POV DE NAELLE
Dans les appartements des servantes, l'air sent le renfermé, la cire à parquet et le linge fraîchement lavé.
La faible lueur d'une bougie vacille au rythme des courants d'air, projetant sur les murs des ombres qui semblent danser comme des menaces silencieuses.
Nilia dort déjà.
Sa respiration est lente, paisible.
Je l'envie presque.
Moi, je n'arrive pas à fermer l'œil.
Impossible, les événements de cette journée tournent sans cesse dans ma tête.
J'ai quitté mon village.
Ma ferme.
Ma famille.
Tout ce que je connaissais.
Je suis venue ici pour trouver un travail honnête et réaliser mon rêve. Chaque pièce que je gagnerai sera précieuse.
Mais maintenant...
Si je perds ce travail...
Que va-t-il m'arriver ?
Mon cœur se serre.
Et Nilia...
Elle n'a absolument rien fait de mal.
J'espère de tout mon cœur qu'elle ne sera pas punie à cause de moi.
Elle est tellement gentille.
En si peu de temps, je la vois déjà comme la petite sœur que je n'ai jamais eue.
Je ne supporterai jamais d'être la cause de son malheur.
Je laisse échapper un long soupir.
Puis une autre image revient me hanter.
Le prince...
Pourquoi me regardait-il comme ça ?
Comme si j'étais une énigme.
Un gibier.
Un défi qu'il veut absolument relever.
Chaque fois que je ferme les yeux, je revois son visage beaucoup trop près du mien.
Je revois son regard.
Et aussitôt, mon cœur s'emballe à une vitesse folle.
Comme s'il cherchait à fuir ma poitrine.
Parce que je suis en danger.
Non...
Parce que je sais que je suis réellement en danger.
Les heures s'écoulent lentement.
Le silence du palais semble interminable.
Ce n'est que vers deux heures du matin que la fatigue finit enfin par avoir raison de moi.
Mes paupières deviennent lourdes. Je finis enfin par m’endormir.
Comme un bébé. Un bébé qui fait des cauchemars.
Avec pour seul souhait de ne pas être renvoyée.
Avec pour seule prière de ne plus jamais croiser son regard.
Même si une part de moi, terrifiante, en meurt d’envie.
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Le lendemain — Dans la cuisine
Le brouhaha habituel remplit déjà la grande cuisine.
Les marmites bouillonnent.
Les couteaux frappent les planches en bois.
L'odeur du pain chaud se mélange à celle des herbes et des épices.
Pourtant...
Dès que j'entre dans la pièce, je sens que quelque chose est différent.
L'air semble plus lourd.
Plus tendu.
Comme si une grande nouvelle nous attendait.
Et, au fond de moi, une étrange sensation me souffle que plus rien ne sera jamais comme avant.
Quelques instants plus tard, Margo nous réunit.
Son visage est aussi fermé que d'habitude.
Puis elle annonce une nouvelle à laquelle ni Nilia ni moi ne nous attendions.
Le temps semble s'arrêter.
Nous restons complètement figées.
Incapables de parler, et incapables même de réfléchir.
Le choc est si grand que le reste du monde semble disparaître autour de nous.
— Quoi ? On ne nous a pas renvoyées ? lâche Nilia.
Sa voix monte dans les aigus, trahissant toute l'incrédulité qui lui serre la gorge.
Je cligne plusieurs fois des yeux.
J'ai sûrement mal entendu...
— On ne va pas nous couper la tête ? demandai-je.
Un rire nerveux m'échappe malgré moi.
Mes doigts se crispent contre le bord de la table en bois.
J'ai encore du mal à croire que je suis vivante.
— Non. Le prince a été clément cette fois-ci. Vous avez eu de la chance, répond Margo.
Ses bras sont croisés.
Son regard sévère pèse sur nous comme une condamnation.
Je baisse légèrement la tête.
— Clément... c'est plutôt une mise en garde... soufflé-je.
Mon cœur continue de battre contre mes côtes avec violence.
Je n'arrive même pas à me réjouir.
À la place...
Une boule glacée s'est installée dans ma poitrine.
Nilia tourne brusquement la tête vers moi.
Ses yeux bleus rencontrent les miens.
Ils sont remplis d'inquiétude.
— Naelle... murmure Nilia.
Je comprends immédiatement ce qu'elle veut dire.
Je lui ai fait peur.
— Désolée... murmurai-je en baissant les yeux. Je suis toujours sous le choc... Après ce que j'ai fait, je m'attendais à être punie. Vraiment punie.
Je déglutis difficilement.
— La prison... le fouet... le bannissement...
Je souffle lentement.
— Tout... sauf ça.
À cet instant précis...
Le claquement sec de talons résonne dans toute la cuisine.
Toutes les conversations cessent.
La gouvernante vient d'entrer.
Son parfum délicat de lavande envahit la pièce avant même qu'elle n'arrive jusqu'à nous.
Elle s'arrête devant moi.
Son ombre recouvre presque entièrement la mienne.
Je relève timidement les yeux.
Son regard est dur.
Perçant.
Comme s'il cherchait à lire au plus profond de mon âme.
— Naelle, comment avez-vous pu commettre une telle erreur dès votre premier jour ? demande Michelle.
Sa voix est basse.
Calme.
Mais chaque mot coupe comme une lame.
Ma gorge se noue.
Je baisse instinctivement la tête.
— Je suis désolée, madame... Ce n'était pas ce que vous croyez... Ce qui s'est passé était un simple accident. Je ne savais pas que c'était le prince...
Ma voix tremble malgré tous mes efforts.
Michelle me fixe encore quelques secondes.
Puis ses lèvres se pincent.
— J'espère que vous dites la vérité.
Elle marque une pause.
Le silence devient presque irrespirable.
— La prochaine fois...
Sa voix se fait encore plus froide.
— Ce ne sera peut-être ni une prison... ni un renvoi.
Ses yeux ne quittent pas les miens.
— Cela pourrait être votre vie... ou votre bannissement.
Le sang quitte aussitôt mon visage.
Mes mains deviennent glacées.
Je baisse les yeux vers les lattes du plancher, incapable de soutenir davantage son regard.
— Oui, madame. Je ferai plus attention. Promis.
Michelle reste encore quelques secondes à m'observer.
Puis elle tourne les talons et quitte la cuisine.
Ce n'est qu'une fois la porte refermée que je réalise que je retenais ma respiration depuis tout ce temps.
— Bon, retournez à votre travail ! s'exclame Margo aussitôt, comme si rien ne s'était passé.
L'air agacé, elle nous regarde toutes les deux.
— Et c'est quoi, notre nouveau travail ? nous exclamons Nilia et moi au même moment.
Margo fronce légèrement les sourcils.
— Comment ça ? Vous allez toujours faire le même boulot.
Je reste figée.
— Quoi... ?
Un son étranglé s'échappe de ma gorge.
Puis mes yeux s'écarquillent.
— On va retourner nettoyer la chambre du prince ?
Ma voix monte malgré moi.
Mon ventre se tord instantanément.
— Oui, confirme Margo.
Elle me lance un regard insistant.
— Et cette fois-ci... pas de bêtises. Allez, vous pouvez disposer.
Elle s'éloigne ensuite vers les autres servantes, nous laissant seules avec cette annonce qui ressemble davantage à une condamnation qu'à une bonne nouvelle.
Nilia tourne lentement la tête vers moi.
Je la regarde à mon tour.
Aucun mot n'est nécessaire.
Un seul regard nous suffit.
Nous le savons toutes les deux.
C'est une très mauvaise idée.
Une très, très mauvaise idée.
Un peu plus tard dans la matinée, nous profitons d'une courte pause pour nous réfugier dans l'angle mort de la bibliothèque.
Là, à l'abri des regards, je contemple mes mains. Elles tremblent encore légèrement.
Une main douce se pose sur mon épaule. Je sursaute avant de croiser le regard inquiet de Nilia.
— Tu n'as pas fermé l'œil de la nuit, pas vrai ? murmure-t-elle en s'asseyant à mes côtés.
— Impossible, avoué-je à voix basse. Dès que je ferme les yeux, je revois son regard... et cette façon qu'il a eue de me fixer dans la salle de bain. Et le fait de devoir retourner travailler là-bas me terrifie.
Nilia prend mes mains dans les siennes et les serre fort. Ses paumes sont chaudes, réconfortantes. Depuis mon arrivée au palais, elle est la seule à m'avoir tendu la main sans rien attendre en retour.
— Écoute-moi, Naelle, dit-elle d'un ton grave mais plein de tendresse. Tu es plus forte que tu ne le penses. Mais ici, la force ne suffit pas. Il faut être rusée. On va traverser ça ensemble, d'accord ? Je ne te laisserai pas faire face à ce monstre toute seule. Je ne serai jamais loin.
Un sourire sincère étire mes lèvres, la peur qui me tord l'estomac s'apaise un peu.
— Merci, Nilia. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi ici.
Malheureusement, notre répit est de courte durée.
Armées de nos chiffons et de nos seaux, nous voilà de retour dans l'un des grands couloirs du palais.
Tout en marchant et en travaillant, nous discutons de tout et de rien, mais nos voix sonnent faux.
Autour de nous, les autres servantes ne cessent de nous lancer des regards en coin.
Des regards aiguisés, venimeux, qui nous effleurent la peau.