Lentement, par un mouvement insensible, la comtesse s’était reculée, et maintenant elle s’était appuyée au sofa, les yeux subitement éteints.
La voix de M. de Barnes s’était abaissée, assombrie par une profonde tristesse :
– Que venait faire cet enfant si loin de son pays ? reprit-il. Était-ce donc une attraction affective qui l’avait poussé vers moi ? Je le crus un instant, et, dans mon égoïsme, j’éprouvai un instant de bonheur !… Lui était pâle, ses pommettes enfiévrées, ses yeux rougis, tout m’effraya… il s’approcha de moi avec un sourire contraint, et quand je lui pris la main, je la Sentis froide comme si déjà la vie s’était retirée de lui… Hélas ! la force me manque pour continuer cet effroyable récit… Ce Lionel, cet enfant, cet ami qui était presque mon fils, vous, comtesse de Barnes, vous, ma femme, vous aviez fait de lui votre amant… et vous lui aviez ordonné de m’assassiner !…
Ah ! misérable enchanteresse ! Était-ce donc une bien grande victoire que celle remportée sur cet adolescent encore vierge des infamies de notre monde, et que vous aviez corrompu d’un b****r !… Sinistres magiciennes de l’enfer parisien, vous avez des philtres qui affolent ces pauvres êtres !… et il vous avait admirée ! et il se prosternait devant vous comme devant une idole… oui, une idole pareille à ces monstrueuses créations du ciel indou qui, au paria prosterné, commandent le meurtre !
En vain, il avait résisté ! En vain il avait pleuré ! vous l’aviez menacé de le chasser ! vous l’aviez exilé pendant de longs mois ! Alors, sachant que la clef de votre boudoir ne lui serait rendue que le jour où sa main y laisserait une trace de sang, il était parti, la tête en feu, comme un aliéné, pour exécuter vos ordres !
Et il était là, devant moi, me regardant de ses yeux caves, ses doigts caressant un pistolet caché dans sa poitrine !
Savez-vous ce que je vis alors ? Tandis que je lui ouvrais mes bras, lui criant : « Tu souffres ! tu es venu ! tu as bien fait ! Confesse-toi à moi ! » J’ai vu le malheureux tourner contre lui-même l’arme de mort et tomber à mes pieds le crâne à demi fracassé !…
J’ai vu cela ! j’ai entendu le pauvre enfant, que j’aimais avec la passion d’un père, m’avouer dans un dernier râle l’épouvantable mission que vous lui aviez donnée… j’ai vu ses doigts défaillants tracer en tremblant la confession entière, l’acte sinistre d’accusation que ses remords dressaient contre vous… j’ai entendu son dernier sanglot… j’ai vu sa lèvre se tordre dans la suprême agonie… Voilà ce que j’ai vu et entendu, comtesse de Barnes ! et alors je me suis dit : « C’en est trop ! l’heure du châtiment a sonné !… » et je suis venu… Comprenez-vous maintenant pourquoi je vous disais que j’allais vous punir ?…
Il s’arrêta. De grosses larmes avaient jailli de ses yeux et roulaient sur ses joues creusées. L’homme fort était vaincu.
Si Léonide eût parlé en ce moment, peut-être l’aurait-il tuée.
Elle cacha sa tête dans ses mains, ne cherchant même pas à nier !…
Et le comte, pendant quelques instants, rêva. Peut-être se souvenait-il de cette heure première, si ardemment désirée, où il avait pénétré dans la chambre de sa femme, celle-là même dans laquelle il se trouvait !
Que de chemin parcouru depuis ce jour-là !…
Cette femme, qu’il avait tant aimée, n’était plus qu’une coupable indigne de pitié ! Et il lui fallait la frapper !
C’étaient d’effrayantes tortures…
Mais il lui fallait s’aguerrir contre ses angoisses.
Il se redressa, comme le soldat décidé à faire son devoir jusqu’au bout :
– Madame, dit-il ; après ce que vous avez entendu, vous avez compris que ma décision est irrévocable. Toute prière, toute résistance seraient inutiles. Ce que je vais ordonner, vous l’accomplirez, je le veux.
Elle inclina la tête : peut-être se soumettait-elle.
– Vous n’avez à craindre, continua le comte qui avait recouvré son sang-froid, aucune violence ; les pressions que j’exercerai sur vous sont toutes morales. Je possède, comme je vous l’ai dit, les preuves de vos crimes. Aucune considération ne m’arrêterait, au cas où vous refuseriez de m’obéir. Aux yeux du monde, en vous livrant à la justice, je serais doublement déshonoré, puisque chacun saurait et que vous m’avez trompé et qu’une femme portant mon nom est une sorte de Brinvilliers digne du dernier supplice. Mais, je vous le répète, l’opinion de ce que vous appelez la haute société ne saurait me faire dévier du chemin que je me suis tracé. Je suis sûr de ma conscience et elle me suffit…
La comtesse l’interrompit :
– Ainsi, dit-elle avec calme, voici une des alternatives ; la dénonciation, l’arrestation, la condamnation… Quelle est l’autre ?…
– La mort, prononça le comte.
Mais sur un geste nerveux de Léonide :
– Oh ! soyez tranquille ! lui dit-il avec un triste sourire, non pas la mort physique que vous semblez tant redouter, vous qui cependant n’avez songé qu’à tuer, mais la mort morale, la mort de votre individualité… Celle-là me suffit…
– Je ne vous comprends pas !
– Je m’explique. Aux coupables telles que vous, la société n’offre aucun refuge… Une religion qui n’est pas la mienne pourvoit à ces nécessités… Dès demain, la comtesse de Barnes entrera dans un couvent !
– Dans un couvent ! moi ! Jamais !
– Oh ! je sais bien que je vous inflige, à vous, mondaine, un terrible châtiment. Mais c’est ainsi que j’ai décidé. Dès demain, j’aurai fait abandon de tous mes biens. Je suis chef de la communauté, et j’en ai le droit strict. Nous serons, vous et moi, réduits à la misère. Soyez certaine que toutes mes précautions seront bien prises pour que vous ne puissiez pas échapper aux effets de ma volonté. Ces millions qui pour vous ont été la perdition, serviront à des œuvres utiles, sauf la portion nécessaire à assurer votre sort dans la communauté que j’ai choisie pour vous…
– Mais vous savez bien, monsieur, que je me refuse…
– Vous obéirez, vous dis-je ; sans quoi, demain la police envahira cet hôtel et viendra arrêter l’empoisonneuse… celle qui a tué mon pauvre Lionel… Je vous offre la vie sauve… mais je veux, je veux, entendez-vous bien, que la comtesse de Barnes soit morte au monde… Je devine que votre route à travers la vie serait une marche Infâme à travers toutes les hontes… Que de victimes seraient encore frappées !… Que d’innocents tomberaient, atteints par votre infernale perversité !… C’est ce que j’empêcherai à tout prix !… La maison centrale ou le couvent, choisissez !…
Cette fois, frappée par l’accent solennel du comte, Léonide avait peur. Oui, réellement peur. Un argument lui échappait. Elle eût voulu effrayer le comte par la pensée du scandale qui retomberait sur lui.
Il l’avait prévenue en déclarant qu’il acceptait d’avance toutes les conséquences de sa décision.
Et il avait raison de les accepter.
Son honneur était de ceux que l’infamie d’autrui ne saurait souiller.
Et puis, eût-il, sinon à rougir, tout au moins à souffrir de la honte qui rejaillirait sur son nom, il partirait, il s’expatrierait ! le monde lui était ouvert. Sa vraie patrie, c’était l’univers.
Elle pensait à tout cela, et elle se sentait enserrée dans un cercle de fer infranchissable.
Ainsi il fallait choisir :
Elle, la royale comtesse, l’orgueilleuse dominatrice, elle irait, entre des gendarmes, s’affaisser sur le banc où tant de misérables avaient passé !
Se tuerait-elle pour échapper à cet opprobre ?
Non ! elle le savait !
Elle aimait la vie. Ses crimes, elle les avait commis en quelque sorte pour étendre, pour élargir son horizon !
Elle ne se tuerait pas. Mais alors cet horizon se rétrécirait aux quatre murs d’une cellule de cloître ?
Une pensée traversa tout à coup son cerveau ; et, à son insu, elle la formula.
– La lui ne reconnaît pas de vœux éternels ! murmura-t-elle.
C’est-à-dire qu’elle songeait à simuler une soumission, puis, lorsque le comte serait reparti, à reprendre sa liberté :
– Je crois vous avoir dit, fit le comte répondant à la phrase à peine prononcée, que toutes mes précautions étaient prises. Si vous vous permettiez de manquer à votre parole, si vous sortiez ou vous évadiez du cloître dont je fais pour vous une prison perpétuelle, le lendemain l’accusation, jusque-là évitée, vous frapperait ce plein visage… Donc, madame, ne cherchez pas à jouer avec le danger… Oui ou non ? Le cloître ou le bagne des femmes ! Encore une fois, choisissez !…
Alors, changeant soudain de tactique, obéissant peut-être même à un sentiment de terreur réelle, elle se jeta aux pieds du comte.
Elle se traînait sur le tapis, à genoux, criant : « Grâce ! »
Lui, implacable, la repoussa :
– Vous m’avez frappé, moi seul ! j’ai, sinon pardonné, du moins méprisé ! dit-il. Mais la mort de Lionel m’a ouvert les yeux. C’est non pas moi seul, mais tous que vous menacez. La pitié serait de la complicité. J’ai dit. Madame, il est quatre heures du matin, je vais dans mon appartement… là, j’attendrai votre décision… Si à sept heures, vous ne m’avez pas répondu par l’engagement formel d’entrer un cloître, je vais au parquet déposer les pièces que vous connaissez !… Adieu !
Et la laissant accablée, brisée, le comte de Barnes passa devant elle et sortit de la chambre à coucher.
L’arrêt était prononcé.
Et hagarde, affolée, la comtesse tenailles yeux fixés sur la porte par laquelle il venait de disparaître.
Perdue ! Elle était perdue ! Ah ! Comme elle le haïssait, cet homme !
Mais à ce moment, elle sentit une main se poser sur son épaule, tandis qu’une voix murmurait à son oreille :
– Et pourquoi donc ne m’as-tu pas demandé sa mort ?