IIl pleut.
Il ne s’agit pas d’un déluge à charrier maisons, veaux, vaches, cochons, voire habitants surpris par un flot aussi tumultueux qu’inattendu. Non, c’est simplement un petit crachin désagréable qui s’insinue partout, qui refroidit plus qu’il ne mouille et qui raye le paysage comme autant de coups de crayon tracés par un enfant turbulent.
Les nuages buttent contre les collines, tournent en rond et servent des orages comme en montagne. Les anciens disent que le canal y est pour quelque chose. Il serait comme une sorte de ligne de partage stoppant les nuages afin de les faire dégorger comme des outres trop remplies. À cela, il faudrait associer le sens du vent et la température. De quoi chercher l’âge du capitaine dans un baquet de saumure oublié au fond de la cale d’un vieux rafiot.
Le conducteur du fourgon fatigué n’en a que faire de ces considérations. Pour lui, il y a le concret de la situation. La flotte se colle au pare-brise et il a bien du mal à conduire paisiblement. Il râle à chaque fois qu’un pneu s’enfonce dans une ornière. C’est sa colonne vertébrale qui en prend un coup. La hauteur du véhicule accentue le mouvement de balancier et l’homme hirsute, baratté par ces cahots répétitifs, sent son estomac crier gare.
Parfois, ces tribulations un peu scabreuses qu’on lui fait faire pendant ses jours de repos lui pèsent terriblement. Alors, pour chasser les idées noires et s’affranchir du climat un peu rude, il rêve de cocotiers et de femmes autochtones disponibles à l’envi. La lascivité féminine associée au climat tropical a toujours fait naître en lui de dangereuses pulsions.
Quand il sera temps de payer la facture, il ne sera pas fier d’avoir agi ainsi. Il se retournera et il n’y aura personne pour l’aider. C’est toujours comme ça que ça se passe. Il y a les donneurs d’ordre et les lampistes. C’est ainsi depuis que le monde est monde. Du coup, il balaie les scrupules et il en profite en espérant passer au travers. Mais dans la vie, on ne fait pas toujours ce que l’on veut. On avale des couleuvres. On courbe l’échine en tendant la sébile et on se remplit l’escarcelle. Advienne que pourra !
Il a besoin de cet argent. Les femmes coûtent cher à ceux qui n’ont pas une tronche de premier de la classe et, en campagne, les top-modèles peu farouches ne courent pas les rues. Ou si vite que lui ne les a pas encore rattrapées. Aussi se contente-t-il de grisettes qui sont dans la même situation que lui, qui espèrent bêtement tomber sur le mec plus ultra puis, la nuit s’avançant, se rabattent sur ce qui reste sans trop faire la fine bouche.
Ce n’est pas toujours de si mauvaises affaires que ça. La tristesse s’en va toute seule pour peu qu’on se donne un peu de mal. Sur le coup de neuf heures du matin, quand les rayons d’un soleil timide cherchent à titiller la courbure d’un sein généreux ou l’ourlet d’une bouche pulpeuse de la belle endormie, il y a des moments de tendresse qui valent bien plus que des amours factices.
Aujourd’hui c’est samedi. À la nuit, il va repartir en chasse. Comme un prédateur civilisé. Il fera des kilomètres s’il le faut. Il choisira des lieux où on le connaît peu pour ne pas effaroucher. Même si certaines de ses conquêtes d’un soir n’en ont pas pris ombrage, la rudesse de ses manières rebute un peu. Il lui est arrivé de forcer l’adhésion de ses partenaires et de s’affranchir des limites. Au risque de devoir en répondre. Et tant pis s’il doit rentrer seul ! On ne peut pas garnir ses draps avec une simple envie.
Mais cette quête hebdomadaire le remet régulièrement debout. Elle est sa tartine d’adrénaline sans laquelle il se serait foutu dans le canal depuis longtemps. En ouvrant bien la bouche pour se noyer plus vite.
Quand l’élue d’un soir n’a pas froid aux yeux et qu’elle sait rester discrète, notre homme a autre chose en magasin. Il peut lui proposer quelques petits extras joignant l’utile à l’agréable. Pour ça, il faut jouer fin et ne s’avancer à visage découvert que lorsque la jeune personne a montré son savoir-faire et sa largeur d’esprit. Il n’a pas envie de voir débouler le père, une batte de base-ball à la main !
La jeunesse a besoin d’argent pour se payer toutes ces nouveautés électroniques qui ne servent qu’à enrichir ceux qui les vendent ou, plus prosaïquement, pour payer ses études. Elle le prend parfois où c’est le plus facile. Et c’est sur ce chemin-là qu’il les attend, ces lycéennes et ces étudiantes qui se louent au coup par coup sans se poser trop de questions. Chacune a son prix. Il a le sien aussi !
Il ne sait certainement pas ce que c’est d’organiser un casting mais c’est bien comme ça qu’il procède quand il fait son marché, de jour comme de nuit, et s’il peut vérifier concrètement les vibrations positives de l’heureuse élue, il s’en trouve récompensé. Sans perdre de vue la commande qu’on lui a passée. Un contrat est un contrat.
C’est à ces perspectives qu’il songe en regardant la pluie dégouliner sur le pare-brise. Il fera beau demain, paraît-il… Pour en rajouter au plaisir de la conduite, l’essuie-glace a des soubresauts et des hésitations désagréables qui semblent annoncer que l’accessoire ne va pas tarder à rendre l’âme.
Avec cette pluie fine de queue d’orage interminable, ce serait le bouquet. Ici c’est la pleine campagne. La route est déserte et, tout à l’heure, la nuit va tomber sur les collines comme une chape de plomb. Le temps des maléfices et des sortilèges approche avec sa cohorte de fantômes. Les âmes en peine vont se mettre à errer de buisson de lande en amas de roches et les vivants ne devront leur salut qu’à une fuite éperdue vers le monde civilisé.
Du coup, l’homme accélère. Ce n’est pas qu’il se mette à croire à ces balivernes de grenouille de bénitier, mais on ne sait jamais… On a parfois retrouvé des cadavres dans la lande. Certains n’étaient pas beaux à voir ; comme s’ils avaient servi de jouets à une horde de loups.
Mieux vaut filer. Disons plutôt qu’il se hâte lentement car dans ce chemin creux agrémenté de nids-de-poule, un panneau pour limiter la vitesse serait superflu. La régulation se fait toute seule.
Dans la caisse du fourgon, brinquebale un ensemble hétéroclite de planches de lambris éclatées, de morceaux de plastique, de bidons de peinture cabossés et de cartons encombrants jetés à la hâte sur un tas de gravats. Rien qui puisse avoir un intérêt pour un quelconque bricoleur.
La décharge est encore ouverte pour une petite demi-heure. On l’a placée là, à l’abri des regards, loin des habitations, comme un chancre purulent dont on voudrait taire l’existence.
L’homme hirsute renâcle, peste et tempête. Il maudit ces hommes politiques qui ne font de routes bitumées que dans leurs fiefs pour régaler leurs électeurs avant les grandes échéances. S’il n’y en a pas beaucoup par ici de ces rubans noirs et lisses, c’est que ces élus madrés savent bien que les lapins de garenne ne se rendent pas aux urnes. Tout comme souvent ceux qui les braconnent !
La pluie, bienvenue cependant à cause des nappes phréatiques au plus bas niveau en cette période de l’année, a gorgé l’argile de la chaussée pour la transformer en une pâte collante et infecte, digne des plus beaux jours du déluge.
Le conducteur se méfie. S’il freine trop brusquement, son tas de ferraille va jouer à la danseuse et il ne tiendra à rien du tout que la destination finale se transforme en vol plané vers le fond du gouffre qui borde la route de chaque côté. S’il augmente l’allure pour jouer à Yves Montand dans “Le Salaire de la Peur”, il risque tout autant de finir dans le décor. Tout est dans le dosage.
Une fois arrivé sur place, il se débarrassera des saloperies qu’il transporte en deux temps trois mouvements. Il descendra une bière ou deux en compagnie de Louis, l’homme à tout faire de la casse. Il est gérant, gardien et employé à la fois. Il fumera une de ses cigarettes bizarres et il repartira vers de nouvelles aventures.
Après une bonne douche, un savonnage en règle, un vrai rasage et une giclette de sent-bon sous les aisselles, il sera de nouveau présentable pour lever une greluche pas farouche dans un rade du coin.
Le gars de la décharge est un pote. Ils font des extras ensemble et ils partagent quelques petites combines pour revendre discrètement des métaux ou autres marchandises sans spolier trop gravement l’entreprise. Les temps sont durs pour tout le monde.
Le dernier virage est négocié sans ménagement. La roue arrière droite perd le peu d’adhérence qu’elle a pu conserver malgré les intempéries, mais le moteur puissant tire la guimbarde en avant et la propulse dans l’entrée du dépôt.
L’aire d’accueil a été stabilisée par du gravillon jeté à la pelle sur un revêtement grossier. On dirait que la pente pour l’écoulement des eaux a été réalisée au pifomètre puisqu’il reste un chapelet de flaques pour permettre aux enfants qui s’aventureraient par là de braver l’interdit de leurs parents.
Le véhicule décrit lentement un arc de cercle en faisant crisser le gravier chassé vers l’extérieur comme dans une image de film de série B. Ensuite, on recule vers le fond, on benne le tout et basta !
C’est juste avant d’enclencher la marche arrière que le conducteur la voit.
Une femme est assise sur un canapé fatigué au velours grenat. Le tissu sali garde sans doute en mémoire dans ses fibres usées le souvenir d’ébats intimes des hôtes de passage se vautrant sans vergogne sur ses coussins.
Aujourd’hui, point de débauche, de stupre ni de luxure. Du silence, de la simplicité. De la force et de la fragilité. De l’émotion aussi parce que le drame vient de s’inviter au spectacle.
La jeune femme est nue, complètement nue. Ses cheveux très noirs font preuve d’indiscipline et l’humidité ne semble pas avoir de prise sur eux. Ils lui mangent le visage comme s’ils voulaient la cacher et la rendre anonyme au regard indécent des voyeurs.
Elle a une peau claire qui fait tache sur le rouge du canapé. Peut-être est-ce le contraste qui en éclaircit la pigmentation… Ses seins n’ont rien à envier à bien d’autres poitrines. Elle a le ventre plat d’une joggeuse assidue. D’ailleurs, elle a le profil d’une sportive. Ses jambes sont serrées comme celles d’une petite fille sage et rendent l’image très pudique. Elle a les pieds posés bien à plat sur le sol boueux. Un filet d’eau serpente, contourne le pouce gauche et continue son chemin.
La jeune femme tient verticalement un fusil de chasse à canons sciés, les bouches appuyées sous son menton légèrement relevé et la crosse creusant une légère concavité dans la peau de la cuisse. L’index de la main gauche effleure la première gâchette dans un geste lent et répété qui doit dire quelque chose aux adeptes de la roulette russe. Sauf qu’ici, on gagne à tous les coups si l’arme est chargée. Coup double en plus !
Les yeux dans le vide, elle regarde le nouveau venu. Enfin, regarder c’est beaucoup dire. Les yeux sont immobiles, pas forcément inexpressifs. Ils ont un champ de vision resserré et ils s’en tiennent là. C’est ainsi que l’intrus pourrait avoir l’impression de basculer dans une autre dimension et se la jouer façon film fantastique. Disons que ce n’est certainement pas la préoccupation première du conducteur du fourgon que de chercher midi à quatorze heures.
Celui-ci hésite une poignée de secondes parce que l’image le percute. Il coupe le contact et le moteur s’arrête dans un hoquet sonore. Il s’extrait de la cabine en laissant la portière ouverte et pose les pieds à terre. Il ne va pas plus loin.
On entend un air de musique distillé par la radio. Un morceau de jazz manouche où l’air des guitares monte dans les aigus tandis que le son lourd et obsédant d’une contrebasse fait vibrer le tableau de bord.
L’intrusion de l’inconnu dans l’univers de la jeune femme ne modifie pas fondamentalement la scène. Elle ne change rien à son attitude. Elle ne bouge pas comme si les dés étaient jetés.
Lui, il reste là, debout, immobile, comme pétrifié par le destin qui s’amuse et par le fil de la vie qui se tend.
À se rompre.