IV
Le mariLe comte de Barnes était un homme de très haute taille, aux épaules larges et carrées.
Bien que son costume fût celui d’un explorateur – guêtres de cuir, culotte de velours brun, blouse serrée à la taille par une ceinture de cuir, cependant il avait ce qu’on appelle grand air.
Il paraissait plutôt cinquante ans que quarante.
Le teint était hâlé, les pommettes saillantes ; le visage étiré se terminait par une barbe taillée à l’américaine, c’est-à-dire pendant sous le menton dont la partie bombée était soigneusement rasée.
Mais dans cette physionomie, tout résidait dans les yeux et dans la bouche.
Les yeux petits, noirs, profondément enfoncés sous l’orbite qu’embroussaillaient des sourcils grisonnants, la bouche charnue, large, franche, pour tout dire d’un mot, honnête.
Ou devinait l’homme intrépide, prêt à lutter contre tous les dangers, physiques ou moraux, sûr de lui parce qu’il était sûr de sa conscience, ne redoutant ni les fauves des bois ni les bandits sociaux
Une vraie nature, aurait dit un artiste.
Il portait à la main une petite valise, un de ces chefs-d’œuvre que les layetiers anglais ont inventé à l’usage de ceux qui, vivant au hasard, doivent comme le philosophe antique tout porter avec eux.
Il était entré dans cette chambre, – plus qu’en mari, – en maître, sans même regarder autour de lui, sans donner un regard à ces mille raffinements du luxe parisien.
De ses gros souliers ferrés, il écrasait ces tapis smyrniotes que seuls des pieds nus de femme semblaient devoir fouler.
Grave, ayant aux sourcils un froncement douloureux, il s’était laissé tomber sur un fauteuil, au coin du feu, et là, immobile, ayant jeté loin de lui, au hasard, le feutre qui couvrait sa tête, il regardait les tisons oh couraient ces lignes brisées, fantastiques, dont tant de malheureux ont voulu follement interroger le sens.
S’étant un peu soulevé, Hector, blême de surprise encore plus que d’épouvante, regardait ce crâne large sur lequel les cheveux drus s’épaississaient, grisonnants.
Quelles pensées gisaient sous cette enveloppe, cachant un cerveau puissant ? Pourquoi cet homme, ce mari, était-il là, pensif, sombre, quand il pouvait, de par son droit, entrer à larges pas dans les salles du bal, certain d’être accueilli par des sourires et des mains tendues, quand il pouvait aller droit à l’adorable comtesse dont tous étaient envieux, et s’inclinant devant elle lui dire ces simples mots :
– Ma femme !
De lui, le baron Hector ne savait rien de plus que les autres. Le comte de Barnes était un savant, un chercheur, qui jusqu’à l’âge de quarante ans s’était dévoué à l’étude du vrai. Géologue comme Lyell, botaniste comme Darwin, naturaliste comme Agassiz, il correspondait des divers points du monde avec les plus illustres. Son nom avait plus d’une fois retenti à l’Académie des sciences.
Un jour, frappé de la foudre d’amour, le comte de Barnes avait épousé la fille du vieux comte de Volsay, mort sans fortune dans une maison de fous où son état de caducité enfantine avait nécessité son internement. Tous avaient approuvé ce mariage qui sauvait de la misère l’héritière d’un des plus grands noms de France.
Les millions du savant comte de Barnes ne pouvaient recevoir un plus honorable emploi.
Certes, chacun croyait que le comte avait à jamais renoncé aux explorations lointaines. Un jour, sans prévenir aucun de ses amis, il était parti. Aujourd’hui, sans avoir été annoncé par aucun avis, il revenait…
Décidément, le comte Olivier de Barnes était tout au moins un original.
Ces souvenirs, rassemblés à la hâte, avaient rapidement traversé la mémoire du baron de Sandras. Mais, tandis qu’il considérait cet homme qu’une préoccupation singulière, – une grande douleur peut-être, – semblait écraser, Hector se disait instinctivement que dans cette existence il devait y avoir un mystère, un crime peut-être.
Les minutes passaient. Le comte n’avait pas bougé.
Mais voici qu’un froissement de soie susurra à la porte de la chambre.
La comtesse était entrée.
Le mari, absent depuis cinq ans, n’avait même pas tourné la tête.
Saisi par le démon de la curiosité, et cependant serré d’une angoisse qu’il ne pouvait définir, Hector s’était blotti de nouveau dans l’ombre des rideaux, retenant sa respiration, sentant au front une sueur froide.
Du reste, prêt à la défense, s’il était besoin, il serrait dans son poing crispé la garde du poignard d’acier.
La comtesse, – troublée sans doute par l’indifférence de celui dont elle portait le nom, – s’était arrêtée devant la porte soigneusement refermée.
Elle était d’une pâleur telle que la mort même n’aurait pu l’augmenter.
Ses lèvres, – violacées, – avaient des contractions inconscientes ; et pourtant il était évident qu’elle tentait d’inouïs efforts pour reprendre son sang-froid.
Tout à l’heure, au seuil de cette chambre, elle s’était crue maîtresse d’elle-même. Mais, maintenant, l’immobilité même du comte paraissait la frapper d’une terreur plus grande.
Trois fois elle agita les lèvres, trois fois aucune parole ne s’en échappa.
Mais à ce moment, le comte, – après une longue aspiration, – se tourna du côté de sa femme, et la voyant, se leva et dit :
– Asseyez-vous, madame. J’ai à vous parler… longuement, très longuement…
Elle ferma à demi les yeux, comme si, l’apercevant moins distinctement, elle se sentait plus forte pour parler, et ce fut d’une voix presque calme qu’elle répondit :
– Ne pourriez-vous, monsieur, remettre cet entretien à demain ?…
Il la regarda bien en face :
– À demain ? Et pourquoi ?
– Je suis exténuée de fatigue…
– C’est pourquoi, madame, je vous ai priée et je vous prie encore de vous asseoir… À mon tour, je vous serais obligée de ne point me contraindre à des redites inutiles. Je vous parlerai cette nuit, et cette nuit vous m’entendrez, parce que demain je repartirai…
À ce dernier mot, un tressaillement rapide agita la comtesse.
Quel que fût le supplice, – encore inconnu, – que lui infligeât la présence de son mari, elle avait la certitude d’être promptement délivrée.
Le comte avait surpris ce mouvement :
– Ne vous hâtez pas de vous réjouir, madame, reprit-il de sa voix dont le calme avait quelque chose d’effrayant, rappelant l’organe monotone du juge qui lit un arrêt formulé d’avance ; demain, je ne serai plus là, parce que dans quelques heures l’œuvre pour laquelle je suis venu sera accomplie, et que vous serez châtiée…
Le mot brutal sembla frapper la comtesse en plein visage comme un coup de fouet.
L’orgueil tout à coup domina la peur, et elle reprit avec colère :
– Châtiée ! oubliez-vous donc, monsieur, à qui vous parlez ?…
– Je n’oublie rien, madame. Et à votre tour, je vous demanderai si, d’aventure, pendant mes années d’absence, vous avez perdu le souvenir…
Elle eut encore aux yeux un éclair de révolte. Mais elle se tut.
– Du reste, madame, reprit le comte dont l’impassibilité ne se démentait pas un seul instant, il est utile que je vous rappelle ce qui s’est passé entre nous… Veuillez, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, prendre un siège et m’écouter…
Cette fois, réprimant à peine un haussement d’épaules, elle se laissa tomber sur une chaise longue, la tête penchée en arrière, les yeux aux draperies, les mains croisées sous les seins, comme résignée à tout entendre sans se donner même la peine de discuter.
Quant au comte, pas un pli de son visage n’avait bougé.
Dans la placidité sévère de cette physionomie énergique, on devinait une résolution invincible.
Sans colère, d’une voix que nulle émotion ne semblait troubler, M. de Barnes commença ainsi :
– Je vous ai beaucoup aimée. C’était une folie, j’avais cru qu’une affection sans bornes, un dévouement de tous les instants, pouvaient vous toucher. C’était plutôt un père qu’un époux que je vous donnais. Vous étiez pauvre, j’étais millionnaire. J’étais prêt à souscrire à toutes vos fantaisies de jeune fille. Je vous ai entourée de toutes les recherches du luxe le plus raffiné. Indulgent à vos caprices, à vos excentricités, et cela parce que je croyais à votre honnêteté, je n’ai jamais formulé un reproche… et, en récompense de cette soumission, disons le mot, de cette adoration… vous avez tenté de m’empoisonner !
Le comte s’arrêta. Peut-être son calme n’était-il qu’apparent.
Léonide n’avait pas bougé.
M. de Barnes passa la main sur son front et reprit :
– Comment cette épouvantable pensée avait-elle germé dans votre cerveau ? De quel crime vouliez-vous me punir par le plus lâche des crimes ? Ma seule faute était de vous avoir aimée, de vous avoir donné mon nom. Vous me haïssez de toutes les énergies d’une nature perverse… Lorsque je vous surpris, ici, dans cette chambre même, versant le poison qui devait me tuer, j’eus d’abord la pensée de faire justice… Souvenez-vous ! M’élançant vers vous, je vous arrachai le flacon de mort et le broyai sous mes pieds. Puis ma main se leva sur vous, sur vous qui, lâche et suppliante, étiez tombée écrasée à mes pieds… Mais cette main ne retomba pas… je ne me vengeai pas… je vous plaignis presque. Vous étiez pour moi une malade, une folle !…
On entendit un craquement.
Entre ses doigts crispés, la comtesse avait écrasé les branches d’ivoire de son éventail.
– Oh ! je sais que ces mots vous irritent, continua le comte dont l’accent s’éleva légèrement Maladie, folie, ces vérités vous semblent autant d’insultes. Et pourtant là était votre excuse… si des crimes se peuvent excuser. Il est dans cette ville, orgueilleuse, dont vous aspirez à être la reine, il est dans Paris une fièvre, plus dangereuse que la mal’aria de Rome, le vomito de Lima, fièvre faite de vanité, de passion, de désirs sans frein : l’exaltation vous prend au cerveau, le brûle, le dessèche. Le cœur n’agit plus. Devant vos yeux troublés, des hallucinations fantastiques, éclairées par une lueur d’or, se meuvent comme des spectres fascinateurs. Pour vous, tout disparaît, sauf ce mirage insensé qui vous appelle et vous entraîne. C’est la folie de la richesse, c’est la folie de l’ambition, la folie du luxe… Oh ! maudits, maudits soyez-vous, vous qui vous appelez les Fous de Paris !…
Le comte s’était levé. Possédé un instant par l’indignation qui étreignait sa conscience, il s’était dressé, le bras levé, comme s’il eût été prêt à écraser l’adversaire menaçant…
– Et c’est à cette folie, reprit-il, que j’avais prétendu vous disputer ; et c’est pour lui obéir, c’est pour la satisfaire, que vous avez voulu me tuer !… Et ce qui m’épouvanta, ce ne fut certainement pas la mort, car, cent fois, luttant contre la nature, je l’ai vue de plus près. Non ! Ce qui me terrifia, c’est que vous, la femme adorée, adulée, heureuse ! c’était vous qui aviez conçu la pensée de cette infamie !…
La comtesse tourna lentement la tête vers son mari :
– Pourquoi me rappelez-vous cette scène ? dit-elle froidement. N’ai-je pas avoué… ma faute !… et vous-même, en partant, ne m’avez-vous pas dit que vous oublieriez ?
– Oui ! oui ! fit le comte en secouant la tête. Dans mon désespoir, dans mon horreur, je m’enfuis loin de vous !… En une minute, j’avais vieilli de vingt ans ! Vous aviez tué en moi toute foi, tout espoir ! Oui, j’ai fui loin de vous… mais savez-vous bien pourquoi ?…
– Non !…
– Je vais vous le dire !…
Il s’approcha d’elle et fixa en plein sur ses yeux son regard noir et profond.
– J’ai tout quitté, j’ai voulu tout abandonner parce que, vous regardant alors comme je vous regarde en ce moment, scrutant vos yeux comme je le fais, sondant les profondeurs de votre pensée, aussi claire à mes yeux que les eaux d’un lac… j’avais deviné que sur cette pente où vous aviez glissé une première fois, vous ne vous arrêteriez plus ! Vous aviez voulu tuer, vous tueriez encore…
– Mensonge et calomnie !…
– Attendez avant de parler de mensonge ! interrompit brutalement le comte, qui devenait plus pâle à mesure que le calme de sa femme le torturait davantage. Oui, vous étiez vouée au meurtre… Et pourquoi ? Parce que vous me haïssiez ! C’était moi que votre fureur menaçait, parce que j’étais l’obstacle à je ne sais quels rêves encore mal formulés ! J’étais riche, mais je n’étais pas ambitieux ! Je vous avais faite comtesse ; je vous avais conquis l’estime de tous ! Qu’était cela pour vous ? Vous avez été atteinte de la maladie de Paris, de l’hystérie irrésistible qui secoue les êtres satis âme et sans cœur ! Vous vouliez être duchesse, princesse, reine ! Vous vouliez un compagnon de ces débauches mondaines où le luxe est une sorte de p**********n. Et moi je n’étais qu’un savant ! Vous ne pouviez trouver avec moi que les saines jouissances du devoir accompli et du progrès réalisé ! Vous pouviez porter dignement un nom que saluaient ceux que la science sauve de la misère et de la mort… En vérité, vous vous souciez bien de cela ! Et vous vouliez être veuve… à tout prix !… Osez donc dire que cela n’est pas vrai !
– Je n’affirme ni ne nie, dit la comtesse. J’attends.
– Nier ! Vous savez bien que cela n’est pas possible, puisque, terrifiée par la découverte de votre crime, vous avez écrit et signé de votre main l’aveu de ce crime !… Ce papier qui vous accuse et peut vous envoyer en cour d’assises…
– Monsieur !
– En cour d’assises, comme empoisonneuse ; ce papier est en sûreté, soyez-en certaine.
Instinctivement, involontairement peut-être, le comte, en prononçant ces derniers mots, avait porté la main à sa poitrine.
« Le papier est là, dans son portefeuille, » pensa la comtesse, qui avait surpris ce mouvement.
– Prétendriez-vous en faire usage ? demanda-t-elle ironiquement. Vous plairait-il que la comtesse de Barnes, car tel est mon nom, ne l’oubliez pas, comparût sur le banc des accusés ?…
– C’est ce que je déciderai tout à l’heure, dit le comte d’une voix grave. Je vous l’ai dit, je suis venu pour prononcer votre arrêt…
Léonide ne put réprimer un mouvement de colère : tout son orgueil révolté lui monta aux lèvres, et elle s’écria :
– Par grâce, monsieur, ces menaces sont indignes d’un galant homme… Épargnez-les-moi, et allez au fait !…
– L’impatience vous égare, madame. Ici, vous n’avez pas à ordonner, mais à obéir !… Car ce n’est pas seulement l’empoisonneuse que j’ai à punir, c’est la femme qui deux fois depuis lors a attenté à ma vie… et qui a fait pis encore.
À ce moment un léger frémissement, comme le bruit d’une étoffe qu’on froisse, arrêta sur les lèvres du comte les paroles prêtes à s’en échapper.
C’était le baron de Sandras qui n’avait pu réprimer un frisson. C’est qu’aussi le hasard l’initiait à d’épouvantables secrets. Quels sentiments éprouvait cet homme qui s’était introduit dans la chambre d’une femme pour la menacer de mort, sinon pour la frapper, et qui, tout à coup, apprenait l’histoire d’un effroyable passé !
Le comte avait tourné la tête dans la direction de l’alcôve. Mais, trop préoccupé pour s’arrêter à un incident insignifiant en apparence, il dit, sans y attacher plus d’importance :
– J’ai hâte d’en finir, madame. Car, en dépit du mépris mêlé d’horreur que vous m’inspirez, je ne suis pas un tortionnaire. Peut-être frapperai-je, mais je ne ferai pas souffrir. Oui, deux fois, j’ai failli périr par vos ordres… vous avez soudoyé des assassins contre moi.
– C’est faux, vous dis-je !…
– La première fois, ce fut à mon arrivée à Marseille, alors que je me préparais à monter sur le Volga, qui devait m’emporter vers l’Asie Mineure. Comme je posais le pied sur la passerelle qui allait du quai au navire, une planche se déroba sous moi… et je fus précipité à la mer…
– Accident ! articula la comtesse.
– Je le croyais, fit tristement le comte. Mais, trois jours après, une épouvantable tempête assaillit le navire. Les lâches ont l’épouvante de la mort et surtout des châtiments que leur crédulité leur montre par-delà le tombeau… Comme on croyait le navire perdu, comme nul secours humain ne paraissait pouvoir nous soustraire au naufrage, un matelot s’approcha de moi et me dit ; « Pardonnez-moi, car j’ai voulu vous assassiner !… »
– Eh bien ! cet homme voulait sans doute se venger de quelque grief imaginaire ou réel !
– Non ! une femme était venue à Marseille, et là, déguisée, rôdant sur le port, elle avait choisi l’instrument de son nouveau crime !… Elle avait trouvé cet homme et l’avait payé !… Et cette femme, c’était vous !
– Je vous dis que ce n’est pas vrai ! Des preuves !
– Des preuves, dites-vous… D’une part, cet homme, par remords, par crainte, fut pris d’une fièvre pernicieuse qui le tua et, avant de mourir, il écrivit et signa l’aveu qu’il m’avait fait verbalement…
– Mais, à supposer qu’il ne mentît pas, savait-il qui était cette femme ?
– Oui, car, reçu par elle dans l’humble auberge oh elle s’était cachée, cet homme, sans qu’elle s’en aperçût, voulant se créer au besoin des éléments de défense ou entraîner sa complice avec lui, lui avait dérobé un médaillon contenant deux portraits… Le vôtre et le mien, madame !… Et c’est au dos même de ce portrait qu’il a écrit et signé son aveu… Je connais le nom de cette auberge… Je sais encore qu’elle est toujours habitée par les mêmes gens qui ne l’ont pas quittée depuis cinq années… Je sais encore qu’ils n’ont pas oublié la voyageuse mystérieuse qui, il y a cinq ans, reçut un matelot dans sa chambre et qu’ils pourraient la reconnaître… Vous me demandiez des preuves, madame ! Pensez-vous que celles-là soient suffisantes !… Est-il un tribunal qui hésiterait à vous condamner ?…
Cette fois, la comtesse, d’un seul élan, se dressa sur le tapis.
Les bras croisés sur sa poitrine, les yeux largement ouverts, dans toute l’arrogance de sa splendide beauté, elle se tenait devant le comte, la bouche contractée par une indicible expression de défi :
– Eh bien ! oui ! dit-elle sourdement. Oui, je vous hais ! Oui, pour me délivrer de vous, de la chaîne trop lourde qui me rive à vous, pour reconquérir ma liberté, j’ai tout tenté ! Je vous hais, non seulement parce que vous êtes mon mari, mais parce que vous vous prétendez un de ces héros de vertu que rien ne détourne de leur chemin !… Ah ! Vous nous appelez les fous de Paris ! Soit, du moins nous avons au cœur, au cerveau la passion qui resplendit, qui étincelle, qui embrase !… C’est la fièvre, dites-vous, soit encore ! mais une fièvre faite d’âcres jouissances qui mettent en jeu toutes les fibres de l’être !… Vous me menacez de vos gendarmes, de vos tribunaux !… Peut-être pousserez-vous l’impassibilité des consciences fortes jusqu’à me traîner à l’échafaud !… Eh bien ! écoutez-moi… Vivre liée à vous, captive de cet esclavage qui s’appelle le mariage, et qui me fait horreur parce que c’est votre nom que je porte, vivre ainsi, pour moi, c’est mourir cent fois, mille fois, de colère, de dégoût et de haine !… Et maintenant que j’ai vidé mon cœur, que je vous ai craché au visage ce dégoût et cette haine… faites de moi tout ce qu’il vous plaira !…
– Vous êtes la dernière des misérables ! s’écria le comte.
– Trêve d’injures ! votre arrêt. Ayez donc au moins le courage de le prononcer. Puis je verrai si je dois m’y soumettre !
– Eh bien ! oui. Vous vous soumettrez ! cria le comte la saisissant par le poignet et la jetant à ses pieds sur le tapis… Car je n’ai plus pour vous ni pitié ni dédain… Vous avez voulu m’empoisonner, je sois parti et je me suis tu… Vous avez payé un misérable pour me précipiter à la mer… il y a de cela cinq ans… je vous ai même laissé ignorer que je connusse cette nouvelle infamie… Mais vous avez commis un crime plus grand encore… et c’est celui-là qui me rendra implacable…
La comtesse ricana. En vérité, cette créature pervertie était d’une effrayante beauté. Pâle, les yeux chargés d’éclairs, elle eût servi de modèle pour une Némésis antique.
Elle était restée agenouillée sur le tapis ; mais, rejetée en arrière, la gorge presque hors de sa robe, elle ressemblait à une bacchante ivre.
Lui se penchait sur elle, et haletant, il lui disait :
– J’avais un ami, un frère, Lionel ; celui que nous appelions Lionel Sans-Nom ! pauvre enfant sans mère, sans famille ! Toute ma vie, je m’étais dévoué à lui ! Il était beau, intelligent ! il m’aimait… oh ! oui ! autant que je l’aimais moi-même… L’avenir s’ouvrait devant lui radieux et beau… j’avais aplani devant lui les duretés de la vie. Dévoué à la science, comprenant toutes les grandeurs du travail, Lionel, mon élève, eût continué, eût achevé mon œuvre… Hélas ! je dus partir, m’éloigner de lui !… emportant ma honte et mon désespoir ; je renonçais à tout… j’oubliais tout !… et je m’enfonçais dans les solitudes de l’Asie Mineure… Je me perdais dans les déserts du Caucase, demandant à la nature l’oubli, cherchant à arracher de mon cœur ce vautour qui le dévorait sans cesse… Soudain, il y a de cela trois mois… étant de retour dans la Turquie d’Asie, et sur le point d’atteindre Scutari, ma dernière étape vers l’Europe, que je ne sais quel instinct, pareil à l’amour filial, m’entraînait à revoir… je me trouvai en face de Lionel !…