L’EMBARQUEMENT
Mattias porte le sac de Pétros. Léger. Quelques vêtements jetés à la hâte. Pétros relève la tête en passant devant le capitaine qui salue les passagers d’un air lointain, absent.
— Bienvenue à bord. Bienvenue à bord. Bienvenue à bord...
— Merci, répond Pétros qui s’est arrêté quelques secondes.
Ils se regardent. Pétros lui dit, avec son regard si bleu qui fouille et paralyse :
— On a beau fuir, il y a toujours un retour. Vous devez en avoir vu, vous, des gens qui fuient et qui reviennent...
Ils se regardent toujours. Le capitaine n’a même pas l’air surpris. Il hoche la tête. Pétros s’est déjà éloigné. Il n’attend pas de réponse. Il a dit ça pour dire quelque chose, parce que le capitaine a l’air préoccupé, ailleurs. Peut-être regrette-t-il la terre ferme, son village et sa jeunesse ? Il arrive toujours un temps où l’on regrette sa jeunesse, où l’on s’y enferme.
Le bateau s’éloigne. Hydra n’est plus qu’une ombre tachetée de points lumineux.
— Au Pirée, dit Mattias, on logera chez un copain.
— Comme tu veux. Mais je préférerais repartir tout de suite.
— Il n’y a pas de bateau avant demain matin.
— Demain... c’est bien loin demain. Ce sera peut-être trop tard.
— Ils vous attendent.
La nuit est tiède, lumineuse. Pétros va s’asseoir sur une chaise longue, sur le pont avant. De temps en temps, il sent la fraîcheur des embruns. La peau du visage commence à lui tirer. La mer est calme. C’est à peine si l’on aperçoit un peu d’écume d’une vague oubliée qui s’est repliée sur elle-même. À l’ouest, il fait encore rouge. Plus loin là-bas, en France, à Paris, près de la rue Bonaparte, entre Le Louvre et le palais du Luxembourg, la lumière doit être douce sur la Seine.
Il y a si longtemps... Si longtemps... Chasse-les avant qu’ils ne te déchirent ! Si tu commences à te réfugier dans ton enfance, c’en est fini de toi ! De toute façon... Que veulent-ils donc ? Pourquoi le rappellent-ils ?
— Mattias, répète-moi ce qu’ils t’ont dit.
Pour la centième fois, la même question.
— Que vous devez revenir le plus vite possible. Ils veulent vous entendre à propos de votre femme.
— Mais pourquoi ne sont-ils pas venus à Hydra ? J’aurais pu leur répondre tout aussi bien.
— Ils ont parlé de cimetière, de certificat... Je n’ai pas compris.
— Ils n’oseraient pas ! Ils n’ont aucun respect de la vie, aucun...
— À quelle heure part-on demain ?
— En fin de matinée.
— Il n’y a pas d’autre bateau ?
— Non. C’est le seul.
Les lèvres sont salées. Légère brûlure. Il faut chasser l’angoisse, ne pas se torturer inutilement. La douleur est encore trop vive, trop proche.
— Dis-moi, Mattias, as-tu avancé depuis six mois ?
— Vous verrez... Nitsa n’a pas voulu poser nue. Elle a seulement accepté de se déshabiller jusqu’à la taille. Alors, j’ai fait un buste. Le plâtre est bon mais la pierre... C’est encore une de ses idées. Pourtant, tous les jours, je la vois nue. Je n’ai pas vraiment attaqué le bloc. Je me sens bête. J’ai peur de me tromper.
— Tu es trop ambitieux, petit, beaucoup trop. Tu n’as pas encore assez observé. Fais des plâtres, regarde, compare, caresse la matière. Tu veux aller trop vite. Dans dix ans, dans vingt, tu seras un grand sculpteur si tu t’en donnes la peine.
— C’est trop long.
— Il faut savoir ce que tu veux. Il faut des années pour savoir sculpter.
— Dix ans ! C’est trop dingue.
— Si tu ne sais pas attendre, tu resteras médiocre. Tu ferais mieux de tout abandonner... Allez, laisse-moi maintenant. Laisse-moi seul, je t’en prie.
Il se lève en boitillant. L’arthrose. Depuis quelques années, elle le tenaille. Peu à peu, elle a gagné le dos, après les articulations des poignets. À force de rester debout, à force de frapper la pierre.
La nuit est douce. Une vraie nuit d’été parfumée de rêves décrochés des étoiles marines, une nuit de tous les souvenirs et de toutes les espérances. Sur le pont, un peu plus loin, dans l’ombre claire, un couple s’abandonne aux caresses et au rire. Pétros ne les envie même pas. Il aime simplement les voir ainsi, soudés l’un à l’autre, absents au monde. Autrefois, quand il était jeune, il aurait tout fait pour attirer l’attention de cette femme. Tout fait pour qu’elle le remarque et lui cède, parce qu’elle était belle et qu’il ne supportait pas que la beauté lui échappât. Il voulait toutes les connaître, absolument, pour leur voler un peu de leur secret au-delà même de la jouissance. Chasse tes souvenirs, Pétros. Jette-les dans l’eau blanche, sous l’écume de l’étrave. Ne songe à rien, pas même à demain, surtout pas à demain. Le souvenir, c’est la mort. Et l’avenir est trop incertain.
Regarde la nuit qui tombe, qui s’incruste. C’est une nuit éternelle, comme il y en a eu par milliers et millions, comme il y en aura tant encore. Sur leurs barques, les guerriers achéens ont dû, il y a bien longtemps, la connaître et l’aimer cette mer qui les a vus fuir les invasions doriennes. Et les pêcheurs du Pirée, et Cimon qui ramena de Skyros les ossements de Thésée, et Eudoxe de Cysique qui la traversa tant de fois, cherchant la route de l’Afrique, et Thémistocle, le vainqueur de Salamine. Néarque à qui Alexandre le Grand confia la flotte qui explora les côtes de la Perse, Conon qui se réfugia à Chypre auprès du roi Evagoras, et Lysandre, Agésilas, Polyclète de Samos et tant d’autres, généraux et archontes, simples soldats, marins ou pêcheurs, par dizaines de milliers, qui ont navigué sur la mer sacrée, d’île en île, de fuite en rêve, de victoire en servitude.
Regarde la nuit, Pétros, emplis-toi d’elle, respire-la jusqu’à te saouler de son éternité. Pétros se lève, lentement, le Coryphée tangue doucement, danse légère, infinie, danse de vie que la nuit éclabousse d’ombres scintillantes. Il s’approche de Mattias accoudé, un peu plus loin, au bastingage, lui pose la main sur l’épaule.
— Si tu travailles, tu n’as pas à craindre la médiocrité. Tu as du talent.
— Si vous le dites...
Mattias ne tourne pas la tête. Il regarde fixement la nuit.
— Ne fais donc pas ta mauvaise tête ! Tu es trop susceptible. Tu as du talent mais il ne faut pas le gaspiller. Ne brûle pas les étapes. Passe une année à Carrare, une seule année. Et tu verras comme tes mains sauront reconnaître la pierre et l’adoucir et lui donner vie. Quand tu poseras la main sur ton bloc, tu le sentiras vibrer, trembler comme une femme. Il deviendra chaud, frémissant. Il deviendra léger. Il te suffira de fermer les yeux et tu verras naître les formes, tu verras les muscles se tendre, les corps s’ouvrir et se donner à toi. Là seulement tu connaîtras l’amour de la pierre.
Mattias ne dit rien, il ne tourne même pas la tête. Il sent la présence de Pétros qu’il s’est juré d’imiter et de dépasser. Au fond de lui, il sait que celui-ci a raison mais tout va si lentement à son gré ! Pourquoi lui, Mattias, ne pourrait-il pas aller plus vite, plus loin ? Et la voix chaude, derrière lui, cette main sur son épaule.
— Je t’aime, petit. Je t’aime comme le fils que je n’ai jamais eu. Mes conseils t’ennuient. Si... je le sens… Ne secoue pas la tête. Ils t’ennuient. Tu as peut-être raison. Il faut savoir secouer la poussière sur les vieilles choses. Mais au-dessous, parfois, il y a des trésors qu’il ne faut pas jeter. Je n’ai rien inventé, Mattias. Je te répète ce que m’ont dit mes maîtres de Carrare. Et bien avant eux, Michel-Ange, et plus tôt encore Phidias, Praxitèle, Cimon, Lysippe et tant d’autres. La Grèce est pleine de leurs conseils. Les musées en sont la mémoire vivante. Ne m’écoute pas, Mattias, mais écoute-les, eux, qui sauront te dire les chemins de la beauté, les chemins de l’éternité. Sans se retourner, Mattias pose sa main sur celle du vieux Pétros. Ils ne disent rien. Les étoiles se perdent dans la mer et la lune se lève. Au loin, elle abandonne une longue traîne blanche sur l’Égée. Un grand silence que Pétros brise en tremblant parce qu’il ne peut plus échapper à l’angoisse.
— Dis-moi, petit, ont-ils vraiment parlé du cimetière ? Que cherchent-ils ?
— Je ne sais pas. Je leur ai simplement promis de vous ramener dans les huit jours. Ils vous attendent.