PROLOGUELa victime s’est résignée au moment ultime qui va mettre un point final au reste de sa vie.
L’homme n’est plus tout jeune mais il a encore fière allure. Sauf qu’en ce moment précis, il a le corps emmailloté dans une longueur de bâche plastique épaisse qu’on déroule habituellement sur les talus pour empêcher la prolifération des mauvaises herbes. Pour maintenir en place ce corset peu seyant, on a utilisé de l’adhésif brun couramment utilisé pour fermer les colis. On n’a pas lésiné sur le saucissonnage de peur que le prisonnier ne parvienne à se libérer.
Cette armure ne laisse en dehors que les jambes en dessous des genoux et la tête à partir de la base du cou. À cet endroit, on a placé une serviette de toilette arrangée comme celle qui protège le boxeur d’un coup de froid toujours dommageable pour le combat à venir. Le tissu épais empêche le contact du plastique avec la peau et, de ce fait, évite l’apparition de marques de frottement qui ne manqueraient pas d’intéresser des enquêteurs scrupuleux. Tout a donc été prévu pour qu’il en soit ainsi.
La tête, elle aussi, a subi un traitement particulier. On dirait qu’on l’a coiffée d’un casque de fantassin datant du Moyen-Âge avec un cercle qui obstrue la bouche et un autre, perpendiculaire au premier, qui le rejoint sur la nuque.
De médiéval, c’est tout ce qu’on pourrait en dire. Le dispositif est en plastique renforcé de b****s collantes doublées par endroits. En dessous, on a placé un tissu épais qui empêche toute trace de pression sur la peau mais qui fait transpirer terriblement.
Pour la femme, on n’a pas fait de différence. L’accoutrement de plastique est rigoureusement identique. Il semble provenir de l’atelier du même créateur de mode, sauf que celui-ci doit plutôt être installé boulevard de la torture, en enfer. En supplément sur sa poitrine, on a tracé une sorte de croix de Saint-André qui sépare deux seins opulents qui auraient tendance à se laisser aller en l’absence de lingerie de soutien.
On ne voit pas les mains des deux prisonniers. Elles sont attachées entre elles et solidement arrimées au corps selon le même mode opératoire. Des manchons de tissu épais protègent les poignets de la morsure des liens.
Il n’y a que leurs yeux fous à bouger sans cesse. Mieux qu’un puissant acide, l’angoisse, la peur, l’impuissance les rongent à l’intérieur. La perte de la parole aussi. La bouche ne peut s’entrouvrir que de quelques millimètres et les sons émis sont limités à une sourde plainte. Les cris sont exclus. Il n’y a d’ailleurs personne pour les entendre. Sauf les hommes, là dehors, qui pourraient devenir méchants pour tuer dans l’œuf toute envie de mutinerie. L’un et l’autre, ils ont compris, un peu tardivement malheureusement, les raisons de ce traquenard. Surtout la finalité criminelle de l’entreprise. Leur jolie fortune intéresse au plus haut point et la convoitise, quand elle submerge la morale, pousse au crime d’une manière si naturelle que le public se demande toujours comment on a pu en arriver là.
Pour être dépouillés de leurs avoirs et de leurs biens, il faut qu’ils meurent. Pour que le doute ne s’insinue pas dans les esprits, il faut qu’ils meurent proprement.
Les instigateurs de leur enlèvement n’ont pas d’autre choix. Depuis le début de l’opération, l’exécution fait partie de leur projet, mais il s’agit de présenter les choses comme un suicide, au minimum comme un accident si les constatations d’usage laissent la porte ouverte à une autre interprétation. L’assassinat programmé doit rapporter gros. On ne s’attaque pas à du menu fretin. C’est un investissement et c’est un risque. Si la brigade de recherches s’oriente sur la piste d’un crime, c’est clos cacheté. Adieu le pactole et bonjour les emmerdes !
Du côté des victimes programmées, ce n’est pas tout à fait la même chanson. En désespoir de cause, ils souhaiteraient en finir au plus vite puisqu’ils savent tous les deux qu’on va prendre leur vie. Leur fin est inéluctable. Elle est gravée dans la machination qu’ils n’ont comprise que trop tard.
Ils ne peuvent pas dire qu’ils sont pressés de mourir. Tant qu’il y a de la vie, il reste un espoir. Même si cette notion est intellectuelle et dérisoire. Il n’y a que la souffrance qui puisse dicter ce choix. C’est la peur qui les fait appeler la mort de toutes leurs forces, dans un silence très lourd.
Ils n’ont pas été molestés, en aucune façon. Leurs ravisseurs, soucieux de préserver leur retour à meilleure fortune, les ont traités avec égard, comme pour leur masquer la suite peu réjouissante inscrite au programme. Aux animaux de boucherie, on parvient à cacher la mort programmée pour ne pas les stresser. La chair est plus tendre. Mais pour des humains…
Quand on leur a proposé à tous les deux une promenade sur le chemin de halage, ils ont accepté d’emblée. Au repas de midi, ils avaient longuement parlé du canal. Lui, en tant qu’ancien entrepreneur, avait manifesté son intérêt pour les ouvrages d’art, sa fortune provenant de ce type d’activité. Elle, s’était apparemment émue du travail des forçats creusant l’énorme fossé. Elle avait voulu savoir combien d’hommes y avaient laissé leur peau. On n’avait pas su lui répondre.
Ils auraient pu s’étonner de devoir prendre leur propre véhicule pour se rendre sur place mais, comme l’accompagnateur leur avait dit qu’il avait une course à faire avant de les rejoindre, ils avaient trouvé ça normal.
Ce qui le fut moins, une fois arrivés à l’endroit du rendez-vous en fin d’après-midi, c’était l’absence de leur guide. À sa place, un homme ganté de noir s’était approché d’eux à visage découvert et il avait tout de suite menacé la dame avec une longue lame. De quoi rendre silencieux le vieil homme ne voulant pas mettre la femme en danger. D’ailleurs, il n’aurait servi à rien de hurler en cet endroit désert. Les ravisseurs l’avaient bien choisi pour ne pas être dérangés.
On leur avait dit de laisser leur voiture sur le terreplein avant de descendre vers le bief en suivant un petit sentier. Comme deux petits soldats, ils auraient suivi à la lettre les indications de leur mentor. C’est beau, la confiance !
Sur place, ils n’avaient pas été surpris de voir qu’un véhicule utilitaire était stationné sous les arbres. À travers les branches, on pouvait apercevoir l’une des berges du canal. Un homme attendait assis au volant et deux autres conversaient à proximité de l’arrière du fourgon.
Dès que les deux personnes âgées étaient sorties de leur véhicule, l’un des hommes s’était précipité avec un grand couteau vers la dame. Le retraité s’était laissé ceinturer par le deuxième quidam sans faire un geste de protestation pour éviter de donner à son acolyte l’envie de saigner la femme avec cet énorme coutelas. Elle était manifestement choquée par la contrainte et terrorisée par la menace. L’homme approchait l’arme blanche de son cou, à toucher la peau sans la blesser, avec un rictus de délectation morbide aux lèvres, puis il faisait mine de donner un coup sec qu’il accompagnait avec son corps. De quoi briser dans l’âme tout projet de révolte.
Le retraité a redouté de voir la femme agoniser devant lui à cause d’une stupide résistance. Il s’est dit qu’il valait mieux se soumettre et répondre aux exigences des ravisseurs pour espérer retrouver la liberté au plus vite. Il a même fait un rapide calcul mental pour se préparer à rassembler la rançon qui pourrait être exigée pour leur libération. Il s’est alors focalisé sur les modalités de la transaction pour ne pas penser à une issue plus tragique.
Puis les pièces du puzzle se rassemblant dans le bon ordre dans sa tête, il a fini par tout comprendre. Avec ces relents d’amertume qui se sont mis à remonter en bouffées désagréables du plus profond de son être. À le submerger.
Il s’était laissé avoir. On l’avait pris par les sentiments. Elle plus que lui d’ailleurs. On les avait aveuglés. De multiples attentions, des boniments, des onguents et la nostalgie de plaisirs oubliés avaient eu raison de leur jugement. Ils s’étaient laissés bercer et embarquer dans une aventure sans lendemain les menant au bord d’une portion perdue en pleine campagne du canal de Nantes à Brest.
Pour y mourir.
Il a regardé l’un des hommes dérouler deux larges b****s de plastique noir puis s’approcher de lui tenant l’une d’elles à deux mains tandis que le deuxième larron menaçait toujours la vieille dame tremblante en lui caressant le cou de sa lame tranchante.
Avec résignation, ils se sont laissés ficeler l’un après l’autre, puis bâillonner avant d’être entraînés vers le véhicule arrêté à deux pas. Leurs deux ravisseurs ont rejoint le chauffeur et se sont serrés sur les sièges, puis le fourgon s’est engagé sous les arbres et il a rejoint lentement le chemin de halage. Il a fait une centaine de mètres avant de s’arrêter en amont de la dernière maison éclusière avant le vieux pont du Roy.
Le linteau au-dessus de la porte de la maison indique “Ecluse 218 Skluz Bizernig”, mais les deux prisonniers reclus à l’intérieur du véhicule ne sont pas en capacité de lire l’inscription.
C’est là qu’ils attendent ce qui va être le moment de leur exécution annoncée. Lui, espère qu’elle ne souffrira pas. C’est maintenant son vœu le plus cher. Elle, veut l’accompagner jusqu’à la fin. Ils ne se sont jamais quittés. Ils veulent partir ensemble.
Tout à coup, l’arrière du véhicule s’ouvre en deux parties. Le grincement métallique ressemble à celui d’une porte de geôle dans un mauvais film. La pénombre disparaît pour laisser place à cette clarté si particulière qui nimbe les abords totalement déserts du canal. Les deux prisonniers engoncés dans leur accoutrement tournent le dos à l’ouverture. Lourdement lestés, ils n’ont pas la faculté de se mouvoir seuls. Le fourgon recule lentement. Les roues arrière mordent une légère pente herbeuse qui attire déjà les prisonniers vers la sortie. Un carton oublié glisse vers l’arrière puis tombe à l’extérieur.
Le véhicule s’arrête. Les deux bourreaux descendent et le dernier referme la portière sans vraiment la claquer. Le conducteur ne quitte pas son poste. Il ne se retourne pas. Il reste immobile et une sorte de silence ouaté s’installe. Alors que l’on peut s’attendre à l’hallali, rien ne se passe. On n’entend plus que le son étouffé de quelques paroles comme si les deux hommes s’étaient éloignés. Une minute dure une éternité dans ces cas-là. C’est le moment de croire à sa chance, le moment d’espérer un retour à la raison, le moment de vouloir effacer le cauchemar. L’esprit s’arc-boute sur les aiguilles de l’horloge pour tenter d’arrêter le temps.
Quelques longues minutes s’égrainent avant que les deux ravisseurs n’entrent dans l’habitacle par la porte coulissante de droite. Ils ont revêtu des combinaisons de plongée. C’était donc ça le grand sac de plastique noir qu’ils tenaient dans leurs bras tout à l’heure.
Ils s’accroupissent comme des grenouilles sur le plancher métallique puis ils poussent les prisonniers comme des ballots, pour les faire glisser vers l’arrière, vers la sortie. Les jambes des futures victimes se tendent et les talons adhèrent pour ralentir la progression. Le plastique malmené chuinte sur le plancher métallique. Le cri cherche à se frayer un chemin dans une ouverture minuscule et se transforme en sourde plainte.
Mis en déséquilibre, les deux paquets humains basculent dans le vide. Il y a d’abord un choc mou de la masse qui creuse la surface puis une vague qui leur mouille le visage en retour. Une eau froide qui s’insinue facilement sous le plastique, imbibe les vêtements et les alourdit considérablement. Une sensation encore plus désagréable quand on appréhende l’avenir immédiat avec frayeur.
Ils comprennent qu’ils ont été balancés dans le canal, juste en amont du bief qu’ils voulaient voir. Leur chute a engendré un léger mouvement rotatif. Ils tournent sur eux-mêmes comme deux toupies. Lentement.
Le jeu morbide n’a qu’un temps. Tout est réglé comme du papier à musique. Les deux ballots sont déjà en train de couler. Inexorablement. La chose a été prévue par les tueurs dans leur entreprise de mort. Les deux hommes-grenouilles se sont mis à l’eau sans créer de remous suspects. Ils rejoignent leurs proies, les entraînent vers la porte amont de l’écluse, hors du courant créé par la passe en escalier, puis les immobilisent fermement, chacun la sienne, avant de les faire disparaître sous la surface sombre sans les lâcher.
Et sans effort.
Les victimes n’ont aucun moyen de se défendre. Elles ne peuvent rien tenter pour sauver leur vie. Leur cocon de plastique interdit tout mouvement. Sauf qu’ils ne perdent pas une seconde du déroulement de leur exécution. Il y a bien quelques bulles et quelques bruits étouffés des corps qui résistent. Il y a aussi des regards éperdus, dirigés vers la surface toute proche sans pouvoir remonter vers elle et la crever pour retrouver un souffle salvateur. Des mains fortes appuient sur leurs épaules et les maintiennent entre deux eaux.
Des secondes passent. Le regard s’embrume. Il y a le froid qui engourdit, les sens qui abdiquent, les fonctions vitales qui s’altèrent jusqu’au déséquilibre fatal.
La mort fait son œuvre.
Il y a un temps de silence et d’immobilité, puis les plongeurs débarrassent prestement les corps de leur uniforme de plastique et de leur casque. Le harnachement a été conçu pour être ôté en un temps record sans blesser le cadavre. Il ne s’agit pas d’amateurs mais bien de tueurs chevronnés.
Ils poussent les corps sans vie contre la porte amont du sas. Déjà ceux-ci plongent lentement sous l’eau sombre et disparaissent.
Quelques bulles et plus rien.
Personne n’a rien vu. Le lieu a été repéré puis choisi. Le jour et l’heure aussi. À cet endroit, les arbres qui bordent le chemin brouillent la vue aux habitations du coteau. On est loin de toute agitation. La maison éclusière est fermée et les pêcheurs ne remontent pas toujours si loin. De même que le crachin a dissuadé les plus décidés des promeneurs assidus. Pourtant, le quai Jean Guivarc’h est tout proche ainsi que le pont où passent sans arrêt des véhicules.
Les deux assassins ne s’attardent guère. Ils remontent sur la berge en amont du mur du bief. Ils se débarrassent de leur combinaison de plongée en s’aidant mutuellement. Ensuite, ils rejoignent le véhicule de chantier. Ils passent chacun un survêtement à b****s neuf et identique. De véritables frères siamois.
Ils ont un dernier coup d’œil vers la scène de leur crime pour vérifier que les corps ne sont pas déjà revenus au ras de l’eau, puis ils montent dans le véhicule qui s’éloigne aussitôt en roulant au pas. Nul besoin d’attirer l’attention d’un regard qui traîne.
Reste sur place la voiture des deux victimes. Pour que tout fonctionne à merveille, il faut qu’elle soit bien visible. Quand la disparition des deux personnes aura été signalée, c’est le véhicule qu’on va rechercher en premier. Il ne faudra pas bien longtemps pour qu’on le repère. Quand on l’aura retrouvé à cet endroit, il limitera la zone d’action des gendarmes et orientera naturellement les investigations des enquêteurs vers le canal. On inspectera le chemin de halage, les abords de la maison éclusière et son parcours sportif, puis le fossé rempli d’eau. Ne trouvant rien, on en viendra au canal lui-même. Fatalement. C’est très précisément ce qui est attendu par les auteurs du crime.
Ensuite, on sondera pour chercher les corps.
Dans le bief, puis sur le pourtour.
Et, forcément, on les trouvera dans l’eau sombre.
C’est essentiel.
C’est écrit dans le plan diabolique.
Noir sur noir.