Le dernier coucher de soleil
Dans un petit village, non loin de la capitale de Valse, s'étendent une ferme et de vastes champs à perte de vue. L'air est doux, chargé d'une odeur fraîche de terre et d'herbe qui apaise le corps et emplit doucement la poitrine.
Le vent fait onduler les hautes herbes comme une mer paisible, tandis que les oiseaux chantent au loin sous un ciel d'un bleu éclatant.
Non loin de là, une jeune fille et sa tante se tiennent debout. Elles savourent le paysage qui s'offre à elles : une vue à couper le souffle... ou plutôt à réchauffer les cœurs. Un sourire paisible flotte sur leurs lèvres. Pendant quelques instants, le monde semble suspendu.
La tante, Belle, possède de longs cheveux d'un rouge cuivré qui brillent sous les rayons du soleil. Ses yeux verts rappellent la mousse après la pluie. Son teint est clair, et quelques taches de rousseur viennent délicatement parsemer l'arête de son nez. Elle porte une robe blanche, simple et légère, que le vent fait danser autour de ses chevilles avec élégance.
Sa nièce, Naelle, arbore des cheveux blonds comme la paille en plein mois de juillet. Ses yeux verts, profonds et lumineux, sont un héritage de sa tante. Elle porte un haut blanc et un pantalon marron déjà marqué par la terre des champs. Malgré les traces de travail, son visage conserve une douceur presque enfantine.
Toutes deux restent silencieuses quelques instants avant d'entamer une discussion sur ce que sera leur avenir.
Belle : Ma chérie... dis-moi... que veux-tu faire maintenant ? Tu as dix-huit ans.
Sa voix est douce, mais derrière cette douceur se cache une inquiétude qu'elle tente de dissimuler. Son regard reste posé sur Naelle, comme s’il cherchait déjà à deviner sa réponse. Son cœur semble suspendu à chacun de ses mots.
Naelle : Je ne sais pas... Je vais peut-être rester ici et vous aider avec la ferme.
Elle répond les yeux fermés, respirant profondément l'air qui l'entoure. Dans son esprit, elle s'imagine déjà des années plus tard, les mains couvertes de terre, travaillant les mêmes champs sous le même ciel. Cette image lui apporte une étrange paix... mais aussi une légère résignation qu'elle refuse encore d’admettre.
Belle : Tu es sûre de toi ? Moi, je te vois faire autre chose. Devenir une grande dame dans la capitale.
Elle s'assied lentement dans l'herbe avant de lisser sa robe d'un geste nerveux. Ses doigts tremblent à peine.
— Tu as un talent... Ne le gâche pas ici.
Ses paroles sont prononcées avec une sincérité bouleversante. Derrière son sourire se cache une douleur immense : celle d'encourager la personne qu'elle aime le plus à partir loin d'elle.
Naelle : Je n'ai pas fait de grandes études pour obtenir ce genre de poste... Mais ne t'inquiète pas, on est bien toutes les trois ici.
Elle termine avec son plus beau sourire. Un sourire lumineux... mais fragile. Un sourire qui cherche davantage à rassurer sa tante qu'à exprimer son propre bonheur.
Après leur échange, une autre jeune fille les rejoint. Cette fois, elles sont toutes les trois assises dans l'herbe. Le vent joue doucement dans leurs cheveux, tandis que leurs regards se perdent à l'horizon.
Chacune semble contempler un avenir différent, invisible aux yeux des autres.
La jeune fille possède les mêmes traits fins que sa mère, Belle, à l'exception des taches de rousseur. Elle porte un haut jaune, éclatant comme un tournesol sous le soleil, ainsi qu'une jupe verte rappelant les vastes prairies qui entourent leur village. Il s'agit de Danevia, la cousine de Naelle.
Danevia : Naelle, tu as pris ta décision sur ce que tu veux faire ?
Elle pose la question sans tourner la tête vers elle. Ses genoux sont remontés contre sa poitrine et ses mains les entourent. Sa voix paraît calme, presque détachée, mais la légère tension dans ses épaules la trahit.
Naelle : Vous avez quoi, à me demander ça ?
Elle répond d'un air fatigué et boudeur. Ses doigts arrachent machinalement un brin d'herbe qu'elle tortille entre eux jusqu'à le casser. Son regard reste fixé sur le sol, comme si elle cherchait une réponse enfouie dans la terre.
Danevia : Tu dois aller chercher du travail à la capitale. Moi, à ta place, je n’hésiterais même pas.
Naelle : Non, je ne veux pas partir. Je veux rester avec vous. Il y a quoi de mal à ça ?
Sa voix monte malgré elle.
Derrière son refus se cache une peur immense : celle de quitter les deux personnes qui représentent toute sa famille. Son cœur se serre à la simple idée de les laisser derrière elle.
Belle : Tout simplement parce que tu finirais par t'ennuyer ici, à refaire encore et encore les mêmes choses.
Elle prononce ces mots en regardant sa nièce droit dans les yeux. Son regard est sérieux, rempli d'un amour si profond qu'il en devient douloureux. Elle aimerait la retenir auprès d’elle... mais elle sait que ce serait l’empêcher de vivre.
Naelle : Mais je veux rester avec vous... Pour mes rêves, j'ai déjà mis une croix dessus.
Ces quelques mots semblent plus lourds que tout le reste. Ils portent le poids de rêves oubliés, d'envies étouffées et de sacrifices silencieux.
Sa gorge se serre. Elle détourne légèrement le visage pour cacher l'humidité qui envahit ses yeux.
Belle : Je sais, ma chérie.
Sa voix se brise à peine.
— Je te propose quelque chose. Et si tu allais travailler à la capitale ? Tu pourrais mettre de l'argent de côté... et reprendre tes études plus tard.
Un mince sourire plein d'espoir éclaire son visage. Ce n'est pas seulement une proposition... c'est une porte qu'elle ouvre devant l'avenir de sa nièce.
Danevia : Oui, bonne idée, maman ! Et puis, il y a, je crois, un poste disponible au palais... comme servante.
Emportée par son enthousiasme, elle se lève brusquement. L'herbe plie sous ses pas tandis que ses yeux brillent d'excitation.
Belle : Oui... C'est un très bon commencement.
Naelle reste silencieuse. Son cœur bat si fort qu’elle croit l’entendre résonner dans ses oreilles.
Naelle : Et vous... alors ?
Sa voix devient presque inaudible. Ses yeux restent rivés vers le sol, incapable d'affronter leurs regards.
Belle tend doucement la main vers elle et relève délicatement son menton. Son pouce caresse sa joue avec une infinie tendresse.
Belle : Je sais que tu as peur... Nous aussi.
Sa voix tremble légèrement.
— Tu vas énormément nous manquer. Mais nous pourrons toujours nous revoir. Ce qui compte le plus pour moi, c'est que vous réalisiez toutes les deux vos rêves... et que vous ne les abandonniez jamais.
Ses yeux se remplissent lentement de larmes. Elle les retient avec toute la dignité dont elle est capable.
Danevia : Tu dois réaliser ton rêve et devenir une grande dame. Tu es forte, Naelle... Je sais que tu peux y arriver.
Son sourire est sincère. Il déborde d’admiration.
Naelle sent enfin les larmes rouler sur ses joues.
Naelle : Merci beaucoup... vous deux...
Sa voix se brise sous l'émotion.
— Vous êtes vraiment des anges...
Après un long silence, durant lequel son cœur hésite encore, elle inspire profondément avant de relever la tête.
— C'est d'accord...
Une larme glisse lentement sur sa joue.
— J'accepte de partir travailler à la capitale... au palais.
Ses mains tremblent légèrement, mais sa voix reste calme. Dans ses larmes se mêlent la peur, la tristesse... et une minuscule lueur d'espoir.
Belle laisse enfin apparaître un sourire.
Belle : Tu pars demain.
Naelle écarquille aussitôt les yeux.
Naelle : Quoi ? Comme ça ?
Elle la regarde, complètement abasourdie.
— Ne me dites pas que vous préparez votre coup depuis le début ?
Elle secoue la tête avant d'éclater d'un petit rire nerveux. Un rire qui tente de masquer les sanglots coincés au fond de sa gorge.
Pendant quelques secondes, les trois femmes éclatent de rire ensemble.
Un rire sincère... mais teinté de tristesse.
Elles savent toutes que ce moment ne reviendra jamais.
Le soir tombe lentement sur le village. Le soleil disparaît derrière les champs, laissant le ciel se teinter d'orange, de rose et de violet. Une douce fraîcheur s'installe peu à peu, enveloppant la ferme d'un calme réconfortant.
Dans leur maison, les trois femmes s'installent autour de la table pour partager leur dernier repas ensemble avant le départ de Naelle.
Ce soir, personne ne veut penser au lendemain.
La table est remplie de plats fumants aux couleurs chaleureuses. L'odeur du pain encore chaud, des légumes fraîchement cuisinés et de la viande grillée emplit toute la pièce. Les assiettes débordent, comme si Belle voulait y déposer tout son amour.
Les conversations s'enchaînent sans interruption.
Elles parlent fort, rient, racontent des souvenirs…
Et dehors, la lune veille silencieusement sur leur dernière nuit passée sous le même toit.