Moi : Ce qui s’est passé était horrible… j’aurais aimé qu’on change de poste. Tout, sauf la chambre du prince. T’es pas d’accord, Nilia ?
Mais elle a l’air ailleurs, perdue dans ses pensées, les yeux dans le vague.
Nilia : Euh… oui, tu disais ?
L’inquiétude me serre la poitrine.
Moi : Ça ne va pas ? Je te parle depuis tout à l'heure mais tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce qui ne va pas ?
Nilia : C’est rien…
Son regard fuit vers le groupe de servantes au fond du couloir.
Moi : Pourquoi tu les regardes ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
Elle cède enfin, la mâchoire contractée.
Nilia : Ce sont ces autres servantes qui m’énervent… Depuis quelques heures, je les entends parler de nous. En mal.
Un feu s’allume dans mes veines.
Moi : Tu ne devrais pas t’occuper d’elles. Si j’étais encore l’ancienne moi, je leur aurais déjà remis les idées en place.
Nilia : Et la toi de maintenant ?
Je laisse échapper un rire sans joie.
Moi : La moi de maintenant a juste envie de garder son travail.
Nilia ne peut plus contenir sa rage. Elle se penche vers moi, la voix basse, empoisonnée :
Nilia : Elles ne cessent de dire qu’hier, tu as essayé de séduire le prince dès ton premier jour… que tu l’as tiré avec toi dans la baignoire… « comme c’est romantique ».
Elle mime des guillemets avec ses doigts, le dégoût tordant ses traits.
Nilia n’a même pas fini sa phrase que mon sang ne fait qu’un tour.
La colère monte, brûlante, chassant toute prudence.
Mes émotions explosent.
Je veux les entendre le redire devant moi, si elles se croient capables.
Les gens qui parlent dans le dos des autres ne sont que des lâches à mes yeux, des langues de serpent qui crachent leur venin.
J’oublie, l’espace d’un instant, que je ne dois plus me faire remarquer.
Mais elles vont me voir venir.
Mes pas s’accélèrent, décidés, lourds de fureur.
Nilia me rattrape dans ma lancée, ses doigts s’agrippant à mon poignet comme un étau.
Nilia : Où vas-tu comme ça ?
Moi : Je vais régler leurs comptes.
Un sourire amer déforme mes lèvres.
Nilia : Non ! Il ne faut surtout pas.
Sa panique est palpable.
Moi : Si… je déteste quand on parle mal de moi et de mes amis. Laisse-moi juste deux secondes.
Nilia : Non… c’est sûr, tu te feras renvoyer, et c’est ce qu’elles veulent. Tu vas vraiment risquer ton travail à cause d’elles ?
Ses mots me frappent comme une gifle.
Je m’arrête net, la respiration hachée.
Lentement, la raison reprend le dessus.
Moi : OK… c’est bon, je ne vais pas me battre.
Ma voix est vide, totalement vidée.
Un sourire en coin éclaire alors le visage de Nilia.
Un sourire dangereux.
Nilia : Merci à toi. Et t’inquiète pas… si on doit se venger, il y a plusieurs façons de le faire.
Son regard brille d’un plan déjà en marche.
Je la dévisage, surprise.
Je ne l’aurais jamais imaginée ainsi, mais c’est sûrement pour ça que ça marche si bien entre elle et moi.
Moi : D’accord. Je te suis.
Je voulais leur donner ma version des faits à ma manière pour les faire taire, mais elles ont vraiment eu de la chance que Nilia soit là.
Non, c'est moi qui ai eu de la chance.
Mais je ne m’inquiète pas, je sais déjà qu’on va leur faire payer cet affront.
Nilia me tire loin de ces vipères.
Nous nous remettons ensuite en marche pour faire le ménage.
Le travail d’équipe rend tout plus léger.
Après quelques heures de nettoyage, épuisées et les bras endoloris, nous avons enfin tout fini... enfin, presque tout.
Il reste encore un endroit.
Les autres pièces étaient calmes et sereines comparées au cauchemar qui nous attend.
Moi : On a enfin fini...
Je souffle, essoufflée, en m’appuyant contre un mur.
Nilia : Oui… on a été rapides cette fois-ci.
Elle s'étire, un sourire fatigué aux lèvres.
Moi : Je t’avais dit que c’était une bonne idée de tout faire ensemble et de ne pas se séparer. Comme ça, ni toi ni moi ne finissons avant l’autre.
Un silence tombe soudainement.
Nilia : Il reste encore la chambre du prince…
Mon estomac se noue instantanément.
Moi : Ne dis pas ça… et moi qui avais déjà oublié !
Nilia : Je sais… mais c’est le boulot… et c’est la chambre du prince.
À peine a-t-elle prononcé ce mot que notre humeur change en un éclair.
On sent que le pire peut arriver à tout moment, surtout dans cette pièce.
Et moi, je n'ai absolument pas envie de revoir ce prince ni ses yeux noirs comme un puits sans fond, si profonds qu’on pourrait s’y perdre et ne jamais en remonter.
Moi : Alors finissons-en, et partons au plus vite…
Nilia : Et si on surnommait la chambre du prince… la chambre des épreuves ?
Elle propose ça après avoir bien réfléchi, le front plissé.
Je claque des doigts.
Moi : C’est vraiment bien vu. Tope là.
Elle frissonne pour de faux, de manière théâtrale.
Nilia : Je frissonne déjà en m’imaginant dedans… on y va ?
Moi : Après toi.
Nous franchissons le seuil de la fameuse chambre.
Cette fois-ci, le ménage ne prend pas longtemps parce que nous faisons tout à deux.
Le lit est fait, les draps tirés au cordeau.
Plus de poussière, plus de désordre.
La salle de bain est nettoyée elle aussi.
La chambre du prince reflète parfaitement sa nature : immense, magnifiquement décorée, sombre et hypnotisante à la fois.
Le velours, l’ébène, l’argent… tout respire le pouvoir et le danger.
Moi : Cette fois, c’est bon… on peut y aller !
Je tape dans mes mains, le soulagement me rendant presque euphorique.
Nilia : Et surtout, tu n’oublies pas…
Elle me fait un clin d’œil complice.
Nous éclatons de rire toutes les deux, comme des gamines.
Pour aujourd’hui, tout s’est bien passé : pas de problème, pas de dispute… rien.
NiliaMoi : Pas de prince en vue.
Nous murmurons cette phrase à voix basse, comme une incantation.
Nilia : Bon, on y va maintenant, avant que la chance tourne.
Moi : Oui, vite !
Nilia s'apprête à ajouter quelque chose, mais son regard se fige soudainement vers l'angle le plus sombre de la pièce. Son visage se tend d'un coup.
Nilia : Naelle..
Elle semble apercevoir quelque chose dans l'ombre que mes yeux ne saisissent pas.
Sans me donner la moindre explication, Nilia s’élance vers quelque chose que je ne distingue pas.
Dans sa précipitation au moment de franchir le pas de la porte, elle bouscule accidentellement une petite table d'appoint.
Dessus trône un vase en porcelaine fine, peint à la main.
Il tombe.
Le bruit est assourdissant.
Un craquement sec, brutal, déchire le silence, suivi du tintement de mille morceaux s’éparpillant sur le marbre.
À cet instant, nos cœurs cessent de battre.
Nous fixons les débris étalés au sol, imaginant déjà le sort qui nous attend si nous ne réagissons pas.
La panique me glace le sang, puis l’adrénaline prend le relais.
Sans réfléchir, je me tourne vers Nilia, la voix pressante :
Moi : Pars ! Va trouver quelque chose pour qu’on puisse les cacher ! Vite ! Pendant ce temps, je reste pour les ramasser !
Nilia : Mais… Naelle…
Elle balbutie, à moitié terrifiée, les yeux écarquillés fixant le désastre.
Moi : Dépêche-toi, Nilia ! On va les ramasser et faire disparaître tout ça !
Nilia ne sait plus quoi dire.
Ses lèvres tremblent, mais elle hoche la tête et part en courant, ses pas résonnant dans le couloir.
Pendant ce temps, je me jette à genoux et ramasse les morceaux de porcelaine.
Mes doigts tremblent.
Une arête tranchante me coupe la paume, mais je sens à peine la brûlure.
Seule l’urgence compte.
Après avoir ramassé les plus gros débris, je me relève d’un bond, le souffle court, les morceaux coupants serrés dans ma main, prête à sortir.
Je fais un pas.
Et je percute quelque chose.
De grand.
De dur.
De vivant.
Je recule d’instinct.
Dans ma main crispée, les morceaux de porcelaine s’enfoncent un peu plus.
Une douleur vive me traverse et je vois le sang perler sur ma peau.
Je n’ai même pas le temps de lever les yeux pour voir de qui il s’agit qu’une lame froide vient se placer sous ma gorge.
L’acier mord ma peau.
Mon souffle se coupe.
Et à cet instant, je le vois.
Le prince.
Le choc est immédiat, électrique.
Il est là, debout devant moi, à me fixer comme la dernière fois.
Ses yeux — ce puits noir, sans fond, sans pitié — sont plongés dans les miens.
À ses côtés se tient un chevalier, impassible, l’épée pointée sur ma gorge.
Le temps s’arrête.
Et je comprends que la clémence, c’est terminé.