Cours privé-1

2010 Words
Cours privéJe marchais dans un dédale végétal, d’abord lentement, puis soudain pris de panique, je me mis à courir, de plus en plus vite. Mon cœur battait la chamade et un sentiment d’oppression m’envahit. Je m’arrêtai quelques secondes pour reprendre mon souffle, les mains sur les genoux, la gorge brûlante, mais l’impression d’être poursuivi me reprit. Il fallait que je trouve la sortie. La seule luminosité provenait des rayons du soleil couchant qui filtraient au travers de la canopée. Il commençait à faire sombre. Il ne faisait pas encore froid, mais cela n’allait pas tarder. Je me remis en route en essayant de m’orienter tant bien que mal. Un professeur nous avait révélé un jour que, perdu dans un labyrinthe, il suffisait de ne pas lâcher un des murs et qu’immanquablement, nous atteindrions la sortie. J’entrepris donc d’appliquer cette méthode, ignorant combien de temps je risquais de chercher mon chemin. Ignorant combien de temps mes poursuivants mettraient à me rejoindre. Pour le moment en tout cas, je n’entendais plus rien. Je parvins à me calmer, en me concentrant sur mon unique but : sortir d’ici. Je repartis d’une course plus lente, trottinant pour ne pas épuiser mes dernières forces. Un temps infini passa et je commençais à perdre espoir. La nuit était finalement tombée, noire, et la température avait chuté, comme prévu. La fatigue me gagnait peu à peu. Je m’arrêtai à nouveau, évaluant mes chances de réussite… Puis au loin, j’aperçus Clara, tel un ange au milieu de la nuit, luminescente. Elle marchait vers moi d’une démarche si fluide qu’on eut dit qu’elle ne touchait pas le sol. Sa présence me rassura instantanément. Je pouvais sentir la chaleur qui émanait d’elle, douce et enivrante. Elle était encore loin et j’entrepris de la rejoindre, les bras tendus vers elle. Le chemin qui nous séparait diminuait rapidement. Au fur et à mesure qu’elle se rapprochait, je pouvais discerner son regard si clair qui éblouissait, une expression d’immense compassion animant son visage. Je me mis à pleurer tant la voir dans cet endroit lugubre me procurait de soulagement. Enfin, nous nous rejoignîmes et elle me prit dans ses bras, dans un geste de protection. Elle essuya mes larmes d’un b****r apaisant, comme une mère embrasse son enfant. Le décor autour de nous changea alors du tout au tout. Le labyrinthe étouffant fut remplacé par une clairière accueillante, où crépitait un feu de bois, un feu de joie. Nous étions seuls au milieu de la nature. Je m’assis en tailleur sur le sol tapissé de feuilles mortes ; elle s’installa face à moi prenant mes mains dans les siennes. – Alex, me dit-elle d’une voix émue, tu n’as plus rien à craindre. Tu es désormais sous ma protection. Ne me demande pas de t’expliquer ma présence ici. Sache seulement que tu n’auras qu’à évoquer mon nom pour que je te rejoigne où que tu sois, par la pensée. Je suis à jamais liée à toi. Je voulus réagir, incrédule, mais elle m’intima l’ordre de me taire. Puis tout disparut. Il était plus de deux heures du matin. Je m’éveillai, à la fois rassuré et étonné. Une lune pleine et ronde emplissait le ciel. Elle était magnifique et répandait sur la terre une lumière bienfaisante. Mais que s’était-il passé ? Des bribes de mon rêve me revinrent en mémoire : j’avais eu une peur bleue puis Clara était venue à mon secours. Mais elle avait été tellement réelle dans mon rêve, que j’avais peine à croire qu’elle n’était pas à côté de moi, ici, dans ma chambre. Et qu’avait-elle dit exactement ? Qu’elle serait là pour moi, si j’avais besoin d’aide. J’avais aimé cette partie du rêve. Enfin ! J’en conclus que la tension des derniers jours et la réaction de ma mère avaient dû provoquer cette explosion d’imagination. Je voulais croire que Clara et moi avions une chance d’être amis. C’était le sens du rêve, à n’en pas douter. Cependant, seul dans la nuit, au fond de mon lit, je devrais plutôt dire « au fond de mon cœur », je savais qu’une simple amitié risquait de me laisser sur ma faim. Depuis le concert, j’étais imperceptiblement en train de tomber amoureux d’elle, moi, Alex l’indomptable. Pouvais-je en espérer autant de sa part ? J’avais peur de souffrir si elle me rejetait ; j’avais peur de souffrir plus encore si mes sentiments se confirmaient et que, lâchement, je devais ne jamais rien lui dire. Mais comment savoir ? Je me levai samedi vers huit heures, dans un état d’excitation proche de la folie, et pris une bonne douche énergique. Un coup de rasoir sous le menton et direction la cuisine. Lorsque j’eus terminé mon bol de céréales que je rangeai dans le lave-vaisselle, j’entendis le restant de la famille remuer à l’étage. Le weekend commençait généralement plus tard. – Tiens, fit Elizabeth encore engourdie, t’es tombé du lit ? T’en as fait un de raffut ! Ça va pas non de tirer les gens du lit au milieu de la nuit ? En tout cas, toi, t’as l’air drôlement bien réveillé. – Ben ouais, comme tu vois, je suis en pleine forme. Je ne me suis même jamais senti mieux ! Au fait, un bon conseil, sœurette, ne t’invente pas de prétexte pour venir fourrer ton minois dans ma chambre ce matin, ou je t’étripe. Compris ? – Mais c’est qu’il mordrait ! T’inquiète, même si ça me démange, je saurai me tenir. Je ne voudrais surtout pas que la première fille que tu ramènes à la maison réalise à quel point tu as encore besoin de ta sœur. De toute façon, j’ai prévu d’aller à la piscine avec Sandra. Mais je te préviens, je reste jusqu’à ce qu’elle arrive. Je voudrais bien la voir de tout près. – Elle n’est pas une curiosité ! D’accord ? Chipie ! Mais au moins mon premier souci était réglé, nous n’allions pas être dérangés intempestivement. Je croisai furtivement mes parents en sortant de la cuisine et je lus sur le visage de ma mère que l’inquiétude de la veille avait fait place à davantage de sérénité. Les mots rassurants de mon père avaient sans doute eu l’effet escompté. Pourvu que le premier contact, dans approximativement une heure maintenant, concrétise cette impression. C’était mon deuxième souci, probablement plus important que le premier d’ailleurs. J’aimais ma mère, et elle me le rendait bien. Elle ne me posait pas beaucoup de questions sur ma vie quotidienne, consciente que je ne pouvais être plus convivial que ce que je n’étais. Une autre mère que la mienne aurait sûrement déployé des trésors d’imagination pour améliorer mon potentiel communicatif, genre me faire inviter des copains, ou m’inscrire à des stages pour rencontrer de nouvelles têtes. Que sais-je encore ? Heureusement, la mienne n’était pas comme ça. Pour cette raison, parce qu’elle respectait ma vraie nature, je ne voulais pas être une source d’inquiétude pour elle. D’un autre côté, mes sentiments naissants pour Clara étaient réels. Je voulais donc que les choses se passent au mieux entre elles, qu’il n’y ait ni ressentiment, ni crainte. Je serais vite fixé maintenant. Je grimpai les escaliers quatre à quatre pour mettre de l’ordre dans ma chambre. Les vêtements que j’avais portés la veille jonchaient le sol, mon bureau débordait de papiers, un peu d’air frais serait le bienvenu. Je mis une demi-heure à préparer un lieu suffisamment propice à la concentration et tuai le temps en revoyant la matière que j’avais préparée pour notre première séance. Puis la sonnette retentit, pile à l’heure. Je passai devant le miroir et m’assurai de mon apparence : mes cheveux bruns, coupés courts dans la nuque, et légèrement plus longs sur l’avant, me donnaient un air sérieux. Quelques boucles habillaient mon front. Je me précipitai dans l’escalier pour m’assurer que personne d’autre que moi n’ouvrirait la porte. Je coiffai Elizabeth sur le fil, qui me lança un regard noir. D’un signe de la main, je lui ordonnai de retourner d’où elle venait. J’ouvris enfin et Clara se tenait devant moi. Son regard pénétrant me scotcha sur place. Je fus immanquablement troublé. Elle avait coiffé ses cheveux en pétard, ébouriffés. Aucune trace de maquillage. Je décelai cependant deux cernes bleutés sous ses yeux. Éprouvait-elle aussi une légère angoisse qui l’avait empêchée de dormir ? Je l’invitai à entrer tout en calmant les battements de mon cœur. Je lui présentai ma famille, à commencer par ma frangine qui piaffait dans le salon. J’aurais d’ailleurs été bien incapable de l’empêcher plus longtemps de se montrer. Mes parents terminaient leur petit-déjeuner dans la cuisine. L’instant de vérité approchait. – Maman, Papa, je vous présente Clara. – Bonjour Alex, lança ma mère sur un ton appuyé. Elle m’embrassa, me rappelant ainsi la politesse élémentaire du matin : nous ne nous étions pas encore vus, sinon entre deux portes, mais la coutume voulait que nous nous saluions. Elle me fit respecter la tradition, marquant par là son autorité, et se tourna ensuite vers mon invitée. – Clara, sois la bienvenue, ajouta-t-elle en lui tendant la main. En s’écartant, elle la contempla de haut en bas, assez discrètement pour que Clara ne s’en aperçoive pas, mais pas assez pour que je ne le remarque pas. Elle ajouta simplement : – Si vous avez besoin de quelque chose, comme un rafraîchissement ou de quoi grignoter, n’hésitez pas à vous servir. Une politesse un peu guindée qui suffisait pour le moment à me rasséréner sur les sentiments de ma mère vis-à-vis de Clara. Les choses allaient bien se dérouler. J’emmenai mon élève faire une visite succincte de la maison afin de lui permettre de retrouver certains endroits stratégiques sans devoir demander son chemin. Elle me suivit timidement. Puis je l’entraînai vers ma chambre. J’entendis ma sœur partir. – Voilà, annonçai-je, c’est ici que nous allons travailler. À vrai dire, c’est le seul endroit où nous disposerons d’un ordinateur ; j’espère que ça ne te met pas mal à l’aise… Ma chambre était spacieuse. Le lit longeait le mur principal faisant face à une grande fenêtre sous laquelle j’avais installé mon bureau. Dans le coin droit, un petit meuble prévu à cet effet accueillait mon PC, branché pour l’occasion. La décoration était sobre. Je n’avais punaisé aucun poster sur les murs, que j’avais repeints l’an dernier dans une teinte claire qui augmentait encore l’impression d’espace. Ma chaîne hi-fi traînait à côté du lit, les CDs éparpillés tout autour. La bibliothèque bien garnie s’adossait à ma garde-robe. Avant d’entrer, Clara inspecta l’endroit du regard. Moi-même, je m’étais demandé si c’était bien le lieu idéal. Mais c’était là que je me sentais le mieux. Les autres pièces de la maison étaient en grande partie moins bien éclairées, sauf le salon où mes parents passeraient la matinée. Cela risquait de mettre à mal notre concentration. Sans parler des allées et venues d’Elizabeth dès son retour. Bref, le choix s’était imposé comme une évidence. Maintenant que nous devions entrer, j’hésitais. – Alors voici l’antre d’Alex, commenta-t-elle. Eh bien, je ne suis pas vraiment mal à l’aise… enfin si, un peu, avoua-t-elle. Je ne suis pas familière des repaires de garçons. Cet aveu, inconsciemment, me fit plaisir. Je ne pus réprimer un sourire. – Mais la tienne a l’air particulièrement bien en ordre, plaisanta-t-elle, et vraiment agréable. Quelle vue splendide tu as d’ici ! On voit la lisière de la forêt, c’est magnifique. Tout en s’émerveillant comme une petite fille, elle fit un pas en avant, puis continua son chemin jusqu’à la fenêtre. Elle semblait fascinée par le paysage. Les bois avoisinants revêtaient maintenant les premières couleurs dorées de l’automne. La regarder déambuler dans ma chambre me troublait plus que je ne l’avais imaginé. Je sentais une étrange chaleur rosir mes joues. C’était gênant ! Elle était restée près de moi quelques minutes avant de se décider et son parfum subtil m’avait enchanté, mélange de lilas et de chèvrefeuille, des senteurs que j’aimais particulièrement à l’état naturel. Et sous le parfum, l’odeur de sa peau… – Tant mieux si ça te plaît, répondis-je soulagé par son enthousiasme. Que dirais-tu de se mettre au travail maintenant ? Il fallait que mon attention se porte sur quelque chose de rationnel ! – Oui, tu as raison. J’aurai le temps de profiter du panorama une autre fois. N’est-ce pas ? – Uniquement si tu apprends bien tes leçons, et que tu fais tes exercices régulièrement. Ça marche ? balançai-je. Je voulais qu’elle me prenne au sérieux. – Oui, monsieur, ça marche. Je laissai la porte ouverte pour alléger l’atmosphère. J’avais récupéré la chaise de bureau de mon père pour elle, et nous nous installâmes côte à côte, face au cours de mathématique, le PC à portée de main. J’avais prévu de repartir des premiers exercices de septembre pour évaluer son niveau et les éventuelles lacunes à combler. Je m’aperçus, intrigué, qu’elle était extrêmement attentive pendant mes explications, et qu’elle comprenait facilement les subtilités que je lui décrivais. Clara était une élève assidue. Elle pouvait être drôle et légère en apparence, mais elle était concentrée et sérieuse quand le moment le réclamait. Cela m’obligeait, moi aussi, à me concentrer davantage et à lui donner des explications pertinentes chaque fois qu’elle se montrait curieuse. La proximité de nos corps rendait les choses plus difficiles, pour moi comme pour elle. Nos mains parfois s’effleuraient, sans jamais se toucher. Nos regards se croisaient, timides et troublés. Des rires embarrassés tintaient par moments
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