Quand Agathe entra dans le salon, son premier regard lui apprit ce qu’elle avait pressenti : la visite de son beau-frère annonçait un événement extraordinaire. Lequel ? Le visage du médecin, grave d’habitude, mais d’une gravité distraite et vague, celle de l’homme qui suit ses idées, était comme tendu, comme contracté par un rongement de soucis. En même temps, l’émotion de l’entretien qu’il se préparait à provoquer avec la sœur de sa femme lui donnait une inquiétude dont la fièvre se reconnaissait à ses moindres mouvements. Ses doigts se crispaient sur le dos des meubles, autour des bibelots qu’il prenait et reposait sans les voir. Ses paupières battaient sur ses yeux, qui n’osèrent pas d’abord se fixer sur son interlocutrice. La conversation à peine engagée, ce fut au contraire, de sa part, cette ardente, cette prenante inquisition des prunelles, qui ne veulent pas laisser échapper le plus petit signe, dans leur avidité de savoir… De savoir ? Mais quoi ? Obsédée elle-même par les pensées que l’entrevue de cette après-midi lui avait infligées, comment Agathe n’eût-elle pas aussitôt soupçonné la vérité ? Son beau-frère était venu chez elle, avec le projet de lui parler des relations de Madeleine et de Brissonnet. Pour lui non plus, ces relations n’étaient donc pas claires ?… La curiosité d’apprendre si elle avait deviné juste, était si forte aussi chez la jeune veuve qu’elle se sentit trembler, et, dans l’incapacité de cacher son énervement, elle feignit une inquiétude bien différente de celle qui la poignait réellement : – Comme vous semblez troublé, François … » demanda-t-elle en allant droit à lui, et lui prenant la main : « Qu’y a-t-il ?… Ma sœur n’est pas plus souffrante ?… Je l’ai quittée un peu fatiguée… Ce n’est pas cela ? Non… Il n’est rien arrivé à Georges et à Charlotte, au moins ? Mais parlez,– « Calmez-vous, ma chère Agathe, » dit Liébaut. L’instinct du métier venait de lui faire prendre, à lui, si profondément remué de son côté, le ton qu’il aurait eu au chevet d’un malade en proie à une surexcitation nerveuse. « Non, » continua-t-il d’une voix qui s’émouvait à son tour, « il n’est rien arrivé à personne, heureusement… Pourtant vous avez raison, c’est à cause de Madeleine que je suis ici. C’est d’elle que je suis venu vous parler… » Mme de Méris n’avait jamais approuvé, on ne l’ignore pas, le mariage de sa cadette, et le bonheur apparent de cette union bourgeoise n’avait pas contribué à diminuer cette antipathie. Aussi ne s’était-elle jamais donné la peine d’étudier ce beau-frère dont elle rougissait un peu, malgré sa haute valeur. Là encore, la grande loi de la mésintelligence familiale par idée préalable avait accompli son œuvre. Madeleine avait jugé Liébaut, une fois pour toutes, et condamné. Elle s’était formé de lui l’image d’un très honnête personnage, et très ennuyeux, supérieur sans doute dans son métier, mais absorbé dans des travaux qui ne l’intéressaient, elle, en aucune manière, et absolument dépourvu de toute conversation. Qu’il eût pu plaire à sa cadette, elle avait, dès le premier jour, déclaré ne pas le comprendre, et sa malveillance à l’égard de cette sœur secrètement jalousée avait trouvé là une occasion unique de s’exercer, sous la couleur d’une généreuse pitié. Elle ne soupçonnait pas que cet homme, silencieux et modeste. volontiers effacé dans le monde, avait une délicatesse presque morbide d’impressions. François Liébaut était un de ces sensitifs qui perçoivent les moindres nuances, qu’un air de froideur surpris chez un de leurs proches paralyse, qui souffrent de la plus légère marque d’indifférence. Cette exquise susceptibilité du cœur ne semble guère conciliable avec les dures disciplines de l’Hôpital et de l'École pratique. Elle existe pourtant chez quelques médecins, et, comme il arrive quand il y a une antithèse radicale entre les exigences de la position et les prédispositions natives, celles-là exaspèrent celles-ci au lieu de les guérir. Le mari de Madeleine appartenait à cette espèce très rare, et si aisément méconnue, des praticiens qui deviennent des amis pour leurs clients, que les larmes d’une mère au chevet d’un enfant mourant bouleversent, qui sont atteints par l’ingratitude d’un malade comme par une trahison. L’on devine, d’après ces quelques indications, ce qu’avait été pour lui, dès ses fiançailles, l’antipathie latente de la sœur de sa femme. Il avait d’abord essayé de désarmer Agathe, gauchement. N’y réussissant pas, il avait fini par accepter cette hostilité, se repliant, s’enveloppant lui-même d’indifférence. Pour qu’il fût venu, ce soir, prendre sa belle-sœur comme confidente, il fallait qu’il fût en proie à une crise bien forte de souffrance. Cela, Mme de Méris l’avait reconnu aussitôt, mais ce que les premières phrases de son beau-frère lui révélèrent et qu’elle n’eût jamais même imaginé, ce fut la perspicacité exercée par ce taciturne à son endroit, durant tant d’années. Ce fut surtout la finesse et la fierté de cette âme qu’elle avait considérée comme si peu digne d’intérêt, comme si vulgaire, – pour employer un de ses mots. Ce fut enfin le drame caché, le dessous vrai d’un ménage dont elle avait inconsciemment envié la tranquillité, en affectant d’en dédaigner le caractère « pot-au-feu ». Agathe avait rêvé pour elle-même d’aventures romanesques. L’issue de cette petite tragédie sentimentale où les avait engagées, sa sœur et elle, une secrète rivalité d’amour, devait lui apporter l’évidente preuve que ce romanesque tant souhaité ne réside ni dans les événements exceptionnels, ni dans les destinées extraordinaires. Les cœurs sérieux et profonds, ceux qui ont « accepté » leur vie, – comme elle avait dit ironiquement sur le quai de la gare, – qui s’y sont attachés par leurs fibres les plus secrètes, sont aussi ceux qui éprouvent au plus haut degré ces émotions intenses, vainement demandées par tant d’imaginations déréglées aux révoltes et aux complications : – « Agathe », reprit Liébaut après un silence, « les choses que j’ai à vous dire sont si graves, si intimes, qu’au moment de les formuler les mots me manquent… Nous n’avons jamais beaucoup parlé à cœur ouvert, vous et moi. Ne voyez pas un reproche dans cette phrase… » insista-t-il en arrêtant sa belle-sœur d’un geste, comme elle protestait. « La faute est toute à moi qui ne vous ai pas fait voir assez à quel point j’étais disposé à vous aimer comme un frère… Mais oui, j’ai toujours été ainsi, même avec Madeleine. Je ne sais pas me raconter. C’est ridicule, je m’en rends trop compte, un médecin timide, un médecin sentimental et qui garde à part lui des impressions qu’il n’ose pas exprimer !… C’est ainsi pourtant, et sur le point d’avoir avec vous un entretien d’où dépend peut-être tout mon bonheur, il faut que je vous aie dit d’abord cela, pour que vous ne me croyiez pas fou, tant l’homme que je vais vous montrer diffère de celui que vous connaissez, ou croyez connaître… » – « Celui que je connais, » répondit Mme de Méris, « a toujours été le meilleur des maris et le plus aimable des beaux-frères… » – « Ne me parlez pas ainsi… » interrompit Liébaut, presque avec irritation, et il ajouta aussitôt : « Pardon !… À de certaines minutes solennelles, et nous sommes à l’une de ces minutes, les phrases de courtoisie font du mal. On ne peut supporter que la vérité… D’ailleurs, » et son visage exprima une résolution soudaine, presque brutale, celle de quelqu’un qui, voulant en finir à tout prix, renonce d’un coup aux préambules qu’il avait préparés longuement et va droit à son but… « D’ailleurs, à quoi bon revenir sur les maladresses que j’ai pu avoir dans mes rapports avec vous ? Je suis le mari de votre sœur. Nous sommes attachés l’un à l’autre par le lien le plus étroit qui existe, en dehors de ceux du sang. Nous ne faisons, vous, ma femme et moi, qu’une famille. J’ai le droit de vous poser la question qui me brûle le cœur et je vous la pose… Agathe, voici maintenant plus de trois mois qu’un homme est entré dans notre intimité, qu’aucun de nous ne connaissait que de nom auparavant… Chaque semaine écoulée, depuis lors, n’a fait que rendre plus grande cette intimité… Cet homme n’est pas seulement reçu chez vous et chez nous, il s’est fait présenter à tous nos amis. Quand on nous invite, vous et nous, on l’invite. Allons-nous au théâtre, vous et nous ? Il y va… À une exposition ? Il s’y trouve… Cet homme est jeune, il n’est pas marié… Agathe, je vous demande de me répondre avec toute votre loyauté : est-ce à cause de vous que M. le commandant Brissonnet vient dans notre milieu, comme il y vient ? Est-ce à cause de vous… » répéta-t-il. Et sourdement, comme s’il avait eu honte d’avouer la souffrance qu’enveloppait cette simple et angoissante demande : « ou de Madeleine ?… » Un sursaut involontaire avait secoué la sœur aînée. Pour que son beau-frère en fût arrivé, lui si discret, si réservé, à poser cette question, directement, – répétons le mot, – brutalement, il fallait qu’il eût observé des faits positifs, – quels faits ? – qu’il eût commencé de suivre une trace, – quelle trace ? Une réponse non moins directe, non moins brutale venait aux lèvres de la rivale éprise et jalouse : « Dites tout, François. Vous croyez qu’il peut y avoir un secret entre Madeleine et Brissonnet ? Vous le croyez. Sur quels indices ? Comment ?… » Elle eut l’énergie de se dominer, un peu par cet instinct de franc-maçonnerie du sexe qui veut que, devant l’enquête pressante d’un homme, une femme se sente d’abord solidaire d’une autre femme. Entre sœurs, même qui ne sont pas très intimes, cet instinct est plus fort encore, plus spontané, plus irrésistible. Et puis, montrer aussitôt combien cet interrogatoire de son beau-frère la bouleversait, c’était, pour Agathe, avouer ses propres sentiments. C’était dire qu’elle aimait et qui elle aimait. C’était manquer à cette surveillance de soi, poussée chez elle, depuis tant d’années, jusqu’à la roideur, en particulier dans ses relations avec le mari de sa sœur cadette. C’était enfin risquer de ne pas apprendre ce qu’elle désirait savoir, maintenant, à n’importe quel prix. Un autre instinct, celui de ruse et de diplomatie, toujours éveillé chez les femmes les plus violemment emportées par la passion, lui fit trouver sur place un moyen sûr d’arracher son secret à cet homme, impatient, lui aussi, de savoir. Il allait lui dire toutes ses raisons d’être jaloux. – « C’est à mon tour de vous supplier de vous calmer, mon cher François, » répondit-elle. « Oui, calmez-vous. Il le faut. Je le veux… Vous me voyez stupéfiée de ce que j’apprends… En premier lieu, que vous croyez avoir quelque chose à vous reprocher dans votre attitude vis-à-vis de moi ?… Je vous répète que je vous ai toujours trouvé si bon, si affectueux, et ce ne sont pas des formules de courtoisie, je vous le jure. Mais nous reviendrons là-dessus un autre jour… J’arrive tout de suite au second point, le plus important, puisqu’il paraît vous bouleverser, à ces assiduités de M. Brissonnet auprès de Madeleine et de moi. Je vous répondrai en pleine franchise. Pour qui le commandant fréquente-t-il chez elle et chez moi ?… Ni pour l’une ni pour l’autre, que je sache – du moins jusqu’ici. Pas pour moi, puisqu'il ne m’a pas demandé ma main et que je suis veuve. Pas pour Madeleine, puisqu’elle n’est pas libre. Vous n’allez pas faire à ma sœur l’injure de penser qu’elle se laisse faire la cour, n’est-ce pas ?… Je vous préviens que si vous avez de pareilles idées, je ne vous le pardonnerai point… M. Brissonnet fréquente chez nous parce qu’il est seul à Paris, désœuvré, et que nous le recevons comme il mérite d’être reçu, après ses belles actions et ses malheurs. Tout cela est très simple, très naturel… Encore un coup, revenez à vous, François. Ai-je raison ?… » Elle le regardait en parlant, avec un demi-sourire qui tremblait au coin de ses lèvres fines. Il y avait dans sa voix un je ne sais quoi de forcé auquel son interlocuteur ne se trompa point. Le métier du médecin est comme celui du peintre de portraits. Il habitue ceux qui l’exercent à des intuitions instantanées qui semblent tenir du miracle. Le plus petit changement d’une physionomie leur est saisissable. Quand ce pouvoir d’observation est au service d’une simple curiosité, l’homme peut ne pas bien traduire ces signes qu’il sait si bien voir. Mis en jeu par la passion, cet esprit professionnel aboutit à des lucidités littéralement foudroyantes pour ceux ou celles qui en sont l’objet, et Agathe écoutait avec une stupeur déconcertée Liébaut reprendre : – « Vous mentez, Agathe, et vous mentez mal. Si c’était vrai que M. Brissonnet ne fréquentât notre milieu ni pour vous ni pour Madeleine, vous ne seriez pas émue comme vous l’êtes, en me répondant… Tenez, » insista-t-il ; et lui saisissant la main, il lui mit le doigt sur le pouls avant qu’elle eût pu se soustraire à ce geste d’inquisition… « Pourquoi votre cœur bat-il si vite en ce moment ?… Pourquoi avez-vous là, dans la gorge, un serrement qui vous force à respirer plus profondément ?… Pourquoi ?… Je le sais et je vais vous le dire. Vous aimez le commandant Brissonnet. Vous l’aimez… Si j’en avais douté, je n’en douterais plus, rien qu’à vous regarder maintenant… – « Du moment que vous pensez ainsi… » répondit Agathe en se dégageant… « je ne comprends plus du tout votre démarche, permettez-moi de vous le dire, François. J’ajoute qu’il y a des points auxquels un galant homme doit toucher très délicatement dans un cœur de femme, fût-ce celui d’une belle-sœur, et vous venez de manquer à cette délicatesse élémentaire. Que j’aime ou non M. Brissonnet, quel rapport y a-t-il entre ce sentiment qui me concerne seule, s’il existe, et la question que vous m’avez posée ? … » – « Quel rapport ?… » répéta le médecin. « Quand on aime, on sait si l’on est aimé… On souffle tant de ne pas l’être !… » Et, avec un accent que Mme de Méris ne lui connaissait pas… « Ne rusez pas avec moi, Agathe, ce serait coupable. Je vous pose de nouveau ma question, en toute simplicité. Oui ou non, le commandant Brissonnet vous aime-t-il ? Répondez-moi. Je suis votre frère. Vous pouvez me confier, à moi, vos projets d’avenir. Vous êtes libre, vous venez de le déclarer vous-même. Le commandant l’est aussi. Il est tout naturel que vous pensiez à refaire votre vie avec lui. Vous a-t-il parlé dans ce sens ? Ou, s’il ne vous en a pas parlé, avez-vous deviné dans son attitude qu’il allait vous en parler, que la timidité l’en empêchait, qu’il n’osait pas,. qu’il oserait ? C’est là ce que j’ai voulu dire quand je vous ai demandé si M. Brissonnet fréquentait notre milieu pour vous, ou… » Il s’était arrêté une seconde, comme si la fin de la phrase qui lui avait échappé imprudemment tout à l’heure lui était trop dure à énoncer de nouveau. Ce fut Agathe qui les formula, cette fois, les mots cruels dont elle avait été si bouleversée. – « Ou pour Madeleine ?… » répondit-elle, achevant elle-même l’interrogation devant laquelle il reculait. Et, entraînée à son tour par l’émotion que les paroles si étrangement exactes de Liébaut avaient soulevée en elle, la sœur jalouse continua : » Vous avez raison, il vaut mieux pour tout le monde que toutes les équivoques soient dissipées. Elles le seront… Hé bien ! Oui, François, j’aime M. Brissonnet. Je n’ai en effet aucun motif pour me cacher d’un sentiment que j’ai le droit d’avoir, et qui ne prend rien à personne. Quant à ses sentiments pour moi, je ne peux pas vous le dire, parce qu’il ne me les a pas dits et que je ne les connais pas. Vous prétendez que l’on voit toujours si l’on est aimé, quand on aime. Ce n’est pas vrai, et cette incertitude est un martyre bien douloureux aussi par instants ! C’est le mien… Cet aveu est trop humiliant pour ne pas vous prouver que je vous ai répondu avec une absolue franchise. À vous de n’être pas moins franc avec moi, maintenant, en échange. Vous me devez de me faire connaître toute votre pensée, entendez-vous, toute. Vous avez pénétré le secret de mes sentiments pour M. Brissonnet. Certains indices vous ont fait croire qu’il y répondait. D’autres vous ont fait croire autre chose, puisque le nom de Madeleine vous est venu aux lèvres après le mien. Quels indices et quelle autre chose ? Achevez… » – « Ah ! » s’écria François Liébaut avec accablement. « C’est à mon tour de ne plus comprendre, de ne plus savoir. J’étais si sûr que votre réponse me donnerait une évidence, une clarté. Et c’est le contraire. Les choses m’apparaissent comme si vagues, comme si incertaines à cette minute. Rien qu’en essayant de donner un corps à mes idées, je les sens s’évaporer, s’évanouir… Et cependant je me les suis formées d’après des faits, ces idées. Elles ne sont pas des fantaisies de mon cerveau malade. Je n’ai pas rêvé, en observant que depuis ces trois mois, vous, Agathe, vous avez changé. Je n’ai pas rêvé davantage en constatant que Madeleine avait changé aussi… Quand elle est revenue des eaux, elle était encore gaie et ouverte, déjà moins qu’avant son départ. Je la surprenais quelquefois songer indéfiniment. Je remarquais aussi que ses conversations avec Charlotte roulaient toujours sur les incidents de ce fatal séjour à Ragatz. Elle n’avait rien à se reprocher, puisqu’elle m’avait écrit le détail de sa rencontre avec M. Brissonnet. Elle n’a rien à se reprocher encore aujourd’hui, j’en suis sûr, sûr comme vous et moi nous sommes ici. Elle m’avait parlé, dans ses lettres, de son désir que cet homme vous plût… Il n’était pas à Paris alors. Dès son retour, il est venu à la maison. Je ne m’y suis pas trompé. Du premier regard que nous avons échangé, lui et moi, j’ai éprouvé cette antipathie qui est un avertissement. Oui. J’y crois. Les animaux la ressentent bien devant les êtres qui peuvent leur nuire. À cette première visite, Madeleine était très nerveuse. Je m’en suis bien aperçu aussi. J’ai attribué cette nervosité à ce projet d’un mariage entre vous et le commandant. Je l’avais si souvent entendue m’exprimer ses inquiétudes sur votre avenir ! Je savais comme elle est sensible aux moindres événements qui vous concernent !… Et puis M. Brissonnet vous a été présenté. Il est allé chez vous. Il est venu chez nous. Cette nervosité de Madeleine n’a pas cessé de grandir. J’ai expliqué alors cet état singulier par des désordres physiques. Toute la force de diagnostic que j’ai en moi, je l’ai appliquée à l’étudier. Je la voyais pâlir, ne plus manger, ne plus dormir, s’anémier, tomber dans ces silences absorbés d’où l’on sort comme dans un sursaut. L’évidence s’est imposée à moi qu’il s’agissait là d’une cause uniquement morale. Quelle cause ? Il ne s’était passé qu’un fait depuis sa rentrée à Paris : la présence dans notre cercle du commandant Brissonnet. Je n’eus pas de peine à constater que la mélancolie de Madeleine subissait des hauts et des bas d’après les allées et venues de ce nouvel ami. Devait-il dîner chez nous ou passer la soirée ? L’excitation prédominait en elle. Était-elle certaine qu’il ne viendrait pas ? C’était la dépression… Je luttai contre cette évidence d’abord. Je voulus me persuader que je me trompais. Mes efforts pour diminuer mes soupçons ne firent que les accroître. J’essayai de parler de vous, de savoir si elle caressait toujours l’espoir que vous vous décideriez à épouser M. Brissonnet. Je lui demandai si elle pensait qu’il vous plût et que vous lui plussiez… À son embarras qu’elle ne domina point, à sa trop visible contrariété, j’ai mesuré le chemin qu’elle avait parcouru, et dans quel sens… Vous me demandez quels sont mes indices ? Mais c’est la gêne où je la vois quand Brissonnet passe la soirée dans un endroit où vous êtes, et qu’elle le sait. Mais c’est l’effort qu’elle fait, maintenant, quand l’entretien vient par hasard à tomber sur lui, pour en détourner le cours. C’est sa façon de baisser les paupières et de détourner les prunelles quand mes yeux la fixent. Elle a peur de mon regard. C’est l’exaltation avec laquelle sa tendresse se rejette sur ses enfants, comme si elle voulait leur demander la force de ne pas s’abandonner aux troubles dont elle est consumée… Ce qu’ils prouvent, ces indices, vous le savez maintenant aussi bien que moi : Madeleine est une honnête femme qui se défend contre une passion… Mais se défendre contre une passion, c’est l’avoir. Elle aime cet homme, Agathe, entendez-vous, elle l’aime. Je ne l’accuse pas plus de me trahir que je ne vous ai accusée tout à l’heure d’avoir été coquette. Je sais que vous ne vous êtes rien permis de coupable, même avec les sentiments que vous avez. Je sais pareillement que Madeleine ne m’a pas trahi, qu’elle ne me trahira pas. Mais je ne peux pas supporter cette idée qu’un autre ait pris cette place dans sa pensée, dans son cœur. Je ne peux pas… »