Maux de têteNON !
Mon propre cri me réveilla. Je bondis hors de mon lit comme un ressort, frissonnant de transpiration, la gorge sèche. La lune éclairait toujours le manteau noir du firmament. Çà et là, des étoiles étincelaient, perçant de leur éclat la fine couche de nuages qui tapissait le ciel. Avant de fermer la fenêtre restée ouverte, je tendis l’oreille au-dehors. Quelques chats miaulaient une complainte amoureuse dans un grincement sinistre. Le vent qui s’était levé secouait les feuilles des arbres voisins. Une chouette hululait au loin. Les bruits de la nuit apaisèrent les battements effrénés de mon cœur. Je m’étais habitué aux cauchemars qui hantaient mon sommeil, mais celui-ci m’avait paru tellement réel que j’en tremblais encore. J’hésitai à retourner me coucher, mais que faire d’autre ? Je tirai mes tentures, éteignis mon lecteur de CD et me recroquevillai sous les couvertures, serrant contre moi mon oreiller, comme un gosse terrifié. Le sommeil ne revint pas. Je vis désespérément défiler les heures les unes après les autres jusqu’au lever du soleil. Les oiseaux indifférents entamèrent la journée de leur gazouillis strident. Je me tournai et me retournai sous les draps pour ne plus les entendre, en vain. Puis le réveil crachota une sonnerie aigrelette, me délivrant de cette nuit sans fin. Rassemblant tout mon courage, je m’extirpai de ma couche pour passer un coup d’eau sur mon visage gris, tiré par la fatigue. Un rapide coup de rasoir me redonna une apparence presque humaine tandis que mes cheveux en bataille gardaient les stigmates de ma lutte perdue contre l’insomnie.
– T’en as une de tronche ce matin ! remarqua Elizabeth, déjà attablée devant ses tartines de marmelade.
– Mal dormi.
– Je t’ai entendu cette nuit. T’as encore fait un mauvais rêve ?
– Tout juste – soupir.
– Qu’est-ce que c’était ?
– Pas envie d’en parler, mal au crâne.
Elle continua de me fixer, une tartine suspendue dans l’air à quelques centimètres de sa bouche, puis détourna le regard. Elle savait bien qu’il était inutile d’insister, mais elle était déçue. Tout le monde dans la maison connaissait ma propension aux cauchemars et parfois, j’en faisais le récit effrayant. Ce ne serait simplement pas le cas aujourd’hui. Ma mère était absente, déjà partie bosser. Elle commençait tôt ces derniers temps, car elle avait récemment été chargée de réorganiser le département juridique de la banque pour laquelle elle travaillait. La confiance de ses employeurs l’avait honorée et elle comptait s’acquitter de cette tâche dans les plus brefs délais, avec le professionnalisme qui la caractérisait. Cela l’obligeait à travailler davantage, et elle préférait partir tôt, plutôt que rentrer tard, ce qui faisait qu’elle n’assistait plus très souvent aux petits-déjeuners familiaux en semaine. Ce matin, je ne le regrettais pas. Quant à mon père, j’entendais couler la douche à l’étage. Il n’aurait que le temps de nous embrasser avant que nous ne disparaissions. Autrement dit, personne à part ma sœur ne remarquerait mon état délabré.
Brian et Samuel, deux garçons de ma classe, me firent signe de la main quand ils m’aperçurent dans la cour du collège, signe que je leur rendis de loin. Je m’étais adossé au mur du préau, jambes croisées, les mains en poche, attendant le signal du début des cours. Quand la sonnerie retentit, tout aussi désagréable que celle de mon réveil. Je ramassai mon sac et suivis la file des élèves qui se dirigeaient vers le cours de biologie. Tout le monde était rentré à l’école maintenant et les professeurs n’avaient plus aucune pitié pour nous qui étions encore en vacances deux jours plus tôt. Ce changement de rythme brutal ne me dérangeait pas d’ordinaire, mais aujourd’hui, sonné par le manque de repos, j’avais du mal à ne pas afficher ma mauvaise humeur. Assis sur le dernier banc de la rangée centrale du laboratoire, je pouvais aisément me cacher derrière Ted, l’armoire à glace située juste devant moi. Je fermai les yeux quelques instants, le menton appuyé sur ma main droite, puis décrochai complètement de l’explication de Mr McIntyre. Au prix d’efforts soutenus, j’évitai que ma tête ne dodeline de manière ostentatoire, mais le professeur ne fut pas dupe. Il me retint après le cours, réclama quelques explications et me mit en garde : il ne tolèrerait plus ce genre de comportement à l’avenir, et blablabla, et blablabla. J’étais tellement fatigué que j’avais l’impression de vivre cette scène en parallèle, comme si ce n’était pas moi qu’on grondait, mais une sorte de double physique, alors que mon esprit, lui, observait deux protagonistes d’une pièce de théâtre comique. Mr McIntyre aurait pu dire ce qu’il voulait, son discours n’avait tout bonnement aucun impact sur ma conscience.
Soudain, dans mon dos, je sentis passer un souffle tiède qui me frôla la nuque et envoya une onde de frissons au travers de mon corps. Mon esprit réintégra instantanément mon enveloppe charnelle. Or, je ne pouvais me retourner, de peur de vexer Mr McIntyre et d’aggraver mon cas. Du coin de l’œil, je crus apercevoir un chemisier blanc, surplombé d’une coiffure rousse. Enfin libéré du sermonneur, je me précipitai dans le couloir, pour ne rencontrer que des visages connus, qui ricanaient derrière mon dos. Qu’ils aillent se faire voir !
L’après-midi ne fut pas meilleure, au contraire. J’accumulais une fatigue presque ingérable. À tel point que, avant de me rendre au cours de gymnastique, il me fallut d’urgence une aspirine pour tenir le coup ! Direction le dispensaire, situé de l’autre côté de l’école. Il fallait traverser la cour, dépasser un petit bosquet et obliquer sur la droite en suivant un chemin sinueux. Une bouffée d’air frais m’apporta déjà un peu de réconfort, qui serait, je le savais bien, de courte durée. En arpentant le chemin qui menait à l’infirmerie, j’observais les élèves studieusement assis en classe, et savourais ces quelques minutes de liberté et de répit. Elizabeth, installée près d’une fenêtre, m’adressa une question muette. Je la rassurai d’un haussement d’épaules et poursuivis mon chemin.
L’infirmière, une dame assez forte au tempérament jovial, à qui j’expliquai en deux mots ce qui m’amenait, m’accueillit gentiment et me pria de m’asseoir dans le couloir qui servait de salle d’attente pendant qu’elle terminait de s’occuper d’un autre cas. J’entendais une fille pleurer dans la pièce adjacente, séparée du couloir par une porte à la vitre opaque. La tête appuyée contre le mur, je somnolais en attendant mon tour.
– Merci jeune fille. Tu peux y aller maintenant, j’ai prévenu ses parents qui vont venir la chercher dans peu de temps. Ta copine n’a qu’une entorse, ne t’en fais pas. Tu peux retourner en classe, apporte juste ce mot au prof. Ça ira pour retrouver ton chemin ?
– Oui madame. Pas de problème.
Je reconnus immédiatement la voix qui m’avait adressé la parole la veille. Sans ouvrir les yeux, j’écoutai la conversation qui se déroulait de l’autre côté de la porte. Ma première impression, celle d’hier, se confirmait : cette Clara était affirmée et débrouillarde.
L’infirmière m’aperçut en sortant du local.
– Mais bien sûr ! Suis-je bête ? Attends là, petite, ce jeune homme n’en a pas pour longtemps, il va te raccompagner.
– Je ne voudrais pas le déranger. Je peux retourner toute seule à la salle de sports, vous savez, rétorqua Clara prise de panique.
– Pas question.
L’infirmière qui n’avait cure de l’intonation inquiète dans la voix de Clara leva le menton dans ma direction, me demandant mon prénom d’un geste.
– Alex, répondis-je.
– C’est ça. Alex se fera un plaisir de t’accompagner.
Clara et moi échangeâmes un regard dans un soupir désespéré. Pas question de discuter, le ton était péremptoire.
L’aspirine effervescente se désintégra dans le verre d’eau que la soignante me tendait. J’avalai cette potion d’un trait espérant que l’effet soit immédiat, et me rende invisible… ou fasse disparaître Clara, peu importe. Pas de chance, rien de tout cela n’arriva et de mauvaise grâce je dus me soumettre aux injonctions de la brave dame qui m’avait soigné. J’attrapai mon cartable et précédai mon infortunée compagne, un marteau-pilon dans la tête : l’aspirine n’agirait que dans une quinzaine de minutes. Clara m’emboîta le pas sans piper mot. J’avançais rapidement, l’air concentré, pour éviter toute conversation.
– Qu’est-ce que tu faisais à l’infirmerie ? se renseigna-t-elle.
Je continuai ma course, sans réagir.
Au bout de quelques secondes, j’eus la sensation d’être seul et me retournai. Elle s’était arrêtée, les bras croisés sur la poitrine, me fusillant de son regard fascinant. Je la toisai, embarrassé. D’ici, la plupart des élèves pouvaient nous voir.
– Bon, tu viens, la salle de sports n’est pas loin, m’impatientai-je.
– T’as un problème ?
– Quoi, j’ai un problème ? On m’a demandé de te montrer le chemin, c’est ce que je fais, non ? Ça ne m’oblige pas à te raconter ma vie. Maintenant, si tu ne veux pas me suivre, pas de souci. Je suis sûr que tu pourras te débrouiller. Qu’est-ce que tu décides ?
Après un temps d’hésitation, elle revint à ma hauteur.
– Tu n’es pas obligé de répondre, Alex, mais je vais quand même te dire une chose : que tu m’apprécies ou non, tu pourrais au moins être aimable. Ça ne coûte rien.
Et voilà, j’aurais dû m’en douter. Pourquoi ne pouvait-elle pas me laisser tranquille ? Je n’avais besoin ni d’une mère, ni d’une psy et encore moins d’une fille qui voulait refaire mon éducation. Mais elle marquait un point : la meilleure façon de clore une conversation c’était encore de donner rapidement une réponse non ambigüe à une question simple.
– J’ai la tête comme une citrouille, ça te va comme ça ?
– Ah, t’es malade ?
– Ça va, maintenant ! Je me suis justifié, aimablement (?), alors arrête. D’ailleurs, on est arrivé, les filles, c’est la porte de gauche, et n’oublie pas de remettre la note de l’infirmière pour Tamara.
Moi-même, je me dirigeai vers la porte du milieu, muni de mon billet d’excuse. Je commençais à me sentir mieux. Avant d’entrer dans les vestiaires, je me retournai pour la regarder s’éloigner de sa démarche chaloupée. Elle était en colère, ça se voyait et cela me fit sourire.
Tout en elle laissait deviner un physique sportif : chaussée de baskets fines, vêtue d’un pantalon moulant (ben quoi, on peut quand même contempler !) et d’un top blanc au-dessus duquel elle portait négligemment sa veste, son corps était visiblement athlétique. D’ailleurs, elle n’avait eu aucun mal à me suivre malgré mon allure forcée. Étrangement, elle ne faisait pas d’effort particulier au niveau de sa tenue vestimentaire. Enfin, c’est ce que je constatais au bout de deux jours… Les autres filles aguichaient les mecs par des jupes trop courtes ou des décolletés plongeants, des sourires provocants et des œillades câlines, surtout en début d’année où la chasse au mâle était ouverte. La première qui mettait le grappin sur l’un d’eux avait gagné. Les pauvres bougres en perdaient leurs moyens, victimes de leurs hormones, sans se rendre compte que ces midinettes étaient tout simplement superficielles. J’aimais que Clara échappe à cette règle. Non pas qu’elle laisse les garçons indifférents : en deux jours, son nom était déjà sur toutes les lèvres. C’était juste qu’elle ne faisait rien pour ça. Il lui suffisait de paraître, c’est tout. Elle était agréable à regarder et manifestement impertinente, ce qui ne manquait pas d’un certain charme qui en fascinait plus d’un. J’observais tout cela avec distance, les interactions entre humains m’ayant toujours intéressé. Je me demandais lequel de ces prétendants ravirait son cœur, si du moins elle se laissait séduire. Le petit diable qui sommeillait au fond de ma conscience me souffla qu’en réalité, j’espérais qu’aucun d’eux n’y arriverait, quand le petit ange lui intima de se taire : il n’y avait aucune raison pour que cette fille reste célibataire très longtemps et le choix, à Dundee, était vaste.
Enfin à la maison ! Je m’allongeai sur mon lit tout habillé, incapable de fournir le moindre effort supplémentaire. Heureusement, nous n’étions encore qu’en début d’année et n’avions reçu aucun travail pour le vendredi. Elizabeth était rentrée en même temps que moi. Compatissante, elle s’était chargée de l’intendance, mitonnant le repas du soir pour soulager les parents : un Partan bree1 dont elle avait le secret, que même ma mère ne réussissait pas aussi bien. Ma sœur non plus n’avait rien à préparer pour le lendemain. Elle avait donc tout le loisir de s’occuper de la famille.
Planqué sous les couvertures, cette fois, le sommeil vint me cueillir sans prévenir : je n’entendis pas ma mère m’appeler pour le souper, je n’entendis pas mon père entrer dans ma chambre pour me rappeler à l’ordre, je n’entendis pas ma sœur me demander finalement pourquoi j’étais revenu de l’infirmerie avec Clara. Tous furent étonnés de me voir dans cet état. Ils préférèrent cependant me laisser dormir, convaincus que je vivais mal la rentrée des classes. Et puis, comme ma mère aimait le répéter lorsque nous étions petits : on ne réveille pas un enfant qui dort.
Mes treize heures d’un profond sommeil m’avaient permis de récupérer complètement. Les nuits suivantes, je ne fis plus de cauchemar. J’étais donc à nouveau en pleine forme pour entamer une nouvelle semaine de cours. Et pourtant, quelque chose ne tournait plus tout à fait rond dans mon univers. Un petit grain de sable s’était glissé dans les rouages de mon organisation réglée comme le mécanisme d’une horloge suisse. Le contrôle absolu que je m’imposais depuis si longtemps semblait m’échapper, sans que je comprenne vraiment pourquoi. Ou plutôt, sans que je n’ose me l’avouer. Mes pensées vagabondaient parfois vers des territoires inconnus, des images nouvelles emplissaient mes rêves, oui, de vrais rêves. Pour la première fois, je n’étais plus uniquement centré sur moi-même. Une autre personne était devenue digne d’une attention positive. Oh ! juste un peu bien sûr, juste par curiosité. Malgré tout, je subodorais le danger de voir basculer ma tranquillité.
Il fallait que je me reprenne rapidement ! Non, je n’étais pas comme tous ces godelureaux qui tombent amoureux de la première nouvelle venue. Je n’allais pas me faire avoir. Alors, pourquoi accordai-je autant d’importance à tous ses faits et gestes ? Parce qu’elle était différente et que cela apportait un peu de fraîcheur dans mon quotidien ténébreux. Je ne comprenais pas les soubresauts de mon cœur, les tressaillements de mon âme qui aspirait à plus de mansuétude depuis quelques jours. STOP ! Marche arrière. Clara n’existait pas une semaine plus tôt. Comment aurait-elle pu chambouler à ce point ma vie, en si peu de temps ? Mon bouclier émotionnel se fendillait-il ? Comment reprendre le contrôle si chaque jour je devais croiser son chemin… ?
1 Soupe de crabe.