IIC’est une maison bleue, mais elle n’est pas adossée à la colline comme le dit la chanson. On peut y venir à pied en suivant le chemin empierré parce qu’il est à peine carrossable mais, en cette période d’orages, ce n’est pas franchement conseillé. À moins que vous ne soyez James Bond qui sort calmement d’un cataclysme nucléaire sans froisser sa chemise. Le rêve !
Landowski n’est pas délicat à ce point mais, comme il va être célibataire géographique durant quelque temps, il préfère ne pas maculer ses jambes de pantalon à la manière d’un routard peu précautionneux. Surtout qu’il a été contraint de changer de look pour les besoins de l’enquête. Non pas qu’il ait franchement besoin d’être un autre homme, mais on ne sait jamais. Il y a toujours, partout, quelqu’un qui observe. Quelqu’un qui se pose des questions, qui rend compte, qui est prêt à vendre l’information. Pas à la donner !
C’est donc en voiture qu’il effectue la fin du parcours. Vaut mieux pas se faire remarquer d’entrée de jeu. Il aura bien l’occasion par la suite de susciter des interrogations dans l’esprit des gens. Il n’est pas du genre à passer vraiment inaperçu.
Le commissaire divisionnaire Landowski, flic émérite et spécialiste des affaires tordues, émarge à la Direction Centrale du Renseignement Intérieur installée au numéro quatre-vingt-quatre de la rue de Villiers à Levallois-Perret, depuis la fusion des Renseignements Généraux et de la Direction de la Surveillance du Territoire.
Pour le reste, on ne sait pas grand-chose de sa position dans la hiérarchie puisque le véritable organigramme de la DCRI est classé “Secret Défense”. Tout comme d’ailleurs, les structures et le fonctionnement de cette puissante entité au service de l’État.1
Le véhicule de location qui l’attendait devant la gare de Quimper avance au pas. Le conducteur fait attention à la chaussée comme aux repères. Il y a des lieux comme ça où il faut bien se contenter d’adresses approximatives faute d’une signalisation claire. Au début de la petite route déserte bordée d’arbres imposants, il a bien lu “Allée des Bruyères” sur une plaque apposée sur un poteau de bois. Sur son contrat de séjour, c’est ce qui est marqué en dessous du nom de famille du couple qui propose des chambres d’hôtes. Il a cependant l’impression d’avancer sur une route ne menant nulle part. Sauf peut-être à un champ. David Vincent n’est pas loin !
Et ça, voyez-vous, ça exaspère le grand flic au plus haut point. Déjà qu’il a un peu de mal à comprendre ce qu’il fout là, il suffirait de pas grand-chose pour qu’il laisse tomber.
Sauf qu’il n’a pas franchement le choix, qu’il est encore soumis à une hiérarchie et qu’il a accepté une mission, même s’il la considère comme pourrie. Bah, il trouvera peut-être du grain à moudre pour rendre utile le désagréable de la chose ! Des cadavres de vieillards coincés dans les vannes d’un bief, il n’y a quand même pas de quoi battre du tambour.2 Sauf si…
Pour se la jouer un peu, il pose son arme de service sur le siège passager à la manière d’un licencié d’un club de tir inscrit au fichier AGRIPPA.3 Sauf que l’arme devrait être rendue inoffensive, démontée et sécurisée pour être ainsi mise à la vue de tout un chacun Il y a une grande différence entre la détention d’arme et le port d’arme. Les malfrats s’en foutent royalement !
Il a tendu le bras et laissé la crosse bien tournée vers lui. Il y a bien des années, du côté de Grigny dans l’Essonne, son calibre placé exactement dans cette position lui a sauvé la vie. Il lui arrive parfois de se raconter des histoires et de se goinfrer d’une tranche de parano mais là, il s’agit tout simplement d’un geste de confort, le canon de l’arme lui titillant un peu trop le bas de la colonne vertébrale.
Arrivé à ce qui semble être la fin du chemin, il fait demi-tour non sans mal, puis il revient sur ses pas. Une fois sur la route bitumée, il tourne à droite en roulant lentement. Il se met en maraude comme un tueur de la Mafia qui va flinguer un témoin gênant. Mais ça ne l’amuse même pas de se faire un film !
Chercher, il sait faire. Donc il ne désespère pas de trouver même si ce genre de contretemps le gonfle grave. Il n’est guère du genre patient. Il ne supporte pas bien que les éléments se liguent contre lui. En plus, il a faim. Un flic qui a l’estomac vide peut devenir un prédateur redoutable.
Pour un peu, il foncerait vers le chef-lieu pour attraper le premier train. Non pas pour mastiquer un carré de pain en carton baptisé sandwich mais bien pour retourner aux choses sérieuses. Il regrette de ne pas être aux premières loges avec le remue-ménage qui est en cours. Les affaires sordides pullulent. Il y a encore beaucoup à faire pour la République.
Il n’a guère apprécié qu’on lui file cette mission. Pour un homme de son poids se coltiner une affaire pourrie de vioques suicidaires en Centre-Bretagne relèverait plutôt d’une disgrâce si on ne lui avait présenté cette mise au vert comme une nécessité stratégique. Sans vouloir rabaisser les gendarmes du secteur, ils auraient pu mener à bien cette enquête. On est dans le rural, pas dans un quartier chaud bouillant où la Kalachnikov s’achète au troc et puces.
S’il a été écarté de la capitale par le directeur de la DCRI, c’est qu’il pourrait bien intéresser certains magistrats qui souhaiteraient l’entendre au sujet de grands flics emmêlés dans des relations peu raisonnables avec des membres influents de la pègre. Le temps s’est couvert à Lyon, puis à Lille. À tourner à l’orage de grêle. Et comme cela n’a rien à voir avec le docile nuage de Tchernobyl stoppant stupidement à la frontière, des affaires pourraient faire tache d’huile…
Les médias se sont gargarisés de l’histoire de ces flics aux méthodes peu orthodoxes et chacun en est allé de ses protestations au nom de la morale. C’est oublier quand même que ce n’est pas uniquement avec des principes que l’on met hors d’état de nuire ceux, justement, qui n’ont rien à faire de la loi.
Landowski ne compte pas que des amis dans la Grande Maison. Il a déjà fait un peu de ménage, mais la poussière se cache parfois dans les placards. Comme les cadavres ! Il s’en trouverait bien de ces bons hypocrites capables de le mouiller dans des affaires sordides. Tout le monde sait bien qu’on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs. Dans la police, c’est pareil. Pour sortir des affaires, il faut parfois aller trop loin, franchir la ligne blanche alors que d’autres la reniflent allègrement. Et il y a ces juges qui n’aiment pas beaucoup les flics et qui brandissent le code quand les autres jouent du calibre. Des mondes qui n’arrivent pas toujours à se comprendre !
De l’autre côté de la barrière, il y a les malfrats. Ils sont toujours à l’affût des faux pas de ceux qui les pistent. Ils pourraient bien profiter de la confusion pour faire un carton. Sauf que Landowski peut aussi se transformer en chasseur sans crier gare. Il en a allumé quelques-uns et fumé quelques autres. Il ne déteste pas qu’on lui en veuille. C’est humain d’aimer ou de ne pas aimer. Les rapports sont plus clairs en somme. S’il faut réagir, il excelle dans la réponse brutale. Il n’est pas l’homme des fioritures, des hésitations et des consensus. Gare à ceux qui en voudraient à son scalp !
Connaissant l’oiseau et ses humeurs, son directeur a pris les devants. Le règlement de compte, d’un côté comme de l’autre, serait catastrophique pour l’institution comme pour le fonctionnaire. D’où cette balade bucolique, si l’on peut dire, dans les Montagnes Noires.
À faire la fine bouche, on en perd l’appétit. Landowski a donc accepté avant que d’être trop blasé. Somme toute, cette affaire banale peut s’avérer intéressante au final. Il aurait plutôt rêvé d’une enquête à la Maigret avec des barges silencieuses traînées par des chevaux au poitrail puissant. Avec aussi des jeunes filles amoureuses se laissant prendre sur la paille des litières par des mariniers taciturnes. Depuis “Les Tontons Flingueurs”, ceux-ci doivent éviter de faire des phrases. C’est un coup à tomber à l’eau.
Si les temps ont changé et que les postiers bretons sont entrés sans hennir dans le patrimoine, il reste encore l’ambiance que l’imagination recrée à loisir, pour peu qu’on la sollicite. Et s’il y a anguille sous roche, le divisionnaire saura bien remplir son épuisette. C’est curieux, cette façon qu’ont les gens à cacher des choses !
Rien que ça déjà, lui arrache une sorte de sourire. On est plutôt dans le sarcasme. Il en a vu des âmes immaculées virer charbon dès qu’il s’est mêlé de leur histoire. Suffit parfois de gratter la première couche de vernis. Puisqu’on lui a confié une mission, il va s’acquitter de sa tâche, si curieuse soit-elle. C’est une occasion de revenir au flic d’intuition, celui qui échafaude des hypothèses et identifie la bonne piste au final. Une enquête sans overdose d’ADN, sans balayage spectrométrique, sans microanalyses. À l’ancienne, quoi ! Peut-être même à l’arrache !
Et s’il doit prendre des libertés avec le code pour arriver à ses fins, il compte sur de bons résultats pour effacer l’ardoise. C’est comme cela qu’il travaille, c’est comme cela qu’il réussit. S’il trébuche un jour pour ne plus se relever, c’est qu’il aura fait son temps. Et il passera la main comme tant de célébrités avant lui.
Plus loin, il y a un autre chemin caillouteux s’enfonçant sous les arbres. Il s’y engage en désespoir de cause. Tout à l’heure, la nuit va tomber et, pour le coup, il se trouvera en pleine cambrousse sans pouvoir s’orienter. Le téléphone portable dernier cri que lui a offert Lorraine s’obstine à indiquer le chemin précédent comme étant sa destination. Identifier précisément les lieux-dits, c’est souvent un peu rock’n’roll pour le GPS.
Lorraine Bouchet, magistrate à la quatrième division du Parquet de Paris, division C2, est la compagne du commissaire depuis quelques années. Compagne, c’est peut-être vite dit puisqu’ils ne vivent pas ensemble. Ils ont tous les deux un penchant certain pour le jeu du chat et de la souris. Tantôt l’un, tantôt l’autre, c’est selon. Celui qui pourrait donner à l’avance la date de leur mise officielle en ménage, serait un vrai devin. Encore faudrait-il que les deux amants aient vraiment envie de devenir des époux.
Elle a voulu équiper son flic chéri d’un moyen moderne de communication. Elle a choisi le dernier cri de la technologie. L’appareil ne fait pas encore micro-ondes, mais ça ne saurait tarder ! C’est plus pour l’empêcher de se cacher dans la France profonde en prétextant un appareil obsolète pour ne pas répondre à ses appels que par volonté de lui susurrer des mots doux à l’oreille !
Mais la magistrate ne se fait pas beaucoup d’illusions. Celui, ou celle, qui mettra un fil à la patte à ce poulet d’expérience n’a pas encore trouvé l’adresse de la basse-cour. Mais n’est-ce pas mieux ainsi de s’amuser d’un chassé-croisé avant de se retrouver au final sous la couette ?
À mille lieues de ces considérations de magazine people, Landowski ne lâche pas la rampe. Finalement, la persévérance du policier paye. Il vient d’atteindre l’entrée d’une propriété arborant un panneau “Chambres d’hôtes”. En dessous, il y a un chiffre sept sur une plaque émaillée, bleue forcément, grignotée par la rouille. Avec un peu de chance, il touche au but. On dirait le retour du Club des Cinq !
Le commissaire se gare en face de l’entrée sur une aire qui semble servir de parking d’appoint, puis il quitte le véhicule en faisant aboyer la fermeture centralisée des portes. Il aime bien cette musique. De quoi se croire dans une série américaine. Sauf qu’en opération, bonjour la discrétion ! Il fera désactiver ce système s’il doit se la jouer discret.
Il traverse le chemin caillouteux, puis il pousse le petit portillon, bleu lui aussi, qui semble avoir bien du mal à épouser le dormant. Immédiatement, il accuse l’âge du bâti d’être responsable de ce gauchissement. La culture de la culpabilité, jusqu’où va-t-elle se nicher ?
Il s’avance vers la porte d’entrée, il commence à en avoir assez du bleu, puis il sonne. Il attend patiemment avant de trouver rapidement son temps long. Il y a juste un grain qui tombe et l’auvent de l’entrée sert davantage d’élément de décoration que de protection efficace. Comme il n’y a pas de gouttière le long de l’avancée et que celle-ci est trop courte, les gouttes font un carton.
Landowski n’est pas connu pour être un monument de patience, vous le savez bien si vous suivez son parcours de flic depuis l’an 2000. Il n’a pas non plus l’envie de se faire rincer comme un marchand d’aspirateurs qui prend son dernier râteau de la journée. Donc il s’enhardit et se met à longer la façade jusqu’à l’angle du bâtiment. Le vilain nuage noir vient de s’éloigner et le ciel s’habille de bleu. Encore du bleu !
Une fenêtre est entrouverte à hauteur d’homme. Les bruits que le nouvel arrivant perçoit ne laissent planer aucun doute sur les activités du couple que le fin rideau cache à la vue du visiteur du soir.