Concours de circonstance

2439 Words
Concours de circonstance– T’as vu, Oasis vient en concert, à Aberdeen, dans quinze jours. C’est trop bête, c’est sûrement complet ! C’était le weekend. Elizabeth parcourait le journal local, à l’affût des petits potins quand elle tomba sur l’article qui annonçait que son groupe préféré allait donner une représentation à Aberdeen fin septembre, une soirée seulement. Elle était furieuse de ne pas l’avoir appris plus tôt et se précipita sur l’ordinateur pour vérifier l’état des réservations. En quelques clics, ses pires craintes furent confirmées : le concert était sold out. Elle essaya les sites de vente parallèles, mais le prix des tickets avait quadruplé, surtout si près de la date, et ses maigres économies n’y suffiraient pas. Je refusai d’y ajouter les miennes. Elle devait apprendre à ne pas dépenser sans compter. Oasis reviendrait, dans six mois, dans un an, et ce jour-là, elle aurait l’occasion de les voir. Mon raisonnement ne la convint pas. Elle m’aurait arraché les yeux si elle avait pu. – Moi, je t’aurais aidé si tu me l’avais demandé ! s’écria-t-elle. – Facile à dire tant qu’on ne doit pas le faire. De toute façon, ces tickets sont trop chers. C’est du vol, désolé. Je ne marche pas dans cette combine. – Ne me demande plus jamais rien, t’entends. Plus jamais ! – Et qu’est-ce que tu voudrais que je te demande, hein ? Arrête de pleurnicher maintenant, ils reviendront. T’as qu’à attendre. Elle claqua violemment la porte de ma chambre. Inutile de quémander de l’aide auprès des parents, elle devait se débrouiller avec son argent de poche et ne le savait que trop bien. À l’école, tout le monde en parlait comme s’il s’agissait de l’événement de l’année. Moi aussi j’aimais bien ce groupe et si j’en avais eu l’occasion… mais, comme d’habitude, ces détails de la vie des stars m’échappaient. Le côté ‘fan’ m’avait toujours exaspéré. Non, leur date d’anniversaire ne m’intéressait pas, pas plus que le nom de leur petite amie du moment. De facto, je ne connaissais pas non plus les dates des tournées européennes. Par contre, je n’étais pas contre un bon concert, j’appréciais la musique de qualité. Il y avait sûrement d’autres filières pour se procurer un sésame. – Tu y vas, toi ? – Ted a des places. Il m’a proposé de l’accompagner. Je dois encore réfléchir. J’avais surpris cette conversation qui me glaça le sang. Ted, l’abruti de service, cent kilos de muscles et un petit pois dans la tête, s’était procuré des tickets et avait invité… Clara, qui plus que probablement allait accepter. D’accord, ça ne me regardait pas, mais là, c’en était trop. Comment imaginer ce gros lourdaud, brutal et insensible serrer de près (parce qu’il ne fallait pas se raconter d’histoire, c’était bien le but de Ted) cette jeune fille délicate et si extraordinaire. J’étais révulsé, mais impuissant. Mon sang bouillonnait. – Qu’est-ce que tu attends ? Dis oui avant qu’il ne change d’avis. S’il avait pu me le demander à moi, je n’aurais pas hésité une seconde. En plus, il est pas mal et il a une voiture ! ajouta Vanessa, brisant de cette façon le maigre espoir que j’avais placé dans le jugement intelligent de Clara. – Tu as raison. C’est juste que je ne le connais pas. – T’en fais pas, vous ne devrez pas parler beaucoup, juste écouter et contempler les frères Gallagher. Quelle veinarde ! Je frôlai Clara de si près, emporté par la rage, que je faillis la bousculer. Elle fit un pas de côté pour éviter mon épaule. – Eh ! Fais attention. Et, s’adressant à Vanessa : « Qu’est-ce qui lui prend ? » – Oh, c’est Alex, toujours de mauvais poil. Entre nous, on l’appelle le porc-épic : qui s’y frotte s’y pique. Elle avait parlé suffisamment haut pour que je l’entende, sale peste. Clara valait cent fois mieux qu’elle, mais si elle continuait à traîner avec ces idiotes, leur bêtise allait se répandre sur elle comme une coulée de boue. Quel gâchis ! Il fallait que je me procure deux billets, et vite. Tous les magazines, journaux, radios, etc. organisaient des concours. Je n’y avais jamais participé, mais ne dit-on pas que la chance sourit aux débutants. Le lendemain, le portefeuille lourd de mes quelques livres, je dévalisai le kiosque à journaux. J’étais revenu de la pêche miraculeuse avec une vingtaine d’hebdomadaires pour adolescents. La plupart demandaient de remplir un bulletin-réponse où les questions basiques ne posaient aucun problème surtout si on avait Internet : les prénoms des frères Gallagher, la date de formation du groupe, le nom du premier album, que sais-je encore. Restait à ne pas se tromper pour la question subsidiaire : combien de réponses exactes recevraient les différents magazines à la date de clôture, c’est-à-dire deux jours plus tard. Je remplis soigneusement chaque formulaire, indiquai en lettres majuscules mes coordonnées, et renvoyai le tout le soir même afin de respecter les délais. Les journaux informeraient personnellement les gagnants par lettre recommandée, avant la fin de la semaine. Je croisai les doigts. Dans l’intervalle, je reçus la confirmation que Clara avait accepté l’invitation de Ted, mais rien n’était perdu. Je devais croire en ma chance et tenterais le tout pour le tout. Tout compte fait, elle ne connaissait pas ce type plus que moi et elle avait hésité, alors pourquoi pas ? Mais les journaux ne m’envoyèrent pas les tickets, juste des messages de remerciements pour avoir participé au concours et un bon d’achat pour trois numéros de leur production. Quelle déception ! J’essayai Internet et les sites de concours les plus connus, mais n’obtins guère plus de résultats. Simultanément, Elizabeth tentait sa chance de son côté, en vain. J’aurais été terriblement frustré si elle avait dû gagner et pas moi. J’insistai toute la nuit, puis abandonnai, épuisé. Il ne restait plus beaucoup de temps, et je ne voyais plus d’autre solution. Une nouvelle journée d’angoisse commença. Je me triturais les méninges. Dans l’autobus, le chauffeur écoutait la radio. La voix nasillarde du poste éructait, rendant laborieuse la compréhension des messages, surtout au milieu du brouhaha ambiant. Mon subconscient réagit le premier : « Chers auditeurs, BBC Radio Highland, en exclusivité, vous offre les dernières places pour le concert d’Oasis, à vingt heures demain soir à Aberdeen. À chaque heure de la journée, répondez correctement à la question posée et envoyez vos réponses par SMS, en commençant votre message par Oasis. Les bonnes réponses seront cliquées au sort un quart d’heure plus tard. N’oubliez pas d’indiquer vos coordonnées complètes. Bonne chance à toutes et à tous. La première question sera posée à huit heures, soyez attentifs. » C’était ma dernière occasion. Tant pis pour les cours. Je prendrais mes responsabilités si je me faisais pincer, mais je serais présent à chaque rendez-vous. Mes écouteurs en poche, je branchai mon GSM sur la fréquence de la radio et m’assurai que la batterie était pleine. Tout était en place. 8 heures – question n° 1 : quelle est la ville d’origine du groupe ? SMS : Oasis – Manchester, Alexander McInnes, Dundee. 8 heures quinze, pas de réaction. 9 heures (cours de math) – question n° 2 : quel est le nom du premier album ? SMS : Oasis – Supersonic, Alexander McInnes, Dundee. 9 heures quinze, pas de réaction. 10 heures (pause) – question n° 3 : lequel des frères Gallagher est à l’origine du groupe ? SMS : Oasis – Liam, Alexander McInnes, Dundee. 10 heures quinze, pas de réaction. 11 heures (cours d’anglais) – question n° 4 : en quelle année est sorti l’album « Don’t believe the Truth » ? SMS : Oasis – 2005, Alexander McInnes, Dundee. 11 heures quinze, pas de réaction. … 17 heures (maison, je commençai à m’inquiéter) – question n° 10 : donnez le nom du batteur du groupe. SMS : Oasis – Chris Sharrock, Alexander McInnes, Dundee. 17 heures quinze : mon GSM se mit à sonner. Je courus m’enfermer dans ma chambre : « Mr McInnes, félicitations. Vous avez été tiré au sort. Vos billets vous seront envoyés par courrier remis en main propre. Acceptez-vous de passer à l’antenne ? » – « Euh, oui, pas de problème ! » (Surtout pas le temps de réfléchir, je n’y crois pas). Le présentateur m’adressa la parole : – Bonjour Alex. C’est bien ça ? Je crois que tu habites à Dundee. – Oui, c’est bien ça. – Alex, peux-tu rappeler aux auditeurs qui est le batteur d’Oasis depuis 2008 ? – Il s’agit de Chris Sharrock. – Exact ! Félicitations ! Il nous reste quelques secondes, veux-tu saluer quelqu’un ? – Ben, je salue tous ceux qui me reconnaîtront, et je remercie Radio Highland. – Merci Alex, et amuse-toi bien au concert. Qui comptes-tu inviter ? – Ce sera une surprise. – Il y aura donc une heureuse ce soir. Bonne fin de journée Alex. Je raccrochai, abasourdi. J’avais deux places pour Oasis, DEUX PLACES POUR OASIS. Je m’effondrai sur mon lit, incrédule et tellement heureux. Je n’étais pas le seul : la porte de ma chambre s’ouvrit d’un coup, Elizabeth entra comme une tornade, surexcitée. Elle n’écoutait pas la radio, mais une de ses copines lui avait dit de se brancher. Elle pensait bien qu’un certain Alex de Dundee pouvait être son frère et avait même cru reconnaître ma voix. Je n’avais pas prévu ce cas de figure. J’attendis que la tempête s’abatte sur moi, la gorge sèche, tétanisé. – Alex, c’est bien toi qui as gagné ? Oh ! j’t’adore. Je retire tout ce que j’ai dit l’autre jour. Jamais j’aurais cru que tu ferais tout ça pour moi ! Dis-moi ce que ça t’a coûté en SMS, je te le rembourserai. Un cauchemar ! Je tremblais de colère contre moi-même. Mon plan si parfait était en réalité complètement foireux. Elizabeth me sauta au cou, je restai de marbre, elle ne s’en aperçut pas. Dans son élan de joie, ma mère fut mise au courant, puis mon père un peu plus tard. Mes parents me félicitèrent pour ma démarche altruiste. Je me ratatinais. La silhouette de Clara s’envola dans une brume épaisse, pour finalement ne plus être qu’un point lumineux avant de disparaître totalement dans la nuit noire de mon désespoir. Personne ne remarqua mon état catatonique. Je grignotai quelques morceaux de viande, sans aucun appétit. Elizabeth monopolisait l’attention. Épuisé par son babillage et cette étrange journée, je quittai la table et me jetai littéralement sur mon matelas, un goût amer dans la bouche. Je ne pourrais pas éviter que Ted emmène Clara au concert, c’était fichu. Au collège, d’autres élèves avaient identifié ma voix et me dévisageaient, envieux. J’avais le triomphe modeste, pas ma sœur. Elle rayonnait de bonheur et claironnait à tue-tête que son grand frère avait joué et gagné pour elle les billets tant convoités. J’étais mortifié. En entrant en classe, je m’assis à ma place, indifférent à l’attention que me portaient les autres. Clara entra, capta mon expression dépitée. Je détournai les yeux. Une boule douloureuse obstruait ma gorge. Ted aussi entra, clairement avisé de ce qui m’était arrivé. – Alors, t’as invité ta sœur au concert ? Trop cool mon vieux, tu vas t’éclater ! Et il partit de son gros rire gras. Je conservai difficilement mon calme, cherchai Clara du regard et lorsque je me rendis compte qu’elle m’observait toujours, j’obliquai aussitôt, me concentrant sur ce qui se passait dans la cour de récréation, serrant les dents et les poings. Je ne pouvais affronter son air interrogateur. À l’heure du départ, je n’avais pas encore pu me remettre complètement de mon échec. Cependant, je voulais être un compagnon au moins agréable pour Elizabeth, inconsciente du but réel de ma participation à tous ces concours. Un bus spécial nous emmena à Aberdeen une heure avant l’ouverture des portes ; il nous attendrait pour le retour. Pendant ce temps, ce gros fat de Ted, dans son horrible guimbarde (à vrai dire, un bolide !), passerait chercher cette pauvre Clara. Après tout, tant pis pour elle, elle n’avait qu’à refuser. Moi, j’allais m’amuser ! En entrant dans la salle noire de monde, jouant des coudes, nous nous frayâmes un chemin aussi près que possible des artistes. La chaleur était déjà étouffante. Ça promettait une ambiance du tonnerre. Un arrière-fond musical flottait autour de nous pour nous faire patienter. Enfin, bloqués par la foule des fans, nous avions déniché un endroit parfait, à quelques mètres seulement de la scène. Elizabeth jubilait. À sa décharge, c’était son premier concert, tout lui semblait gigantesque, merveilleux, super excitant. Même ma présence lui faisait plaisir. Sa bonne humeur était contagieuse. Je commençais à me détendre, enfin. Dans le même temps, c’était plus fort que moi, je scrutais le public, en vain. Clara n’était nulle part. Je chassai son image de mon esprit. La clameur des spectateurs fébriles grandissait. Ils réclamaient le début de la représentation par des sifflets incessants, des cris, des trépignements de plus en plus bruyants. Elizabeth attrapa mécaniquement ma main. Puis l’obscurité nous enveloppa. Silence. Sans prévenir, les spots inondèrent la scène d’une lumière aveuglante, dans un riff de guitare époustouflant. Liam Gallagher apparut, dans son éternelle posture, le micro plus haut que la bouche, chantant vers le ciel. C’était parti pour une heure et demie de musique à couper le souffle. Un vrai délire : ils enchaînaient les tubes les uns après les autres, accompagnés par les milliers d’admirateurs qui reprenaient en chœur tous les refrains. Les solos de guitare n’en finissaient pas, pour notre plus grand bonheur. Les bras levés loin au-dessus de la tête, nous battions la mesure, sans discontinuer, balançant les mains de gauche à droite, de droite à gauche. Lors des morceaux plus lents, des centaines de briquets illuminaient la salle d’autant de braises incandescentes, féériques. Puis vint mon morceau préféré : Wonderwall. Je connaissais les paroles par cœur et me mis à chanter à pleins poumons. Les poursuites balayaient l’assistance d’un feu croisé, montant et descendant le long des gradins, et dans la fosse où nous étions entassés. Et je l’aperçus, à quelques mètres sur ma gauche, baignée par le halo des projecteurs, sa crinière flamboyante projetant une myriade d’éclats cuivrés autour d’elle. Elle me tournait le dos. Tapi dans l’ombre, j’arrêtai de sauter sur place, mais continuai de chanter tout en la contemplant, lui adressant secrètement le message porté par cette mélodie que j’adorais. Les frères Gallagher auraient tout aussi bien pu disparaître : à cet instant, plus rien n’avait d’importance que cette silhouette inaccessible à laquelle j’aurais aimé fredonner les paroles de cette chanson : There are so many things that I would like to say to you, but I don’t know how, plutôt que de devoir me contenter de souffler des mots dans le vent. Elle accompagnait la musique, elle aussi, ondulant sur le rythme lent, tournant sur elle-même dans un geste langoureux. De loin, je voyais ses lèvres prononcer maybe, you’re gonna be the one that saves me, pendant que ses yeux se posaient sur moi dans un sourire énigmatique. J’en fus pétrifié ! J’avais du mal à croire ce qui était en train de se passer : comment deux personnes perdues au milieu d’une foule immense parvenaient à se retrouver à si peu de distance l’une de l’autre ? Comment, dans ce bruit et cette obscurité, leurs regards pouvaient-ils se croiser au moment le plus magique ? M’avait-elle vraiment reconnu ? À partir de ce moment-là, je lui lançai de temps en temps un coup d’œil curieux mais elle avait reporté son attention sur la scène, tandis que Ted se tenait tout près d’elle. Allait-il tenter de la draguer, de lui prendre la main, ou allait-il, en gentleman, la raccompagner poliment ? Aux premiers accords de Sunday Morning Call, il se faufila dans son dos, se rapprocha prudemment, quand d’un coup il se plia en deux, se tenant les côtes en grimaçant. Je vis Clara se pencher vers lui et lui hurler dans l’oreille des paroles incompréhensibles, levant les mains vers le ciel. Je devinai de feintes excuses. Elle reprit sa place exactement au même endroit, n’accordant plus la moindre attention à sa victime, car il s’agissait bien de cela. Il s’écarta d’un demi-mètre malgré la foule, en signe de reddition, se redressa tant bien que mal pour garder un semblant de dignité, se massant toujours le buste. Bien joué ! La fin du concert fut divine, Elizabeth était hystérique et sautillait de bonheur. Moi aussi j’avais passé une soirée très agréable tout compte fait.
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