Le départ

1373 Words
Le lendemain matin, les premiers rayons du soleil traversent les rideaux de la chambre. Les oiseaux chantent déjà dehors, comme si cette journée était semblable aux autres. Pourtant, elle ne l'est pas. Naelle ouvre lentement les yeux. Pendant quelques secondes, elle oublie tout. Puis la réalité la rattrape. Aujourd'hui... Elle quitte son village. Elle tourne doucement la tête vers Danevia, encore endormie à ses côtés. Un sourire attendri étire ses lèvres. Elle veut arrêter le temps, ne serait-ce qu'une heure de plus. Quelques instants plus tard, les deux jeunes filles descendent au rez-de-chaussée. Comme chaque matin, elles commencent par faire le ménage avant de préparer le petit déjeuner avec Belle. Mais aujourd'hui, chaque geste est différent. Chaque regard est plus long. Chaque sourire est plus précieux. Chaque silence en dit davantage que les mots. Aucune d'elles n'ose parler du départ. Elles savent toutes les trois que plus elles évoquent ce moment... plus il devient réel. Le temps passe beaucoup trop vite. Le soleil grimpe dans le ciel jusqu'à atteindre son zénith. Vers midi, Belle et Danevia accompagnent Naelle jusqu'au centre du village. Une calèche les attend déjà. Les chevaux frappent doucement le sol de leurs sabots, impatients de reprendre la route. Autour d'elles, plusieurs habitants saluent chaleureusement Naelle. Certains lui souhaitent bonne chance, d'autres lui offrent un sourire rempli de bienveillance. Elle répond timidement à chacun, mais son regard revient toujours vers les deux femmes qui l'ont élevée. Arrivée devant la calèche, son cœur vacille. Ses jambes refusent presque d'avancer. Elle fait un pas. Puis un autre. Lentement. Comme si chaque mouvement la trahissait un peu plus. Elle dépose son sac au sol avant de se jeter dans les bras de Belle. Elle la serre de toutes ses forces. Comme si, en la tenant assez fort, elle pouvait empêcher cette séparation. Belle ferme les yeux à son tour et enlace tendrement sa nièce. Ses mains tremblent légèrement dans son dos. Comme si elle essayait de retenir quelque chose qui lui échappe déjà. Une larme glisse silencieusement sur sa joue. Naelle se tourne ensuite vers Danevia. Sans dire un mot, elles se prennent dans les bras. L'étreinte dure plusieurs longues secondes. Aucune des deux ne veut être la première à lâcher l'autre. Naelle inspire profondément. L'odeur du savon, du foin, du pain chaud... celle de sa maison... semble s'imprimer une dernière fois dans sa mémoire. Naelle : Je vous le promets... Sa voix tremble. — Je reviendrai. Belle caresse doucement sa joue. Belle : Nous t'attendons. Danevia essuie rapidement une larme avant de retrouver son sourire. Danevia : Et n'oublie pas... Quand tu deviendras une grande dame, pense encore un peu à nous. Naelle éclate doucement de rire entre deux sanglots. Naelle : Jamais je ne pourrai vous oublier. Après un dernier regard, elle monte enfin dans la calèche. Ses mains restent crispées contre ses genoux. Le cocher fait claquer les rênes. Les chevaux commencent à avancer. Belle et Danevia agitent la main de toutes leurs forces. — Naelle ! — Bon courage ! — Prends soin de toi ! — Réalise ton rêve ! Leurs voix résonnent encore longtemps derrière elle. Les larmes brouillent la vue de Naelle. Elle serre les dents. Elle refuse de se retourner. Parce que ce n'est pas un regard… C'est un abandon. Alors elle continue d'avancer. Le cœur brisé... Mais rempli d'espoir. Le trajet est paisible. La route traverse de vastes champs baignés par le soleil. Les fleurs sauvages dansent sous le vent. Les arbres offrent parfois un peu d'ombre au chemin. Au fil des heures, les paysages changent peu à peu. Les fermes disparaissent. Les champs deviennent plus rares. La route s'élargit. Et finalement... Les immenses murailles de la capitale apparaissent au loin. Naelle retient inconsciemment son souffle. Plus la calèche approche... Plus les rues s'animent. Des marchands interpellent les passants. Des enfants courent entre les étals. Des artisans travaillent devant leurs boutiques. L'air est rempli d'odeurs d'épices, de pain chaud, de cuir et de métal. Les cris, les rires, les discussions et le bruit des roues sur les pavés se mélangent dans une agitation permanente. Tout semble immense. Tout semble vivant. Tout semble aller beaucoup trop vite. Comme si le monde changeait sans elle. Naelle observe chaque détail avec des yeux émerveillés. En même temps... Une légère inquiétude grandit dans son cœur. Ce monde est magnifique. Mais il ne lui ressemble pas encore. POINT DE VUE DE NAELLE J'arrive enfin au château. La calèche s'immobilise lentement devant les immenses grilles. Mon cœur bat si fort que j'ai l'impression qu'il résonne jusque dans mes oreilles. Je descends avec précaution et relève lentement la tête. Mon souffle se coupe. Devant moi se dresse un immense bâtiment aux murs d'une blancheur éclatante. Les tours semblent toucher le ciel, tandis que les hautes fenêtres reflètent la lumière du soleil comme des milliers d'éclats de diamant. Tout paraît parfait, trop pour être vrai. Et quelque chose, au fond de moi… refuse de s’en réjouir. Pas une pierre ne dépasse. Pas une trace de poussière. Chaque détail semble pensé avec une précision presque irréelle. J'ai l'impression d'observer un tableau que personne n'ose toucher. Je serre instinctivement la lanière usée de mon sac contre moi. Désormais... C'est ici que je vais vivre. C'est ici que je vais travailler. Une douleur sourde serre ma poitrine. Je baisse un instant les yeux vers mes chaussures encore couvertes de poussière. Je me sens si petite. Si insignifiante. Je préférerais rester au village. Sentir l'odeur humide de la terre après la pluie. Entendre le chant du coq au lever du soleil. Nourrir les animaux. Voir ma tante sourire en préparant le petit déjeuner. Tout cela me manque déjà. Je ferme brièvement les yeux. Non... Je dois être forte. C'est moi qui ai accepté de venir. Lorsque je les rouvre, une femme se tient déjà devant moi. Grande. Droite. Immobile. Sa simple présence impose le respect. Même l'air autour d'elle semble plus lourd. Ses vêtements sont impeccables, son maintien irréprochable. Son visage est d'une beauté froide, presque sévère. Ses yeux semblent capables de lire au plus profond des gens. Il ne lui manque qu'une couronne pour qu'on la prenne pour une reine. Elle me regarde quelques secondes sans prononcer un mot. J'ai aussitôt l'impression d'être passée au crible. Comme si chacun de mes défauts venait d'être découvert. Puis elle me fait simplement signe de la suivre. Son nom est Michelle. Je me dépêche de marcher derrière elle. À peine franchissons-nous les immenses portes du château qu'un étrange frisson traverse tout mon corps. Je m'arrête presque aussitôt. Cette sensation... Elle est étrange. Comme une légère décharge électrique. Comme si quelque chose venait de s'accrocher à moi… avant de disparaître. Ou pire... Comme si quelqu'un venait de lire toutes mes pensées. Je tourne discrètement la tête derrière moi. Il n'y a rien. Seulement ces gigantesques portes. Je finis par rejoindre Michelle. Son visage reste parfaitement impassible. Pour une raison que j'ignore... J'ai la désagréable impression qu'elle sait exactement ce que je viens de ressentir. Michelle : Vous avez réussi le test. Vous pouvez donc travailler ici. Sa voix est calme mais toujours froide. Chaque mot est prononcé avec une précision presque militaire. Moi : C'est quoi... ça ? Je demande en désignant les grandes portes derrière nous. Ma voix est beaucoup moins assurée que je ne le veux. Michelle s'arrête quelques secondes. Elle tourne lentement la tête vers moi. Son regard croise le mien. Puis elle reprend simplement sa marche. Michelle : C'est tout simplement un système. Moi : Un système... pour quoi ? Michelle : Pour empêcher les personnes qui souhaitent entrer au château avec de mauvaises intentions d'y parvenir. Il protège les habitants du palais contre ceux qui veulent agir pour leur intérêt personnel. Je hoche lentement la tête. Moi : Je vois... Alors... Si j'ai réussi à passer… Ça veut dire que je n’ai rien à cacher. Pas vrai ? Cette pensée me rassure un peu, même si je préfère la garder pour moi. Nous continuons notre chemin. Le silence devient presque pesant. Le sol de marbre brille tellement qu'il ressemble à un miroir noir, et j'hésite presque à regarder mon reflet : j'ai peur d'y voir la simple fille de la ferme que je suis encore.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD