pas prétendre appartenir à la « bonne société ». Et d’ailleurs, on peut se demander ce qu’elle a de bon, cette société.
Agacé, le patron jeta :
— Ah, ne m’accablez pas de vos jugements de valeur !
Elle rétorqua aussi sec :
— De valeur ? Quelles valeurs voyez-vous chez cette « élite ».
Elle avait prononcé ce mot « élite » avec une telle moue de dégoût que le patron renonça à poursuivre.
— Alors, dites-moi, fit-il amer, qu’allait-il faire dans cette galère ?
Voilà que le patron avait des réminiscences classiques à cette heure.
— C’est ce que je me propose de vous expliquer, patron.
— Eh bien, allez-y, fit le commissaire d’un ton résigné, allez-y !
— Avant toute chose, dit-elle, pourrai-je voir la déposition de Fortin telle que les gendarmes l’ont recueillie ?
Le commissaire la regarda d’un air méfiant.
— Vous ne l’avez donc pas lue ?
Elle joua les innocentes.
— Et comment aurais-je pu en prendre connaissance ? Je débarque d’un week-end où j’ai fait de la randonnée à cheval et j’apprends, en arrivant ici, que mon coéquipier vient de passer deux jours en garde à vue.
— Qui vous l’a appris ?
— Fortin lui-même. Il m’a téléphoné aux aurores pour me dire ce qui lui tombait sur la tête et pour me demander conseil.
— Et que lui avez-vous conseillé ?
— De venir vous voir toutes affaires cessantes.
— C’est ce qu’il a fait, confirma Fabien.
Il ouvrit le classeur qui était devant lui, en sortit un imprimé et le tendit à Mary.
— Tenez, c’est la déposition qu’il a signée à la gendarmerie.
Mary parcourut ce document (qu’elle connaissait déjà puisque Passepoil le lui avait communiqué) tandis que Fabien l’examinait en silence.
Quand elle eut fini, elle le reposa sur le sous-main du commissaire :
— C’est tout ?
— C’est tout, confirma Fabien. Et, si vous voulez mon avis, c’est bien assez ! Remarquez que j’ai bien essayé d’approfondir, de cuisiner Fortin, mais il ne m’a rien dit de plus que « tout est dans le rapport de gendarmerie ».
— Hum… fit Mary. Vous avez, tout à l’heure, fait allusion à mon retard. Vous savez bien que je suis ponctuelle…
— Sauf exception, oui, reconnut Fabien. Mais je suppose que vous avez une bonne excuse ?
— Jugez vous-même : en sortant de chez vous, Fortin est passé par mon bureau. Bien entendu je lui ai demandé des éclaircissements, mais il n’a rien voulu me dire.
Fabien eut une mimique qui signifiait : « Vous voyez bien ! »
— Seulement, je connais mon Fortin, poursuivit Mary, il faut savoir l’amadouer. Alors je l’ai invité à prendre un café à l’Épée…
— Et alors ? demanda Fabien dressant l’oreille.
— Alors j’en ai appris un peu plus que ce qui figure sur ce fameux rapport.
— Mais encore ?
— Ce samedi, Fortin s’était rendu avec son copain Béjy sur le Talenduic, le bateau de l’association d’archéologie sous-marine, pour y régler les moteurs.
— Qui est ce Béjy ?
— Le président de l’association, Fortin est l’un des moniteurs de plongée.
Le commissaire hocha la tête d’un air de dire « je vois ».
— En fin d’après midi, comme ils s’apprêtaient à rentrer, Béjy a reçu un coup de fil affolé de sa femme lui disant qu’elle venait d’être avisée que sa fille Fabienne venait de monter dans une voiture pour aller à une sorte de rave party. Le bon samaritain avait même précisé que la voiture était une Porsche cabriolet et il avait poussé l’obligeance à lui en fournir le numéro d’immatriculation. Fortin, qui avait mené une enquête sur une affaire de trafic de drogue au lycée, a immédiatement identifié le véhicule qui appartient à un certain Gaétan Cornec-Duquesne…
— Fils du docteur Cornec-Duquesne… souffla Fabien accablé.
— C’est cela, confirma Mary. Ce garçon est, comme on dit pudiquement, défavorablement connu des services de police. Fortin a senti que la gamine – elle a quinze ans – était en danger. Il a proposé à Béjy de l’aider à la retrouver.
— Pourquoi n’a-t-il pas eu recours à ses collègues de garde ?
— Parce qu’il y avait urgence, pardi !
Elle articula :
— Assistance à personne en danger…
Le commissaire paraissait sceptique. Il grommela :
— Ça vous arrange bien ! C’est encore l’avocate qui parle ? Vous n’êtes pas en train de plaider !
— Quelle mauvaise foi ! Enfin, le tribunal appréciera… fit-elle en levant les yeux au ciel.
— Et allez donc, ricana le commissaire Fabien. Vous vous y croyez déjà ?
Elle lui lança un regard de reproche et, sans faire d’objection, poursuivit :
— Il se trouve qu’au cours de son enquête récente, Fortin a eu à perquisitionner dans la propriété du père Cornec, Kermanec’h, une grande maison isolée qui, comme son nom l’indique, a des prétentions de manoir. Cette propriété est admirablement située dans un parc entouré de pins sur l’estuaire de l’Odet. Béjy et lui s’y sont rendus, et ils ont immédiatement repéré la Porsche stationnée au milieu d’une vingtaine de voitures devant la propriété. Fortin a alors proposé à Béjy d’aller récupérer sa fille et de la ramener à la maison.
— Jusque-là tout me paraît logique, reconnut le commissaire.
— Oui, dit Mary, logique et simple, trop simple.
— Qu’est-ce qui a coincé ? demanda Fabien.
— Le jeune Gaétan Cornec-Duquesne ne voulait pas laisser la gamine partir. Puisqu’elle était venue là, il estimait avoir le droit de cuissage pour lui et ses copains. bien entendu !
— s******d ! gronda Fabien. On a bien raison de dire que le poisson pourrit par la tête !
Mary poursuivit :
— Béjy avait été molesté par une espèce d’agent de sécurité et par deux jeunes qui participaient à la fête. Fortin, qui se trouvait près de l’entrée, a entendu des cris de femme. Il s’est avancé et a vu que le jeune Gaétan manifestait des intentions pour le moins troubles en retenant brutalement la jeune fille.
— Qu’entendez-vous par « des intentions pour le moins troubles » ? demanda Fabien.
— Tout simplement qu’il envisageait de la v****r et d’en faire profiter ses copains.
— Ce qu’on appelle une tournante, je crois ?
— Dans les banlieues, oui. Chez les élites, ça s’appelle une soirée libertine. Pour le populo, c’est une partouze.
— Ça va ! dit le commissaire agacé.
Il n’aimait pas que « sa » Mary Lester évoque ces turpitudes. Il demanda :
— Je suppose que Fortin est intervenu ?
— Évidemment…
— Avec son efficacité coutumière ?
— Pas tout de suite. Il a d’abord procédé délicatement…
Fabien leva un cil :
— Délicatement ?
— Je confirme : délicatement. Il a fait lâcher prise au jeune Gaétan en lui recommandant de se tenir tranquille. Surpris, le gamin a appelé au secours et son garde du corps est intervenu armé d’une batte de baseball et a essayé d’assommer Fortin.
— Qui, lui, l’a désarmé délicatement…
On continuait dans le sarcasme.
— Non, dit Mary, virilement !
— Ah, fit Fabien, pauvre garçon !
— Vous parlez de Fortin ?
— Non, de son agresseur !
— Vous avez raison, il y a au moins deux choses sur lesquelles le capitaine Fortin est intransigeant : c’est quand on s’attaque aux faibles, enfants, vieillards, animaux, et qu’on essaye de leur faire mal.
— Ben dites donc, pour le coup ils avaient tout faux.
— Je ne vous le fais pas dire. Ensuite tout est parti en vrille : une moitié des invités s’est précipitée sur Fortin qui a dû se dégager sans ménagement, l’autre moitié sentant que ça allait trop loin a tenté de les calmer. La bagarre est devenue générale et les filles n’étaient pas les moins enragées. Tout ce beau monde était fortement alcoolisé et sous l’influence de la drogue. Certaines filles étaient, aux dires de Fortin, littéralement déchaînées.
— C’est du beau ! commenta Fabien outré.
Il en avait pourtant vu, et entendu, mais il n’arrivait toujours pas à s’y faire.
— Et puis les gendarmes sont arrivés, dit Mary. Vous connaissez la suite.
— Ouais, fit Fabien en se redressant. Tout ça ne sortirait pas d’une banalité affligeante, mais il y a le cadavre…
— Il y a ce cadavre, répéta Mary songeuse. On l’a identifié ?
Fabien consulta son dossier et lut :
— Germaine Durand, plus connue dans le petit monde des nuits parisiennes sous le nom de Jessica Baccara.
Mary siffla entre ses dents :
— Tout un programme ! Profession ?
— Hôtesse d’accueil.
Elle apprécia :
— Drôlement équipés pour leurs boums, les petits gars, un agent de sécurité, une hôtesse d’accueil, un disc jockey…
— Un quoi dites-vous ? demanda Fabien.
— Un disc jockey, un type qui passe les disques, ô pardon, qui mixe la musique…
Fabien consultait ses papiers en grommelant :
— Parce que vous appelez ça de la musique ?
— Il en faut pour tous les goûts patron. Ne faites pas ce genre de réflexion trop haut, vous allez passer pour un vieux kroumir.
Il la regarda avec rancune :
— Je suppose que c’est la version édulcorée de vieux c… ?
— C’est vous qui le dites, patron.
Il poursuivit la lecture du document qu’il avait en main et se redressa :
— Je n’ai pas ça dans mon répertoire.
— Bah, ce n’était peut-être pas un pro, il a peut-être un autre métier.
— Ça se peut, admit Fabien.
Qui ajouta :
— Ou il opère sous un autre nom. Si tant est que ce soit un métier d’être disc machin.
— Et comment que c’est un métier ! s’exclama Mary. Il y en a même qui sont payés comme des vedettes de foot.
— Pour passer des disques ? Ce monde est fou ! gronda le commissaire.
— Ça n’est pas pire que de taper dans un ballon, lança Mary.
Fabien répondit du tac au tac :
— Au moins, taper dans un ballon ça ne casse les oreilles à personne !
Mary reconnut qu’il avait raison :
— Je vous l’accorde.
Le commissaire haussa les épaules :
— Mais après tout, ce qu’il fait ou ne fait pas ce disc machin, quelle importance ?
— Aucune probablement, concéda Mary.
Ce en quoi elle se trompait.