EUKALIA
EUKALIA
Il court, il court à perdre haleine. Le sentier serpente depuis Hydra le long de cette côte inhospitalière où les plages sont absentes, où les rochers plongent dans l’eau si bleue de l’Égée. Mais pourquoi diable est-il allé se cacher dans cette maisonnette fichée à l’extrême pointe, un peu avant Mandraki, là où l’on devine, par temps clair, la côte de la Grèce ? Cinq maisonnettes dont trois en ruine et une habitée par ce vieux fou, son maître, qui a tout quitté, voici, un an, pour cet exil du bout du monde.
— C’est toi ! Il ne fallait pas ! Je t’avais dit de ne plus revenir. Tu ne comprendras jamais rien ! Retourne chez toi ! Je ne peux plus rien t’apprendre.
— Il faut...
— Tais-toi ! Tu m’avais promis de ne plus revenir. Fiche-moi la paix, Mattias. Va-t’en !
Il transpire. Ses cheveux blancs lui collent au front. De grosses gouttes le long des joues, comme des larmes. Et ses yeux bleus, hagards, sévères et tristes. Ce regard bouleverse Mattias que Pétros repousse avec tant de violence.
— Il faut venir…
— Va-t’en, va-t’en ! Tes visites sont des tortures. Retourne là-bas ! Que veux-tu de plus ? Je t’ai tout donné, tout !
— Ce n’est pas cela. C’est…
— Je ne suis plus rien ! Je suis le vide, la mort ! Va-t’en, je t’en prie. Laisse-moi tranquille. Je ne veux plus te revoir, jamais.
Et la porte bleue se referme. Mattias, stupidement immobile, murmure des appels que Pétros n’entend pas. Et puis à grands coups de poing dans la porte dont le bois amplifie les chocs, coups-colère, coups désespérés.
— Ouvrez ! C’est important !
Le silence, au-dedans.
— Ouvrez ! C’est pour votre femme ! Ils veulent…
Non, ne pas lui dire comme ça, sans ménagement. Ne pas le tuer avec des mots, lui, si sensible.
— Je vous en prie, ouvrez. Pour votre femme...
Il entend un glissement de pas. La porte s’ouvre de nouveau. Il est là, tremblant, défait, immobile dans la pénombre de la pièce.
— C’est pour elle... Tu es sûr ?
— Oui.
— Entre... Ferme bien la porte.
Comment le lui dire ? Lui, si fragile, de plus en plus, lui que la mort a touché de plein fouet, l’an passé. Mattias regarde Pétros qui marche devant lui, presque vieillard, quelques pas hésitants. Il remarque les taches de son sur ses mains, les veines sur ses avant-bras.
— Alors, dis-moi, dis-moi vite !
— C’est pour votre femme...
— Tu me l’as déjà dit. De quoi s’agit-il ? Allez, parle !
Comment le lui dire sans l’assommer de douleur ? Déjà, l’an passé, tous avaient remarqué, dans le cimetière trop blanc et trempé de pluie où la terre craquelée semblait libérer les forces de la mort, qu’il était arrivé soutenu par Michélis. Et qu’il était infiniment triste, tout inondé de douleur. Et, derrière, à l’observer, des femmes en noir, pleureuses sans larmes, comme sorties de la Grèce antique. Les hommes, gênés, tête baissée devant cette souffrance devinée. La tombe immédiatement recouverte de terre trempée, lourde et grasse. Cette inscription préparée : EUKALIA, mon amour, gravée en lettres de pierre. Éternelles.
Eukalia, sa femme que lui, Mattias, n’avait jamais vue mais qu’il savait si belle, à ce qu’on disait, à ce qu’on murmurait depuis tant d’années dans les ruelles de Naxos, chez les plus vieilles gens parce que les autres, les jeunes, les étrangers n’avaient que faire de s’inquiéter de la vie d’une recluse que l’on n’avait jamais ou si rarement aperçue dans la rue ou sur le pas même de sa porte. Seul Michélis la connaissait. Il disait qu’il n’avait jamais connu femme plus merveilleusement belle de par toute la terre qu’il avait pourtant parcourue plus qu’aucun autre.
Un jour, il y avait des années de cela, Manolos, qui était apprenti chez Constantis le charpentier, l’avait aperçue l’espace d’un instant. Il reparait le toit de la maison voisine avec trois autres compagnons. Ils avaient parlé de la légendaire beauté d’Eukalia que personne n’avait encore vraiment vue dans le quartier, plus d’un an après son mariage avec Pétros. Volets toujours clos. Seule Maria Sinani, une servante engagée un mois après les noces, aurait pu en parler. Mais elle était sourde et muette. Elle venait d’un village de Péloponnèse, ce qui n’avait fait qu’accroître le mystère. Ce matin-là, un volet était entrouvert, légèrement. Manolos avait fait le pari avec les autres qu’il verrait la si belle Eukalia, qu’il entrerait dans sa chambre et la séduirait, lui, beau garçon auquel peu de filles de Naxos semblaient résister.
Il avait un peu plus de vingt ans. Il ne doutait pas un instant de la réussite de son entreprise s’il pouvait rencontrer la belle et secrète épouse. Il avait doucement ouvert le volet. Refermé derrière lui. La fenêtre était entrebâillée elle aussi. La pièce était sombre. Il n’y avait aucun bruit dans la maison. Pas à pas, doucement, il s’était avancé. Jusqu’à une porte dont il avait tourné la poignée avec précaution. Elle était là, debout, dans la pénombre, vêtue d’une longue robe claire. Elle le regardait, lui, de ses yeux qui brillaient comme des perles d’eau. Elle l’avait vu. Il était là, fasciné. Ce fut un regard de quelques secondes. Il lui sembla durer une éternité. Il entendit se fermer violemment les volets de la fenêtre qu’il venait d’enjamber et le rire grossier de ses camarades qui devaient avoir soigneusement coincé les volets puisqu’il ne pût les ouvrir. Et les pas de Pétros qui entra précipitamment dans la pièce, le surprenant, furieux, fou de rage et de jalousie. Il tenait un marteau dentelé à la main, un marteau dont il reçut plusieurs coups sur l’épaule, le bras et la tête avant que la servante n’intervînt pour calmer le sculpteur. Manolos était incapable de réagir. Pourtant il était jeune et fort. Plus fort que Pétros qui répétait avec des yeux hagards : “Tu l’as vue, dis, tu l’as vue ?”
— Non, non, je n’ai vu personne.
Et puis, ce coup sur la nuque, comme si tout s’effondrait. Des milliers de lumières et le visage si clair d’Eukalia. Ses yeux surtout.
On le retrouva, à demi inconscient, dans la ruelle. Il ne se souvenait plus de rien, seulement d’un visage si merveilleusement beau qu’il avait l’impression d’avoir pénétré dans un autre monde. Il avait mis plus d’un mois à se remettre de ses blessures. Il ne put dire au policier qui l’avait ainsi frappé et défiguré. Il avait tout oublié. Depuis, il se promène dans les rues de Naxos, balafré comme un corsaire, un œil à demi-fermé. Il se promène en traînant les pieds, un vieux sac de toile noire accroché à son bras raide. Il chuchote des mots d’amour, toujours les mêmes, où il est question de paradis, d’éternité et d’une femme si belle dont il serait devenu l’archange. Ainsi a vécu Manolos le doux-dingue qu’aucune fille n’a plus jamais regardé, enfermé dans un monde qui semblait le ravir à voir son regard habité de bonheur.
— Allez, dis-moi petit. Ne me fais pas attendre. Qu’est-ce que la vie a encore inventé pour me torturer ?
— Il faut rentrer à Naxos. Au moins quelques jours. Il l’exige.
— Il... Qui, il ?
— Le commissaire. Pour vous interroger sur... sur la mort de votre femme, sur ma sortie avec le bateau de Michélis...
— Il y a un an...
— Je crois qu’il a reçu une lettre anonyme. Je ne sais pas vraiment. Il faut revenir. Autrement...
— Autrement quoi... ?
Et les derniers mots, il les chuchote entre deux hoquets, comme s’il vomissait du poison.
Ils le sont.
Pétros voit la pièce tourner autour de lui. Il s’agrippe à la table, au fauteuil où il s’effondre. Il entend, lointaine, la voix angoissée de Mattias lui dire que rien ne sera fait avant son retour mais qu’il doit revenir s’il veut éviter l’irréparable. Il met plus d’une heure avant de pouvoir reprendre vie, avant de pouvoir comprendre et parler. Il se lève alors, lentement.
— Petit, il faut partir.
— Il fait encore trop chaud.
— À quelle heure est le bateau ?
— À huit heures.
— Alors, il faut y aller.
Il faut aller chercher Jason qui somnole sous l’olivier. Il souffle, immobile, ayant même renoncé à chasser les mouches. C’est déjà un vieil âne. Il n’aime guère qu’on le dérange dans son sommeil. Pétros ne ferme même pas la porte de la maisonnette. Mattias le lui fait remarquer. Il lui répond qu’il n’a rien à voler et que cela n’est que de peu d’importance. Que l’essentiel est ailleurs, qu’il faut se hâter.
Alors ils prennent le chemin de la colline. Sous la chaleur blanche, ils s’éloignent, Pétros, le cœur étouffé d’angoisse, assis sur le vieil âne qui renâcle, à l’ombre d’un grand parapluie noir, et Mattias qui tient la bride de Jason.
Aucune ombre, aucun autre voyageur sur ce chemin de pierre et de poussière. Lorsque la pente est trop forte, Pétros descend et marche un peu. Parfois le vieil âne plante ses deux pieds et refuse de repartir. Mattias doit lui parler longuement. Il fait une chaleur blanche. L’Égée, à l’infini, étincelle comme un miroir aux millions de facettes.