V - Le meurtre

2230 Words
V Le meurtreCelui qui venait de parler était le baron Hector de Sandras. D’abord la comtesse n’avait entendu que la voix sans comprendre les mots. Et comme si c’eût été quelque être fantastique soudain évoqué qui l’eût touchée à l’épaule, elle restait glacée, retenant son souffle, n’osant pas se retourner. Mais alors le baron se pencha vers elle, et tout bas, chuchota à son oreille : – Léonide ! Léonide !… C’est moi !… Elle regarda brusquement et se redressant : – Hector ! Vous ! Que faites-vous ici ?… fit-elle. Chose singulière, en une seconde, par une incroyable métamorphose, la coupable terrifiée avait disparu pour faire place à la femme du monde, telle qu’elle était tout à l’heure au milieu de ses adulateurs, avec sa lèvre ironique et sa hauteur de grande dame. Et d’un geste, montrant la porte : – Sortez ! ajouta-t-elle, ou je vous fais jeter dehors Il se plaça d’un bond devant cette porte, et, livide : – Prends garde, Léonide, accentua-t-il en grinçant des dents, j’étais là… et j’ai tout entendu !… En vérité, elle n’avait pas songé à cela !… Un frémissement parcourut tout son corps : – J’ai tout entendu, répéta Hector qui haletait. À mon tour, écoute-moi… Je t’aime follement, tu le sais… et c’est toi qui m’as perdu !… Tu sais aussi d’où je sors, n’est-il pas vrai ?… Pour toi, j’ai commis une lâcheté, une infamie et on m’a jeté en prison… J’en suis sorti ce matin, entends-tu bien, Léonide ? Ce matin même, et ce soir, un de tes laquais jetait mon nom à travers tes salons… – Votre nom ! le nom d’un condamné ! – Non pas !… Celui qui a été frappé par la justice portait un nom d’emprunt… et malgré tout, malgré tous, il ne s’est pas démenti… Ici, je suis le baron Hector de Sandras… Demain, je serai méconnaissable, et nul ne pourra dire : Celui-là était en prison !… Sais-tu maintenant pourquoi cette nuit je m’étais caché dans ta chambre ?… le sais-je moi-même ? Tiens, regarde ! j’étais armé !… et je t’aurais dit : Léonide, rends-moi ton amour ! paie de quelques heures de joie suprême l’épouvantable supplice que j’ai subi pour toi… sinon… – Sinon ? demanda la comtesse. – Je t’aurais tuée et me serais tué après ! – Et maintenant ?… – Maintenant !… Il se rapprocha d’elle et prenant ses deux mains dans les siennes : – Léonide, lui dit-il de sa voix qui sifflait entre ses dents serrées, cet homme dont tu portes le nom te disait tout à l’heure que Paris a sa folie, comme Rome a sa fièvre… Eh bien ! moi aussi je suis un de ces fous… je veux la vie large, éblouissante… je veux le luxe, je veux l’amour… et par-dessus tout, avant tout… c’est toi que je veux !… Elle ne protestait pas. Elle écoutait avidement. C’est que maintenant il lui semblait que certaines paroles prononcées tout à l’heure vibraient de nouveau à son oreille. – Et pour obtenir tout cela ?… demanda-t-elle. – Si tu es veuve, Léonide, veuve et riche, te donneras-tu corps et âme à celui qui aura fermé la bouche qui l’accusait là tout à l’heure ? à celui qui aura arraché à cet homme les preuves infamantes dont il te menaçait ! à celui enfin qui te dira : Comtesse de Barnes, tu es libre par moi !… je te donne la vie de cet homme en échange de la tienne ! Brusquement, elle lui jeta cette question : – Tu le tuerais ? – Oui !… – Sans hésitation ? sans faiblesse ?… – Ma main ne tremblera pas… mais à la condition qu’auparavant tu y auras placé la tienne !… – Et pour prix de ma délivrance, que me demandes-tu ? – D’être à jamais à moi… Léonide, baronne de Sandras ! Songes-y bien, je t’aime, je te désire, je te veux ! Pour t’obtenir, je vais tuer !… mais c’est entre nous un pacte de vie et de mort !… Froidement, avec une sorte de solennité tragique, elle lui tendit la main : – Pacte de vie et de mort, fit-elle. Il se jeta sur cette main, la mordant de ses baisers. Puis, se redressant : – Où le trouverai-je ? demanda-t-il. – Attends, fit-elle. Je te conduirai moi-même !… Elle l’écarta de la porte, l’ouvrit et tendit l’oreille. Au-devant de sa chambre, se trouvait un petit salon de réception, précédé d’un vestibule. Au-dessus, on entendait un pas lourd et monotone. Le comte était là, en proie à ses angoisses, attendant sans doute la décision de la condamnée. Léonide frissonna. – Il ne dort pas, murmura-t-elle. Il sera sur ses gardes ! – Qu’importe ! – Il est fort comme un lion. La lutte sera inégale… il appellera, il criera à l’aide. Les domestiques accourront, et alors… nous serons perdus ! Non, ce n’est pas ainsi que vous pouvez le frapper… – C’est-à-dire que vous avez peur, dit Hector, qui sait ? pitié de lui, peut-être ! – Pitié ! fit la comtesse en lui saisissant le bras, pitié de cet homme que je hais et qui est maître de mon sort ! Non, certes ! mais répondez à cette question : Comment fuirez-vous ? Si vous êtes surpris, comment vous défendrez-vous ? Et suis-je seulement certaine que vous ne me trahirez pas ? – Moi, vous trahir ! Alors que c’est l’amour, un amour insensé, qui me pousse au meurtre ! – Ainsi, si vous étiez arrêté ?… – Je ne prononcerais pas votre nom. Un singulier regard passa dans les yeux de la comtesse ; et, se penchant vers lui de telle sorte que son visage touchait presque celui du meurtrier : – Tu me le jures ? murmura-t-elle. – Oui. Mais, de toi aussi j’attends un serment. – Ne t’ai-je pas promis de t’appartenir ? – Alors même que je serais surpris, arrêté, condamné, tu me jures de rester libre… de n’appartenir point à un autre ? – Encore une fois, je te le jure… – Même si, condamné au bagne, je devais attendre cinq ans, dix ans, la chance d’une évasion ?… – Je t’attendrai ! – Merci. Je t’appartiens ! D’un mouvement v*****t, il saisit Léonide dans ses bras et appliqua ses lèvres sur les siennes. Et se redressant, il tira de sa poche un poignard à lame triangulaire et à poignée d’acier, et dit : – Je suis prêt ! Oui, le comte de Barnes disait vrai. Celui-là aussi était un de ces fous de Paris qui marchent dans l’ivresse irrésistible du désir inassouvi, de la passion sans frein. On saura plus tard comment lui, le baron Hector de Sandras, fils d’un père honorable, doué par la nature de facultés réelles, comment, ayant pu, à coup de travail, se frayer une route à travers les difficultés de la vie, il avait renoncé à tout ce qui est bien, à tout ce qui est honnête, et avait peu à peu glissé sur cette pente d’infamie au bout de laquelle est la chute profonde… Comment, sous un nom d’emprunt, il avait fait partie d’une b***e, déjà frappée par la justice… Aujourd’hui, cet homme, qui avait souffert dans les prisons l’ignominie, n’ayant, selon l’expression consacrée, rien oublié, ni rien appris, reparaissait avec ses désirs plus ardents, ses volontés plus féroces. Un hystérique, lui aussi ! Et cela parce que son cerveau était en proie à la fièvre de Paris ; parce qu’il était de ceux qui rêvent, furieux d’impuissance et de pauvreté, devant les fenêtres étincelantes des hôtels riches, qui s’arrêtent, haletants, devant les vitrines de changeurs où l’or s’entasse, parce qu’il n’avait eu, parce qu’il n’avait aucune de ces patiences héroïques qui conquièrent l’estime, parce qu’il voulait, n’ayant rien, n’étant rien, arriver d’un seul bond au faîte. Sa première chute l’avait meurtri, mais non brisé ! Point de repentir. Seulement de la colère. Et il aimait cette comtesse de Barnes, qui s’était révélée naguère à lui dans tout l’éblouissement de la richesse et de la beauté ! On l’a deviné : elle avait été sa maîtresse. Pour elle, il avait volé. Maintenant, il allait tuer. C’est la logique du crime. Pendant deux ans, cet homme, confondu avec les plus bas vagabonds, tressant des chaussons de lisière dans une maison centrale, méprisé et se méprisant lui-même, avait eu le courage de taire son nom, ayant été condamné sous un sobriquet de bague. Il avait écumé de colère aux insultes de ses codétenus. Mais une seule pensée le soutenait : il reverrait Léonide, il rentrerait, ne fût-ce que pour quelques heures, dans cet enfer éblouissant qui s’appelle le monde parisien… et voici qu’une tentation subite, épouvantable, se dressait devant lui. Il avait surpris les secrets de cette femme. Il la tenait en son pouvoir. Que le mari disparût, et lui, Hector, rentrait la tête haute dans cette société, adoratrice des millions. L’époux de Léonide de Barnes assouvissait enfin cette soif de jouissances qui dévorait Hector de Sandras… – Je suis prêt, répéta-t-il, ne raisonnant plus, ayant devant les yeux une lueur rouge. Et il ne voyait pas que sur les lèvres pâles de celle pour qui il se damnait, il y avait une sorte de sourire… – Viens, lui dit-elle. Elle alla à un des panneaux, souleva une tenture qui démasqua une petite porte. Elle l’ouvrit ; un escalier se dessina dans la demi-obscurité. – Ces marches, dit-elle, conduisent à la chambre de cet homme… elles sont recouvertes de tapis qui étouffent le bruit des pas. En haut, une porte qui peut s’ouvrir brusquement… Va… bondis et frappe… – Oui ! oui ! fit-il d’une voix qui frissonnait de rage. – Derrière cette porte, j’attendrai… Dès qu’il sera tombé, reviens sur tes pas, je te ferai évader… Lui n’entendait plus ; il ne songeait même plus à l’évasion. La maladie du meurtre s’était emparée de lui et le secouait comme une épilepsie. Il monta. La comtesse était derrière lui. Le tapis était épais. Aucun bruit ne s’entendait. Même l’écho des pas du comte s’était éteint. Peut-être pour lui le calme était-il venu ; la tension morale est une fatigue. Sans doute il y avait succombé. Léonide tenait la main de Sandras : – Attends ! lui souffla-t-elle à l’oreille, et passant devant lui elle s’approcha de la porte dont elle avait parlé ! Hélas ! C’était – au temps des premières amours du comte – l’issue qui lui donnait accès dans la chambre de sa femme. C’était par là que bien souvent il était descendu, tremblant d’amour… et c’était par là aujourd’hui que la mort montait… Léonide s’était penchée, et par le trou de la serrure, elle regardait. Le comte était assis, devant une table. À côté de lui, une lampe projetait sa lueur douce sur ses cheveux grisonnants. Il avait appuyé son front dans ses mains. Il rêvait. À quoi ? Qui sait si cet homme, qui se faisait justicier, ne sentait pas renaître en lui quelque ressouvenir de ses derniers élans de jeunesse, alors qu’il aimait et se croyait aimé ! La comtesse ne voyait pas son visage. La silhouette robuste du comte se détachait sous le reflet de lumière. Auprès de lui, à ses pieds, elle apercevait sa valise fermée. Et une seule pensée la tenaillait Où étaient ces papiers dont il l’avait menacée, ces preuves qui pouvaient la perdre ? Un instant, elle hésita. Elle allait jouer une suprême et sinistre partie. Mais elle sentit la main d’Hector qui se posa sur son bras. – Eh bien ! murmurait-il de sa voix qui haletait. – Va ! fit-elle en se reculant. À son tour, brusquement, il regarda. Lui aussi vit l’homme immobile. Il ne fallait pas une minute d’hésitation. C’était sur la surprise seule qu’il fallait compter. Et, promptement, sa main se posa sur le bouton de la porte… la porte s’ouvrit, et le meurtrier d’un bond s’abattit sur la victime… Le comte s’était dressé trop tard ! La lame, lancée avec une rage furieuse, s’était plantée entre ses deux épaules et dans la blessure avait disparu jusqu’à la garde… Il fit : Han !… et le visage crispé, battît l’air de ses mains… sa bouche se contracta pour lancer une dernière malédiction… et il tomba de toute sa hauteur, lourdement. La comtesse vit cela, comprit qu’elle était délivrée, et entra… – Fuis ! Fuis ! dit-elle à Hector. Lui, livide, les yeux injectés de sang, ne répondit pas. Il s’était jeté sur le corps du comte et écartant ses vêtements, il cherchait quelque chose… Et ce qu’il cherchait, lui aussi, c’était le portefeuille, c’étaient les papiers du comte. Alors se passa une chose horrible… Ce portefeuille, il l’avait trouvé et le serrait dans sa main vigoureuse. La comtesse devina ce qu’il pensait. Il avait tué, mais il voulait le gage de la soumission. Il savait que s’il ne possédait pas ces témoignages irrécusables, la comtesse se refuserait à tenir sa parole… Et de son côté, la comtesse savait que s’il les avait en son pouvoir, elle serait à sa merci, ce qu’elle ne voulait pas. Chacun des deux avait trompé l’autre. Il l’aimait, il la désirait, mais il la savait criminelle… Elle l’avait poussé au meurtre, avec la ferme volonté de ne pas tenir la parole donnée. Et se voyant trahie, elle se jeta sur lui, pour lui arracher le portefeuille. Ce fut ignoble. Cette femme du monde était plus brutale que la dernière fille du ruisseau. Elle s’était accrochée à lui, lui déchirant le poignet de ses ongles. Mais il ne lâchait pas le portefeuille. Et il lui lançait à la face des noms infâmes… Voici que tout à coup ils s’écartèrent l’un de l’autre, avec un cri rauque… Dans un dernier spasme d’agonie, le comte s’était subitement levé, et il était debout, appuyé à la table, ayant entre les deux épaules le poignard dont le manche faisait s*****e. Et il les regardait de ses yeux agrandis… Et tout à coup il comprit, lui aussi. Il vit ce que voulaient et cette femme et son complice… Un hoquet souleva sa poitrine et se déchira en un éclat de rire strident. – Misérables ! fit-il. Ni l’un… ni l’autre… Vous voulez… ces papiers… Ils ne sont pas là… j’ai dit… toutes précautions prises… infâmes !… Vous m’avez tué !… mais… je serai vengé… Et il s’abattit une seconde et dernière fois, ayant épuisé toute sa force dans ce suprême effort… Hector, épouvanté, s’était rué vers l’escalier et fuyait… La comtesse était restée droite, atterrée… Mais soudain elle passa ses mains sur son front… et courant à la fenêtre, elle l’ouvrit toute grande : – Au secours ! cria-t-elle. À l’assassin !… Hector se perdait dans les détours de l’hôtel, se heurtant aux portes fermées, revenant sur ses pas, affolé. Aux cris de la comtesse, les valets s’éveillaient. Elle répétait : – À l’assassin !… Le portier s’était jeté devant la porte extérieure. Un laquais venant de l’étage supérieur vit une forme sombre qui fuyait et se lança à sa poursuite à travers les appartements. Mais le meurtrier avait une forte avance. À la lueur du jour qui venait, il se dirigeait mieux maintenant. Il se retrouva dans la salie de bal, se souvint de la petite porte qui menait à la serre. Il parvint à le refermer derrière lui. Il se trouvait en face du vitrage qui donnait directement sur la rue. Il hésita. Les vitres, serties de métal, ne glissaient pas dans les châssis. Il fallait se frayer une issue ; le temps pressait, car la porte vigoureusement attaquée menaçait de céder… Alors le misérable se rua contre les carreaux, et à coups de talon en brisa deux. – Nous le tenons ! criaient les voix des domestiques. – À mort, l’assassin !… Hector se jeta, par l’ouverture : les verres faisaient lame, coupaient, arrachaient… La porte s’ouvrit… Et l’homme s******t, aveuglé, se laissa tomber sur le sol, puis rebondissant, se mit à courir et disparut…
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