L'atterrissage à Bucarest fut rude. Les roues de l'appareil heurtèrent le tarmac de l'aéroport Henri Coandă avec une violence qui me secoua les dents. Dehors, par le hublot, je ne voyais que du gris. Un ciel bas, lourd, qui semblait peser physiquement sur la plaine roumaine.
— On est arrivés, murmura Ana.
Elle n'avait pas dormi de tout le vol. Elle avait passé sept heures à triturer la manche de son pull, les yeux fixés sur l'écran de navigation, comptant les kilomètres qui la séparaient de son fils.
Dès la sortie de l'avion, l'air changea. Ce n'était plus l'air conditionné aseptisé d'Air Canada. C'était une odeur de kérosène mal brûlé, de poussière et de tabac froid qui semblait imprégner les murs mêmes du terminal.
Je passai le contrôle des passeports avec un nœud à l'estomac. Le douanier, un homme au visage carré et à la moustache triste, scanna mon passeport canadien. Il me regarda, regarda la photo, puis me rendit le document sans un mot, sans un sourire. Tampon.
Je n'étais pas fiché. Pas encore. Interpol n'avait pas encore reçu la note de service de la Banque Royale. J'avais encore quelques jours de sursis.
Nous récupérâmes la valise rose d'Ana sur le tapis roulant. Elle semblait minuscule et ridicule au milieu des bagages sombres des autres voyageurs.
— On prend un taxi, décidai-je.
Ana secoua la tête. Elle se redressa. Pour la première fois depuis Montréal, elle changea de posture. Son dos se raidit, son menton se releva. Elle n'était plus la petite prostituée perdue en classe Affaires. Elle était chez elle.
Ana : Laisse-moi faire, dit-elle. Ici, si tu parles anglais, ils vont te prendre le triple.
Elle m'entraîna vers la sortie. Une nuée de chauffeurs de taxi nous assaillit, criant "Taxi ! Taxi ! Mister !". Ana les ignora, traversa la foule comme un brise-glace, et se dirigea vers une Dacia jaune garée un peu plus loin, avec un logo officiel.
Elle échangea quelques mots rapides en roumain avec le chauffeur. C'était une langue que je découvrais : un mélange étrange de latin qui me rappelait l'italien, et de sonorités slaves, dures, rocailleuses.
Le chauffeur opina, jeta ma valise Louis Vuitton dans le coffre sans ménagement, et nous fit signe de monter.
— Spitalul Fundeni, dit Ana.
La voiture s'élança dans le trafic. Bucarest défilait sous mes yeux. Ce n'était pas le "Petit Paris" des cartes postales. C'était un chaos architectural. Des villas du XIXe siècle aux façades écaillées côtoyaient des blocs communistes massifs, des cubes de béton gris de dix étages, interminables, couverts d'antennes paraboliques et de linges séchant aux fenêtres.
C'était une ville qui avait survécu à tout, et qui portait ses cicatrices avec orgueil. Une ville qui ne cachait rien. L'opposé exact de mon condo à Montréal.
Ana ne regardait pas la ville. Elle regardait sa montre.
— Plus vite, te rog, murmura-t-elle.
Trente minutes plus tard, le taxi s'arrêta devant un immense complexe de bâtiments délavés. L'Institut Clinique Fundeni.
Si l'extérieur était austère, l'intérieur fut un choc.
Dès que les portes automatiques s'ouvrirent, l'odeur me frappa. Javel. Soupe au chou. Sueur rance. Éther. Une odeur épaisse, humaine, qui vous prenait à la gorge.
Le hall était bondé. Des familles entières campaient sur des chaises en plastique, des sacs remplis de nourriture aux pieds. Des infirmières en blouse bleue couraient, dossiers sous le bras. Personne ne fit attention à nous.
Ana connaissait le chemin. Elle me prit la main — un geste réflexe, pas romantique — et me tira vers les ascenseurs.
Ana : C'est au quatrième. Oncologie pédiatrique.
L'ascenseur grinça. Les portes s'ouvrirent sur un couloir plus calme, mais tout aussi oppressant. Aux murs, des dessins d'enfants tentaient d'égayer la peinture jaunie. Des clowns tristes, des soleils tremblants.
Ana lâcha ma main. Elle se mit à courir.
Je la suivis, traînant les valises, me sentant encombrant, inutile, déplacé avec mon manteau en laine de cachemire et mes chaussures italiennes. J'étais une tache de richesse insolente dans ce lieu de souffrance.
Elle entra dans la chambre 402.
Je restai sur le seuil.
La chambre était petite, occupée par deux lits à barreaux métalliques. Dans celui de gauche, un petit garçon dormait, relié à une machine qui bipait doucement.
Il était pâle. D'une pâleur translucide, presque bleue. Ses cheveux noirs, coupés court, collaient à son front humide. Il paraissait minuscule sous les draps de l'hôpital.
Ana s'effondra à genoux près du lit. Elle ne le toucha pas tout de suite, comme si elle avait peur de le briser. Elle posa juste son front contre les barreaux froids et se mit à pleurer en silence. Ses épaules tremblaient violemment.
C'était Matei. La variable A de mon équation.
Soudain, il ouvrit les yeux.
Ils étaient immenses. Les mêmes yeux noirs qu'Ana, mais sans la dureté, sans la méfiance. Juste de la fatigue et une innocence brute.
Il tourna la tête lentement vers elle. Un faible sourire étira ses lèvres gercées.
Matei : Mami ?
Le son de sa voix, petite et cassée, me transperça. Ce n'était plus une histoire qu'on me racontait dans une chambre de passe. C'était réel. Ce gosse était en train de mourir, et sa mère était là.
Ana : Da, puiul meu. Sunt aici. (Oui, mon poussin. Je suis là.)
Elle passa sa main dans ses cheveux, l'embrassa sur le front, sur les joues, sur les mains. Elle lui parlait vite, doucement, une litanie de mots rassurants que je ne comprenais pas, mais dont je saisissais chaque intention.
Puis, le regard de Matei glissa au-dessus de l'épaule d'Ana. Il me vit.
Il ne parut pas effrayé. Juste curieux.
Matei : Cine e ? (C'est qui ?) demanda-t-il.
Ana se figea. Elle se retourna vers moi, les yeux rouges. Il y eut un silence. Qu'est-ce qu'elle allait dire ? "C'est le monsieur qui me paie" ? "C'est un ami" ?
Elle se redressa, essuya ses larmes, et dit d'une voix ferme :
Ana : El e Julien. Unchiul tău din Franța. (C'est Julien. Ton oncle de France.)
Je ne comprenais pas le roumain, mais je compris le mot "Julien" et le ton. Elle m'invitait à entrer. À jouer mon rôle.
Je m'approchai du lit. Je me sentais imposteur. Je n'avais jamais su parler aux enfants. Sophie et moi évitions les amis qui en avaient.
— Salut, bonhomme, dis-je maladroitement en français.
Matei me regarda, sérieux.
Matei : Salut, répondit-il avec un accent charmant. Maman a dit que tu travailles dans une tour. Comme Spiderman ?
Je souris malgré moi.
— Presque. Sauf que je ne grimpe pas aux murs. Je compte les chiffres.
Matei : C'est nul, décréta-t-il.
Je laissai échapper un rire bref.
— Ouais. C'est assez nul.
À cet instant, la porte s'ouvrit derrière nous. Un homme en blouse blanche entra, le visage fermé, un dossier à la main. Il avait l'air épuisé, cerné, le genre de médecin qui voit trop de cas et pas assez de miracles.
Il s'adressa à Ana en roumain, d'un ton sec, professionnel.
Je vis le visage d'Ana se décomposer. Elle se leva, défensive. Le ton monta. Elle montra l'enfant. Le médecin secoua la tête, tapa sur le dossier avec son stylo. Il prononça le mot bani (argent) plusieurs fois.
Je m'avançai. C'était mon tour. C'était la seule chose que je savais faire : gérer des transactions.
— Do you speak English ? Demandai-je d'une voix froide.
Le médecin se tourna vers moi, surpris par mon intervention. Il me jaugea : le costume, l'assurance, le regard. Il comprit immédiatement que je n'étais pas d'ici, et que je n'étais pas pauvre.
Médecin : Yes. A little, répondit-il avec un fort accent.
— Quel est le problème ?
Médecin : Pas de problème, Monsieur. Mais protocole chimio... très cher. Médicaments pas remboursés par caisse assurance. Il faut payer avance. Sinon, nous ne pouvons pas commander produits pour demain.
— Combien ?
Médecin : Pour commencer cycle 1... quatre mille euros. Maintenant.
Ana poussa un petit cri étouffé. Elle me regarda, paniquée.
Je sortis mon portefeuille. J'avais changé une partie de l'argent volé en euros à l'aéroport de Francfort. Une liasse épaisse.
L'attitude du médecin changea instantanément. Ses épaules s'affaissèrent, son visage se détendit. Ce n'était pas un homme cruel. C'était juste un homme qui devait respecter un budget impossible.
— On va payer, dis-je. Tout de suite. Où est la caisse ?
Médecin : En bas, bureau administratif. Je vous fais papier.
Il griffonna rapidement sur une ordonnance, tamponna, signa.
Médecin : Merci, dit-il en me tendant le papier. Vraiment. Pour le petit.
Je pris le papier. Je regardai Ana.
— Reste avec lui. Je reviens.
Je sortis dans le couloir, le papier serré dans ma main. Je marchai vers les ascenseurs.
Quatre mille euros.
Dans ma tête, le compteur se mit en route. Capital de départ : 27 450 $ (environ 18 500 €). Billets d'avion : - 3 000 €. Cycle 1 : - 4 000 €.
Il me restait à peine 11 500 €. Et ce n'était que le premier cycle. Il y avait l'hôtel, la nourriture, les pots-de-vin probables et les cycles suivants.
Je m'appuyai contre la paroi froide de l'ascenseur en regardant les chiffres descendre vers le rez-de-chaussée.
Je venais de brûler 30% de mon butin en six heures. À cette vitesse, dans deux semaines, j'étais à sec.
Et je ne pouvais plus retourner à Montréal pour voler davantage. Le robinet était coupé.
Une angoisse sourde me serra la poitrine. Pas la peur de la police. La peur du manque. La peur de voir le médecin revenir dans dix jours et dire "Stop".
Je sortis au rez-de-chaussée, traversai le hall bondé. Il fallait que je trouve une solution. Et vite.
Je ne savais pas encore que la solution s'appelait Doru, et qu'elle allait me coûter bien plus cher que de l'argent.