III - Qui veut surprendre est surpris

867 Words
III Qui veut surprendre est surprisQu’était devenu le baron Hector de Sandras ? Il avait, avons-nous dit, rôdé longuement à travers les salons, protégé d’ailleurs par l’indifférence générale. Il était allé d’une extrémité à l’autre, jusqu’aux dernières pièces réservées aux invités, et là, profitant des instants où la danse ou toute autre attraction faisait le vide autour de lui, il posait sa main sur le bouton des portes et essayait de les ouvrir. Elles étaient fermées, et une pression des doigts ne pouvait suffire à faire jouer les ressorts. Quel que fût le dessein qui eût germé dans sa tête, peut-être le baron Hector y eût-il renoncé, si tout à coup une crampe, le saisissant à l’estomac, ne l’eût rappelé à cette sinistre réalité, la faim. Il eut peur de défaillir : – Non ! non ! murmura-t-il en pâlissant, je ne veux pas faiblir : il me faut toute ma force… aujourd’hui ou jamais ! À ce moment, un laquais, chargé d’un ordre subit, avait déposé sur une console son plateau chargé de gâteaux et de liqueurs. Au risque d’être surpris et par conséquent de paraître profondément ridicule, Hector mangea coup sur coup plusieurs gâteaux, puis il se mit à vider un à un les verres de punch. Peu à peu la chaleur de l’alcool, se dégageant, lui monta au cerveau ; il lui sembla qu’une énergie nouvelle s’infusait en lui. Il but, il but encore. Et comme il entendit des voix se rapprocher du salon où il se tenait, il en sortit vivement, décidé à tout pour arriver au but qu’il s’était fixé d’avance. Le hasard le servit. Il remarqua un laquais qui apparut soudain de derrière une tenture. Il était peu probable, que comme dans les féeries, il eût passé à travers la muraille. Donc il y avait là une porte. Manœuvrant adroitement, le baron Hector constata bientôt que ses déductions ne l’avaient pas trompé. Derrière l’épaisse tapisserie se trouvait un châssis mobile donnant accès sur une serre d’hiver. Tout était sombre. Cependant, sous le reflet de la nuit d’hiver, jetant à travers les vitrages sa lueur blafarde, les silhouettes fantastiques des plantes vertes dessinaient vaguement leurs formes bizarres. Hector se faufila par le châssis déplacé. Il était seul. Il se glissa autour des caisses, recevant parfois en plein visage le heurt brusque d’une tige, mais insensible à tout ce qui n’était pas l’idée dominante à laquelle il obéissait. Maintenant il avait trouvé la muraille, et les mains étendues, il palpait, cherchant. Et ses doigts rencontrèrent un bouton de cristal. Il tendit de nouveau l’oreille. Aucun bruit ne retentissait de l’autre côté du panneau qui, bientôt, tourna sous l’effort de sa main. Où était-il ? Dans une salle de bains, une de ces merveilles de goût raffiné qui sont à la mode depuis quelques années. Une lampe, descendant du plafond par des chaînes d’acier, jetait sur les murs à soubassement d’onyx, une lumière tamisée par un cristal bleuâtre. Sous les pieds, des tapis tissés de laines d’Orient, blanches comme des toisons, amortissaient tout écho. Personne. En Face, une autre porte. Hector y alla tout droit, et cette fois, délibérément ouvrît. C’était le boudoir de repos, nid de dentelle et de satin, chiffonné par les doigts d’une fée. Enfin, une troisième porte… et l’ayant entrouverte, Hector ne put réprimer une exclamation de triomphe. Devant lui, coquette, riche, voluptueuse, était la chambre à coucher de la comtesse Léonide. Le baron obéissait-il donc à une de ces exaltations cérébrales qui font les bourreaux ou les martyrs d’amour ? Et cependant, quoiqu’une sorte d’ivresse sourde lui serrât les tempes, quoiqu’il eût aux membres des frissons inconscients, c’était d’un œil subitement redevenu froid et dur que Sandras examinait cette chambre. Il la voyait dans ses moindres détails, déjà prête à envelopper dans ses torpeurs reposantes la comtesse fatiguée du bal. Après hésitation, il y pénétra, étouffant le bruit de ses pas. Là aussi une lampe, à lueur douce, lui permettait de juger de tous les détails. – Où me cacherai-je ? murmura-t-il. L’alcôve était large, spacieuse, alourdie de rideaux de soie qui se drapaient en plis épais. Hector les souleva. Il y avait là comme un fond d’ombre vers lequel nul rayon ne glissait. C’est bien, dit encore le baron Sandras. Ah ! ma belle comtesse, vous ne prévoyez guère la surprise que je vous prépare. Il avait à ses lèvres pâles un sourire presque féroce. Et avec une précision de mouvements qui prouvait une résolution inébranlablement arrêtée, il alla refermer la porte du boudoir, et sûr de n’avoir pas attiré l’attention, certain aussi de n’avoir pas été vu par la comtesse pendant le bal et par conséquent de n’avoir pas éveillé ses défiances, il se tint prêt à se glisser sous les rideaux à la première alerte. Là, encore éclairé par la lampe, il fouilla dans la poche de son habit et sa main reparut armée d’un petit poignard, à poignée d’acier, dont il essaya froidement la pointe sur son ongle. Puis il fit jouer dans l’air la lame qui s’irisa au reflet de la lampe. – Allons ! se dit-il, la belle Léonide m’obéira… sinon… Il n’acheva pas. Des pas venaient de retentir à l’extérieur de la chambre, du côté opposé au boudoir. Était-ce donc la comtesse qui s’était enfin séparée de ses invités ? Le baron crispa sa main sur sa poitrine : peut-être craignait-il que les battements précipités de son cœur ne révélassent trop tôt sa présence. Mais non, ce n’était point le pas d’une femme. On approchait. La clef joua dans la serrure… Hector se jeta derrière les rideaux, se courbant… Et la voix de la camériste dit : – Si monsieur le comte veut bien attendre quelques instants, je vais prévenir Mme la comtesse.
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