CHAPITRE 6 : ZONE INTERNATIONALE

1132 Words
L'aéroport Montréal-Trudeau est un endroit que je connais par cœur. Je connais le code Wi-Fi du salon VIP, je sais quelle ligne de sécurité avance le plus vite, je sais où trouver le meilleur café à 5h du matin. C'est mon deuxième bureau. D'habitude, je traverse ce hall avec l'assurance de celui qui a le statut "Super Élite". Aujourd'hui, je marchais comme un fugitif. Ana trottinait à côté de moi, tirant une valise à roulettes rose bonbon qui faisait un bruit infernal sur le carrelage poli. Clac-clac-clac. Chaque tour de roue semblait crier : "Regardez-nous !". Elle avait changé. Elle portait un jean large, des baskets usées et un gros pull gris informe. Sans son maquillage de guerre, sans le string rouge et les talons, elle paraissait plus jeune. Presque une enfant. Et surtout, elle avait peur. Ses yeux noirs scannaient la foule, cherchant un danger invisible. Un proxénète ? Un policier ? Ou juste le regard de jugement des autres voyageurs ? — Marche normalement, murmurai-je sans la regarder. Ana : J'ai l'impression que tout le monde sait, chuchota-t-elle, la voix serrée. — Personne ne sait rien. Tu es juste une touriste. On part en vacances. On arriva au comptoir d'enregistrement. La file "Economy" serpentait sur cinquante mètres. Je nous dirigeai vers la file "Prioritaire". Tapis rouge. Pas d'attente. L'hôtesse nous adressa un sourire commercial éclatant. Hôtesse : Bonjour Monsieur... ? — Lemarchand, dis-je en tendant les passeports. Et Madame Ionescu. Elle tapa sur son clavier. Le bruit des touches résonna dans ma tête comme des coups de marteau. C'était le moment. Si Simon avait vu le virement, si la banque avait bloqué la carte, c'était maintenant que l'alerte allait clignoter sur son écran. Je sentais mon téléphone brûler dans ma poche. Je n'avais pas osé le regarder depuis deux heures. L'hôtesse fronça les sourcils. Mon cœur rata un battement. Je vis Ana se raidir à côté de moi. Elle agrippait la anse de son sac à main si fort que ses jointures étaient blanches. — Il y a un problème ? demandai-je, essayant de garder ma voix de comptable, calme et autoritaire. Hôtesse : Non, pas de problème, dit l'hôtesse. C'est juste que nous ne pouvons pas vous asseoir côte à côte en classe Affaires. Il ne reste que deux sièges séparés par l'allée centrale. Je faillis éclater de rire nerveusement. Juste des sièges. Pas de police. Pas de menottes. — Ce sera parfait, dis-je. Elle imprima les cartes d'embarquement. Le bruit du papier qui sortait de la machine fut le plus beau son que j'aie jamais entendu. Hôtesse : Bon voyage, Monsieur Lemarchand. On passa la sécurité. Ana manqua de paniquer quand elle dut enlever ses chaussures, mais je lui fis un signe de tête rassurant. On traversa le duty-free, ce temple de la consommation inutile où l'on vend du parfum et de l'alcool à des gens qui s'ennuient. Je nous emmenai au Salon Feuille d'Érable. C'était mon monde. Fauteuils en cuir, buffet à volonté, hommes en costumes gris qui parlaient fort au téléphone. Ana resta plantée à l'entrée, intimidée. Elle détonnait. Avec son pull gris et son sac fatigué, elle ressemblait à une erreur de casting. Je vis le regard d'un homme d'affaires — la cinquantaine, Rolex au poignet — glisser sur elle avec mépris, puis se poser sur moi avec interrogation. Qu'est-ce qu'il fait avec elle ? Je m'en foutais. Pour la première fois de ma vie, je me foutais du regard de mes pairs. — Assieds-toi, dis-je en désignant deux fauteuils isolés au fond. Prends ce que tu veux. C'est gratuit. Elle s'assit au bord du fauteuil, n'osant pas s'enfoncer dans le cuir. Ana : C'est gratuit ? répéta-t-elle. — Compris dans le billet. Elle se leva timidement et revint deux minutes plus tard avec une assiette remplie de pâtisseries, de fromages et de trois canettes de Coca. Comme si elle avait peur qu'on lui reprenne tout dans cinq minutes. Elle mangea vite, avec appétit, les yeux rivés sur les avions qui décollaient derrière la immense baie vitrée. Ana : C'est beau, dit-elle la bouche pleine. Je regardai dehors. La pluie battait la vitre. Les avions étaient des monstres d'acier gris sous un ciel gris. — C'est juste des avions, Ana. Ana : Non. C'est la sortie. Elle avait raison. Je sortis mon téléphone. Je le rallumai. Une avalanche de notifications tomba. Trois mails du boulot. Deux notifications LinkedIn. Un SMS de Sophie. Je gelai. Je cliquai sur le message de ma femme. Sophie (19h42) : "C'est bizarre, la banque m'a envoyé une alerte de sécurité pour une activité inhabituelle. J'arrive pas à me connecter à l'appli. Tu as fait un achat pour le chalet ?" Merde. Le système de fraude de la banque était plus rapide que prévu. Elle n'avait pas encore vu le virement, mais son accès était bloqué par précaution. Elle allait appeler le service client. Dans dix minutes, ou demain matin, elle saurait. Le temps venait de se contracter brutalement. — On y va, dis-je en me levant. Ana : Mais l'avion est dans une heure... — On va à la porte. Maintenant. Je ne voulais pas être ici si son appel arrivait. Je voulais être dans le tube. Dans les airs. Là où les réseaux ne passent plus. On marcha vite vers la porte 52. L'embarquement commençait à peine. Quand je présentai mon billet au steward, la machine fit un bip vert. Bip. Je passai. Ana passa. On s'installa dans les sièges larges de la classe Affaires. Ana touchait les boutons du siège, l'écran, la couverture, comme si c'était un vaisseau spatial. Hôtesse : Champagne avant le décollage ? demanda une hôtesse. — Deux, dis-je. Je bus ma coupe d'un trait. L'avion recula. Les moteurs rugirent. La poussée nous écrasa contre les dossiers. Au moment où les roues quittèrent le sol mouillé de Montréal, je sentis une vibration dans ma poche. Mon téléphone. C'était Sophie. Elle appelait. Je regardai l'écran clignoter. Sophie (Mobile). Je laissai sonner trois fois. Puis, avec un calme que je ne me connaissais pas, je fis glisser mon doigt sur l'écran. Mode Avion : Activé. L'appel coupa. Le signal disparut. Je me tournai vers Ana. Elle pleurait silencieusement, le nez collé au hublot, regardant les lumières de la ville disparaître sous les nuages. — Ça va ? demandai-je. Elle se tourna vers moi. Ses yeux brillaient. Ana : J'ai peur, Julien. — Moi aussi. L'avion perça la couche nuageuse. Le soleil couchant inonda la cabine d'une lumière orange, irréelle. On était nulle part. En suspens entre deux vies. Le vol AC882 vers Francfort, en correspondance pour Bucarest, venait de décoller. Et ma vie d'avant venait de s'écraser au sol.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD