Le lendemain, le monde avait repris sa netteté habituelle. En apparence.
J'étais assis dans mon bureau au 24ème étage de la tour KPMG. Devant moi, trois écrans affichaient des cascades de tableaux Excel. Le dossier "Lamarre Construction". Une fraude présumée de deux millions sur des matériaux non livrés. C'était mon terrain de jeu favori : traquer l'invisible, suivre la piste de l'argent là où personne ne regarde.
D'habitude, cet alignement de colonnes me procurait une paix quasi religieuse. Les chiffres ne mentent pas. Ils ne vous disent pas "non". Ils s'additionnent ou ils se soustraient.
Mais aujourd'hui, les chiffres flottaient.
Je fixais la cellule B42 depuis dix minutes. Le curseur clignotait. Bip. Bip. Bip.
À chaque clignement, je ne voyais pas un montant hors-taxe. Je revoyais le néon rouge qui grésillait sous la pluie. Je sentais l'odeur de vanille bon marché qui m'était restée dans les narines malgré deux douches brûlantes ce matin.
— Julien ?
Je sursautai. Simon, mon associé, se tenait dans l'encadrement de la porte, un dossier sous le bras. Il avait l'air frais, reposé, l'image parfaite du père de famille comblé qui a dormi huit heures.
Simon : T'es sur le dossier Lamarre ? Le client s'impatiente.
Je me raclai la gorge. Ma voix sonna étrangère à mes propres oreilles.
— Ouais. Je... je vérifie une anomalie sur les factures de juin.
Simon entra, s'assit sur le coin de mon bureau en chêne massif.
Simon : Tu as une mine affreuse. Sophie t'a encore fait dormir sur le canapé ?
Il rit. Un rire de connivence masculine, léger, sans danger. Il ne savait pas. Personne ne savait que la veille, à cette heure-ci, j'étais à genoux dans une chambre miteuse, la tête renversée, en train de me faire vider par une inconnue qui regardait le mur.
Si je lui disais, son monde s'écroulerait.
— Juste une insomnie, mentis-je.
Il tapota le bureau.
Simon : Prends ta soirée. On finira ça demain. Rentre tôt, fais-toi un bon repas avec elle. Ça ira mieux.
Je le regardai sortir. Rentre tôt.
L'idée de rentrer dans le condo silencieux, de voir Sophie taper sur son téléphone, de manger une autre salade sans bruit, me donna soudain la nausée. Une nausée physique, violente.
Je tins trois jours.
Trois jours à faire semblant de travailler. Trois jours à sentir cette démangeaison sous ma peau. Ce n'était pas seulement du désir s****l. C'était pire. C'était la curiosité. Qui était cette fille ? Pourquoi ses yeux étaient-ils aussi morts que les miens ? Pourquoi ce "Tsunami" ressemblait-il plus à une noyade qu'à un plaisir ?
Le jeudi soir, je dis à Sophie que j'avais un audit tardif en banlieue. Elle ne posa pas de questions. Elle était soulagée d'avoir la soirée pour elle.
Je repris la voiture. Je ne mis pas le GPS. Mes mains connaissaient le chemin.
Le motel était toujours là, accroupi sous le ciel gris comme une bête malade. Même place de parking. Même odeur d'urine et de pluie.
Je montai. Je ne savais même pas si elle serait là. Je n'avais pas pris de rendez-vous.
La porte était entrouverte. Je poussai.
Elle était assise sur le bord du lit, en train de limer un ongle cassé. Elle portait la même tenue. Jupe en jean, haut noir. Comme si elle n'avait pas bougé depuis mardi.
Elle leva la tête. Pas de surprise. Pas de reconnaissance immédiate. Juste un scan rapide : Client ? Flic ? Danger ?
Ana : T'es revenu, dit-elle.
Ce n'était pas une question.
— Je suis revenu.
Je sortis le billet de cent dollars. Je le posai sur la table de nuit. Elle ne le prit pas tout de suite. Elle me fixa.
Ana : T'as oublié quelque chose la dernière fois ?
Son ton était méfiant. Elle avait l'habitude des mecs qui reviennent pour se plaindre, ou pour demander un remboursement, ou pire.
— Non, dis-je. Je voulais juste...
Je m'arrêtai. Qu'est-ce que je voulais ?
— Je voulais savoir ton nom.
Elle éclata de rire. Un rire sec, bref, comme un aboiement.
Ana : C'est ça ton truc ? Le "Girlfriend Experience" ? Tu veux qu'on se raconte nos vies avant que je te s**e ?
Elle se leva, s'approcha de moi. Elle sentait la cigarette froide cette fois.
Ana : Je m'appelle comme tu veux. Lola. Kitty. Vanessa. Choisis.
Elle posa sa main sur mon torse, à plat. Sa paume était froide.
— Ana, tentai-je. Tu ressembles à une Ana.
Son visage se ferma instantanément. J'avais touché quelque chose. Une micro-seconde de vérité. Puis le masque retomba.
Ana : T'es là pour parler ou pour b****r ? Le chrono tourne, chéri. Cent dollars, c'est trente minutes. Si tu parles cinq minutes, il t'en reste vingt-cinq. C'est toi le comptable, non ? Fais le calcul.
Elle avait raison. Je n'avais pas le droit à son histoire. Je n'avais acheté que son corps.
Je ne répondis pas. Je la laissai défaire ma ceinture.
Cette fois, je ne fermai pas les yeux. Je regardai la chambre. Je notai les détails. La photo retournée sur la commode. Le téléphone posé écran contre table qui vibrait silencieusement toutes les deux minutes. La petite croix en argent, bon marché, cachée sous son haut noir qu'elle n'enlevait jamais.
Elle fit son travail. Efficace. Brutale. Le Tsunami revint, emportant tout sur son passage.
Mais quand je partis, trente minutes plus tard, je savais deux choses que j'ignorais la première fois :
Un : elle cachait quelque chose de désespéré. Deux : j'allais revenir jusqu'à ce que je sache quoi.