Dis-moi ce que tu lis…

2065 Words
Dis-moi ce que tu lis…Les semaines suivantes, Clara fit ce qu’elle avait dit : elle ne vint plus s’asseoir à côté de moi, ne m’aborda pas, ni en classe, ni dans les couloirs. Elle semblait se familiariser avec son nouvel environnement. Je la voyais sourire aux autres filles, bavarder avec tout un chacun. En retour, il était évident qu’elle était appréciée, tant par les professeurs que par les élèves. Pour d’autres, enfin, elle représentait manifestement une « curiosité » à approcher avec prudence. Ce comportement en particulier semblait beaucoup l’ennuyer. Je l’observais à la dérobée, discrètement, et parfois, j’avais l’impression qu’elle sentait mon regard posé dans son dos. Elle se retournait alors, mystérieuse. Chaque fois, je baissais vite les yeux et mon pouls s’accélérait, je sentais le rouge me monter aux joues ; j’avais alors recours à de profondes inspirations pour garder une apparence impassible. Un jour, rompant notre accord tacite, elle apparut à la bibliothèque. J’étais assis comme à l’accoutumée, en train de surfer à la recherche d’articles intéressants. Notre professeur d’anglais s’était mis en tête de nous enseigner la poésie. J’étais en quête d’inspiration, mais sans résultat jusque-là. C’est alors que Clara entra. Elle était simplement sublime. Ses yeux de ce gris indéfinissable se fondaient dans son visage opalin auquel un nez droit donnait un air sévère, adouci par une jolie bouche fine dont les coins s’étiraient chacun en un délicieux sourire. Ses cheveux roux coupés courts lui donnaient un air de garçon manqué, très charmant. – Bonjour Clara, l’accueillis-je, hésitant. Je ne voulais surtout pas qu’elle perçoive mon trouble. Après tout, c’est moi qui lui avais tourné le dos depuis le premier jour. Que pouvais-je espérer de plus qu’une aimable politesse de sa part. J’attendis sa requête. – Bonjour, Alex. Il y a quelques semaines, tu m’as parlé de la possibilité d’emprunter des romans, n’est-ce pas ? – Exact, répliquai-je, curieux. – Justement, j’aurais aimé que tu me conseilles, et elle enchaîna, pourrais-tu m’accorder un peu de ton temps ? On m’a dit que les livres étaient une seconde nature chez toi. Je fus étonné et ravi. J’ignorais ce que lui avaient raconté les étudiants du collège à mon sujet, mais tant mieux si ça la rapprochait de moi. À vrai dire, j’avais rêvé ce moment bien des fois depuis le concert, sans oser y croire. Malgré tout, il me fallait rester maître de mes émotions. Pas question, pour moi, de me bercer d’illusions ou d’avoir l’air ridicule en étant trop enthousiaste. – ‘On’ t’a bien renseignée, répondis-je – alors je saisis ma chance – mais pour t’aider, il serait bon que tu me parles de tes goûts littéraires. Notre collection n’est pas très riche, mentis-je. Il me fallait une excuse pour la faire parler, pour la garder plus longtemps auprès de moi sans éveiller de soupçons. Son sourire se fit plus large. M’avait-elle cru ou comme je le pensais, elle n’était pas dupe de mon mensonge ? Je lui proposai un siège qu’elle accepta aussitôt. Puis elle entreprit de me décrire la liste des livres qu’elle avait déjà lus, ceux qu’elle avait aimés, ses préférés. Au registre des auteurs, il y avait Shakespeare bien sûr, Somerset Maugham, Orwell, les sœurs Brontë, avec une incursion étonnante dans le monde d’Harry Potter. Elle était passionnée et passionnante, parfaitement à l’aise, tellement différente des filles que je connaissais. Pour la première fois, je me sentais bien. Pour la première fois, j’aurais voulu être un de ces types à qui tout réussit et qui n’a qu’à se pointer pour attirer à lui toutes les sympathies. Nous bavardâmes pendant une bonne heure, ce qui m’avait donné le temps de me faire une opinion sur ce qu’elle pourrait aimer. J’avais envie de l’emmener dans un monde différent de celui qu’elle avait connu jusqu’à présent, beaucoup trop classique à mon goût. J’hésitai : peut-être aimerait-elle la science-fiction, ou peut-être un registre totalement différent. Qu’allais-je lui proposer ? Je lançai comme pour moi-même : – Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es. J’aurais peut-être mieux fait de me taire. Le lien ténu de complicité que nous avions réussi à tisser sembla se rompre tout d’un coup. Elle murmura d’un ton triste, perdue dans des pensées auxquelles je n’avais pas accès : – Si seulement je le savais moi-même. Quelle étrange réflexion, même s’il m’arrivait aussi de me poser cette question. J’avais l’impression qu’un lourd secret était enfoui quelque part en elle, insondable. Mais ce n’était pas le moment de creuser le sujet. J’avais peur de la voir partir. – Clara, ce n’était qu’une expression, pardonne-moi. Me permets-tu tout de même de t’exposer mon choix ? – Pourquoi pas, se reprit-elle en haussant les épaules, je suis curieuse d’entendre ce que tu as à me raconter. Hélas, le charme était rompu. Je me dis que si j’arrivais à l’intéresser à une autre lecture, elle reviendrait plus souvent à la bibliothèque. Alors, par égoïsme et envie de la revoir, je continuai. Je lui parlai d’un mouvement littéraire né en Amérique de Sud et qui avait trouvé une prolongation jusqu’en Europe : le réalisme magique, mélange de réalité et de surnaturel, histoires transcendantes où les archétypes avaient la part belle. J’étais plus familier avec les auteurs européens. Je possédais d’ailleurs certains de leurs livres chez moi. Je me gardai bien de le lui dire et proposai de les « commander » pour elle si ça l’intéressait. Elle ne connaissait pas ce mouvement et fut tout de suite conquise. Nous arrangeâmes donc un nouveau rendez-vous pour le jeudi suivant. Cette nuit-là fut peuplée de rêves desquels je ne gardai aucun souvenir si ce n’est qu’ils me mirent de bonne humeur en m’éveillant. Dehors, on entendait quelques oiseaux gazouiller dans les buissons. Je décidai de faire honneur aux derniers beaux jours et choisis de porter une chemise blanche, au-dessus du pantalon réglementaire. Je jetai un pull noir en V sur mes épaules, avant de descendre. Petit-déjeuner : quolibets de ma sœur, et regard interloqué de mon père sur mon look pas très orthodoxe, absence de ma mère déjà partie travailler. En arrivant à l’école, je me surpris à guetter l’arrivée de Clara, espérant malgré moi que notre éloignement, respecté depuis le jour où elle était arrivée, trouverait une pause suite à notre échange de la veille. Le bus m’amenait toujours très tôt, bien avant la majorité des élèves, ce qui me permit de me préparer mentalement à toute éventualité, répétant cent fois les mots que j’avais envie de lui dire, en particulier que je m’excusais pour mon attitude lors de son arrivée. Je m’étais également préparé à ce qu’elle ne me prête aucune attention. Je n’étais pas d’un naturel très optimiste et je doutais vraiment que Clara ait envie de rompre notre routine « en public ». Lorsqu’elle entra dans la cour, sous le préau, elle fut immédiatement rejointe par Élise et Vanessa, que je considérais comme absolument grinçantes et insupportables. Je restai prudemment en retrait, sans bouger, à la fixer. À nouveau, instinctivement, elle se retourna. Sans vraiment oser me l’avouer, cette habitude me donnait froid dans le dos. Mais en l’occurrence, elle me ravit. Clara planta là ses copines et me rejoignit, sous les regards éberlués des autres élèves, et du mien. Même si je désirais plus que tout qu’elle vienne vers moi, je n’aurais jamais osé imaginer que cela se passe en réalité. – Salut, Alex. Tu vas bien ? demanda-t-elle doucement, comme si elle était consciente de l’incongruité de la scène. – Salut, Clara, bredouillai-je d’une voix mal assurée. Bien dormi ? fut la première question qui me vint à l’esprit. – J’ai un sommeil de marmotte, me rassura-t-elle. Et toi ? – J’ai bien dormi aussi, merci. Un silence gêné s’installa. Il me fallait relancer la conversation avant qu’elle ne s’éloigne. Bégayant, je lançai : – Clara, euh, si jamais tu avais besoin d’un coup de main en math, il y a une place libre à côté de moi. Je n’en revenais pas ! Ce n’était pas du tout ce que j’avais prévu de lui dire, mais ces mots m’étaient venus spontanément. Bien sûr, j’avais remarqué qu’elle éprouvait quelques difficultés sur les études de fonctions, mais de là à lui offrir mon aide, en l’invitant à s’asseoir près de moi. Qu’est-ce qui m’avait pris ? ! J’enfreignais toutes les règles que j’avais élaborées jusqu’ici pour conserver mon monde en paix ! C’était par ailleurs une façon peu élégante de mettre son unique point faible en évidence. Qu’allait-elle bien pouvoir penser de cette misérable entrée en matière ? À ma plus grande surprise, elle n’hésita pas une seconde… – Excellente idée, Alex. Jusqu’à présent, je n’ai trouvé personne qui pouvait m’expliquer les principes de base. Peut-être va-t-il falloir reprendre tout à zéro. J’ai en effet quelques lacunes. Tu veux quand même m’aider ? J’étais soufflé. Non seulement elle n’était pas vexée, mais en plus, elle ouvrait la porte à une infinité de moments en tête-à-tête. Pas uniquement du plaisir bien sûr, mais du temps à nous quand même. Elle me regardait de façon si troublante que je ne parvins pas à émettre un son. – Quand peut-on commencer ? En dehors de mes heures à la bibliothèque, je pratiquais la randonnée en montagne ou les promenades dans les Highlands, et le ski quand l’enneigement le permettait. Il m’arrivait de partir tout un weekend, sac au dos, et de parcourir plusieurs dizaines de kilomètres avant de trouver le repos. C’était davantage un exutoire qu’un sport. Cela dit, je n’avais encore rien de prévu pour les semaines qui s’annonçaient. Je m’emballai, sans réfléchir aux aspects pratiques. Je ne voulais surtout pas qu’elle change d’avis. – Si ça ne te dérange pas de venir chez moi, passe donc demain, vers dix heures. On reverra le cours jusqu’à midi. Deux heures de concentration intense seront plus que suffisantes, tu verras. Et si après ces deux premières heures tu es toujours convaincue, nous pourrons établir un horaire régulier jusqu’en décembre. Qu’est-ce que tu en dis ? interrogeai-je, anxieux. – Marché conclu. Et sache que j’apprécie ton offre, tant pour les cours particuliers que pour ton aide en classe, murmura-t-elle si légèrement que j’aperçus des têtes se dévisser pour capter l’essence de ces mots. Le souffle tiède de ses paroles fit monter un frisson du bas du dos vers ma nuque. J’étais électrifié. – Alors, à tout de suite ? – Oui, à tout de suite parvins-je à prononcer, hypnotisé par la chaleur de son sourire. La journée avança comme dans un rêve. Le jeune homme taciturne que j’avais été jusqu’à présent aspirait enfin à des instants de légèreté. C’était presque douloureux. Car au fond de moi, une voix sourde grondait, m’intimant la prudence, réminiscence de blessures anciennes dont j’ignorais la nature, mais qui avaient laissé des traces si profondes qu’aujourd’hui encore, je m’interdisais de croire au bonheur. Clara était-elle un antidote ou au contraire une raison supplémentaire de souffrir ? Je ne pouvais me décider, et luttant contre mes démons, je décidai de laisser une chance à cette amitié naissante. – M’man, ça ne te dérange pas si j’aide une copine pour le cours de math ? On s’est mis d’accord pour qu’elle vienne le samedi matin, et donc déjà demain. Ça ira ? – Je suppose que je n’ai pas trop le choix vu l’imminence du rendez-vous, rétorqua ma mère intriguée. Et de qui s’agit-il ? – De Clara, la nouvelle. Elle vient de Kirkwall et n’est pas au même niveau que nous. Je me suis dit que je pourrais lui donner un coup de main avant les examens. – Oh ! Clara ? Alors, vous avez sympathisé ? Ma mère n’était pas parvenue à dissimuler son étonnement, malgré ses efforts. Elle connaissait bien ma nature sombre et effacée. Sans doute que mon changement de comportement avait de quoi l’alerter. Les mères s’inquiètent toujours - trop - pour leur fils. – Oui, enfin, rien d’exceptionnel, tu sais. Disons qu’on s’est trouvé des points communs en littérature et qu’elle a besoin d’un coup de main en math. Ça ne fait pas encore de nous de vieux amis, tentai-je de plaisanter. D’un sourire contraint, elle me donna son autorisation. Je la remerciai et montai préparer quelques exercices pour le lendemain. Dans le salon, les conversations allaient bon train. J’entendais la rumeur de la discussion monter vers ma chambre, mais n’en captai pas le contenu. J’étais plongé dans un autre monde, parallèle, celui où l’on peut imaginer, rêver et garder l’espoir au moins jusqu’au réveil. Puis le nom de Clara fut prononcé et je sortis de ma transe. Que le sujet fut abordé n’avait sans doute rien d’étonnant en soi puisqu’elle devait venir le lendemain. Ce qui m’interpela davantage fut le ton sur lequel son nom fut évoqué. Mon père essayait vraiment de rassurer ma mère, comme si je courais un danger quelconque. Ça devenait franchement gênant. Après tout, j’avais quand même le droit de me lier d’amitié avec une fille. J’aurais préféré qu’ils se réjouissent pour moi. Elizabeth frappa à la porte de ma chambre. Je n’étais pas fâché de la voir. J’allais peut-être mieux comprendre ce qui se passait. – Entre, lui dis-je. Et quand elle eut refermé la porte : « Qu’est-ce qui se passe en bas ? J’ai l’impression que Clara n’est pas la bienvenue. » – Tu l’as dit ! Maman a l’air vachement angoissée. Ils n’en ont pas parlé devant moi, figure-toi, mais je m’étais planquée dans le corridor, et j’ai tout entendu. Ceci dit, je n’ai pas tellement d’informations intéressantes à te donner. Maman est persuadée que cette fille va t’attirer des ennuis un jour ou l’autre. Mais moi, je suis contente pour toi. Depuis qu’elle est arrivée, t’es drôlement plus sympa. Enfin, un peu plus sympa, faut rien exagérer. Et puis t’as changé ton look, waouh. Si t’as besoin de conseils, j’suis là ! Qu’est-ce que tu en penses, toi, de cette fille ? – Elle est chouette. Mais si t’es venue ici pour me tirer les vers du nez, tu vas être déçue, y a rien de plus à en dire. Je lui donne un complément de cours, point barre. Et maintenant, hors de ma chambre, petite curieuse ! – Dis donc, tu disais pas ça y’a cinq minutes. Mais je te laisse, je vais chatter avec Virginia. À plus.
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