VI - Louisette Dartois-1

3058 Words
VI Louisette DartoisLa comtesse avait crié : À l’assassin ! Elle avait elle-même réveillé les gens de l’hôtel, les lançant à la poursuite de l’assassin, dont cependant elle-même avait armé le bras. Pourquoi ? Dès le moment oh Hector de Sandras était apparu devant elle, depuis la minute où elle avait compris qu’il possédait ses secrets, Hector avait été condamné ! C’était ce que signifiait ce sourire que le jeune homme n’avait pas remarqué et qui avait effleuré ses lèvres, quand il lui jurait de taire son nom, alors même qu’il serait arrêté. C’était bien de cela qu’il s’agissait, en vérité ! Et pour comprendre ce que nous allons expliquer, il faut remonter dans le passé de la comtesse de Barnes ; il faut disséquer en quelque sorte cette individualité perverse, mais puissante, qui traversa la vie parisienne, il y a quelques années, et dont ce récit fera connaître, en gardant la discrétion imposée par le respect qui est dû à d’honorables familles, l’étrange destinée. C’est assez dire que, dans cette histoire, vraie, écrite sur des documents que le hasard a mis entre nos mains, les noms, les localités, et nombre de détails accessoires ont été changés de telle sorte que la susceptibilité des survivants ne puisse être douloureusement froissée. Trente ans avant l’heure tragique où s’ouvre ce récit, le comte Adhémar Fernand de Volsay, baron de Pièvres ; conduisait à l’autel Louise Dartois, simple roturière, fille d’un de ses métayers. Le comte se mésalliait, ceci était évident. Pourtant, pour la-satisfaction, de son orgueilleuse famille qui portait des merlettes dans ses armes, – la merlette est un oiseau sans tête ni pattes qui prouve que les ancêtres sont allés aux croisades, – le comte avait imaginé je ne sais quelle histoire, racontée à ses intimes sous le manteau, et qui, en raison d’une paternité illégitime, mais presque royale, eût permis à Louise d’écrire son nom en forme nobiliaire, d’Artois. Le métayer était riche ; mais d’une avarice sordide, du moins à ce que racontaient tous ceux qui avaient eu le triste avantage de se trouver en relations d’affaires avec lui. Il ne se contentait pas de plumer la poule, il l’écorchait. Elle ne criait pas, car il ne lui en laissait même pas la force. C’était un singulier personnage que le père Dartois, non pas un de ces paysans finauds et madrés qui, sous une apparence de bonhomie, jouent avec leurs victimes comme le chat avec la souris. Notre homme était une brute, dans toute l’acception du mot. Très grand, d’une force exceptionnelle, il avait prétendu dès sa jeunesse dominer par la violence. Au village, on l’avait craint. En amour, il s’était imposé par la brutalité. On se disait tout bas qu’il avait tué sa femme. La chose était vraisemblable. Mais le côté véritablement bizarre de ce personnage, c’était son inaptitude complète, absolue aux choses de l’intelligence. Non qu’il fût bête ou paresseux. Mais il lui avait été matériellement impossible, en dépit d’efforts énormes, d’apprendre même à lire. Il avait cent fois essayé, il avait même à demi assommé un maître d’école auquel il attribuait, à tort certainement, la persistance de sa crasse ignorance. Rien n’entrait, ne se gravait dans son cerveau d’animal. Il avait l’instinct, rien de plus, rien de moins. Et cette disposition négative, qui le rendait fou de rage, parce qu’il en avait conscience, était d’autant plus irritante que l’abus de sa force physique avait développé en lui un besoin de domination qui l’augmentait tous les jours. Il avait spéculé sur les terres, s’était joint à la b***e noire qui dévasta, détruisit et vendit comme pommes au marché les châteaux dont la féodalité avait couvert la France. Bref, il s’était enrichi ; ses caves, disait-on, étaient pleines d’or. Mais, alors que, vigoureux, riche, il croyait pouvoir prétendre à tout, son ignorance l’enchaînait quand même à son état de paysan usurier. Il n’en pouvait mais. Il avait tout tenté, briguant jusqu’aux plus humbles fonctions publiques, achetant des suffrages, déployant toute l’astuce de ces Louis XI de hameaux dont les combinaisons machiavéliques pourraient servir de modèles aux plus profonds politiques. Il croyait toucher un but. Le moindre beau parleur, le plus insignifiant gars qui pouvait aligner deux lignes noires sur du papier blanc le battait. Ses violences d’ailleurs contribuaient à ses échecs. À la moindre opposition qui se manifestait, il devenait furieux comme le taureau qui voit du rouge. On avait peur. On promettait et on se hâtait de ne point tenir. Bref cet homme était malheureux. Et certes celui-là aurait été bien surpris qui l’eût espionné un soir, alors que, seul dans sa chambre, les yeux rivés à un abécédaire dont les formes fantastiques dansaient devant ses yeux, il s’arrachait les cheveux on se lançait dans la poitrine des coups de poing à la crever. Sa femme était morte, brisée de mauvais traitements. Sa fille lui restait. Certes, il n’eut jamais au cœur la moindre de ces délicatesses qui sont la charmante poésie de la paternité. Mais un jour le maître d’école passant, tapota doucement la joue de la petite fille et dit : – En voilà une qui est intelligente. Elle apprendra tout ce qu’elle voudra ! Ce fut pour Dartois, qui se sentait découragé, une subite révélation. Sa fille intelligente ! Apte à comprendre ce qui avait été lettre close pour lui !… Mais alors, cette soif de domination qui le possédait, qui l’enrageait, il pouvait la satisfaire… par procuration. Certes, elle apprendrait ! Certes, elle saurait !… Et alors commença pour la petite Louise un supplice d’un nouveau genre. On connaît ces fabriques de lauréats, si nombreuses dans les villes, et dans lesquelles un maître de pension chauffe à blanc l’intelligence de quelques élèves, les accablant de travail, les tuant d’études, afin qu’ils obtiennent au concours ces couronnes que le maître arborera sur ses prospectus, en guise de réclames. Pour être au village, le sort de Louise ne fut pas plus enviable. Dartois traita avec l’instituteur, à forfait. Il donnerait une grosse somme dès qu’il aurait enseigné à la petite tout ce qu’il savait lui-même. Étant ignorant, le paysan s’imaginait que la masse des connaissances possédées par le brave maître d’école était effroyable. Dès ce moment, il fut interdit à Louise de dépenser une heure à des enfantillages. Défense de jouer. Défense de rêver. Après la leçon, il lui fallait, courbée sur une table, la plume à la main, gratter le papier, sans trêve ni merci. S’arrêtait-elle pour chercher dans un livre une explication qui lui manquait, le sens d’un mot qui lui échappait, Dartois la calottait sous prétexte qu’elle flânait et perdait son temps. Il assistait aux leçons données par le maître d’école. Celui-ci, qui en réalité n’était guère fort, était épouvanté par la brutalité de cet homme qui un jour où lui-même, devant une question imprévue de l’enfant, avait hésité un instant, s’était écrié : – Ah çà ! vous êtes donc aussi bête que moi ! Vous me volez mon argent ! Le père le surveillait lui-même comme l’enfant. S’il ne le battait pas, c’était par un reste de respect humain. Le maître s’était habitué à parler couramment, remplaçant par des niaiseries ou des erreurs conscientes les lambeaux de connaissance qui lui échappaient. Cette continuité plaisait au père Dartois. Mais l’enfant n’avait pas ces habiletés hypocrites. Sa mémoire surmenée avait parfois des lassitudes. Elle s’arrêtait au beau milieu d’une récitation, nuis ânonnait, tremblait, et se mettait à pleurer. C’étaient des scènes épouvantables. La petite croyait que son père allait la tuer. Elle tombait à genoux. Mais le bourreau frappait, avec cette restriction qu’il ne lui touchait jamais la tête, tant il avait peur d’abîmer ce qu’il appelait la boîte à savoir, mais il lui martyrisait le dos et les épaules sous le heurt de ses mains énormes. Le maître d’école, irrité, honteux du rôle que le besoin l’avait forcé d’accepter, était sur le point de renoncer à ses espérances financières, quand, un matin, par hasard, le comte Adhémar entra dans la métairie. C’était un grand jeune homme de vingt-cinq ans, bien découplé, hardi chasseur, un peu hâbleur, aimant à jouer au gentilhomme et traitant volontiers ses fermiers en vassaux. Au résumé, beau garçon, aux cheveux noirs, plantés bas sur le front, aux lèvres sensuelles et aux dents blanches qu’il montrait souvent en riant. Il pleuvait à torrents. Adhémar venait demander un abri momentané. Il ne connaissait point le père Dartois, s’étant fort peu préoccupé des racontars qui avaient pu arriver jusqu’à ses oreilles. Justement, à ce moment-là, Louisette, courbée sur sa table, copiait l’interminable liste chronologique des rois de France depuis Pharamond qui ne régna jamais, jusqu’à Louis XVI qui eût mieux fait de ne pas régner. Elle était gentille, la Louisette, qui allait sur ses douze ans. C’était un assemblage des robustesses paysannes et des affinements de la citadine. À force de rester renfermée, elle avait perdu le hâle des champs : les mains, toujours allongées sur le porte-plume avaient pris des gracilités délicates. Ses grands yeux noirs étaient cernés d’une légère teinte de bistre. Et son front blanc avait acquis la dureté des réflexions tendues. Bref, Adhémar, habitué à ne rencontrer que de petites souillons qui montraient des museaux noirs et des pattes traînées dans toutes les poussières du chemin, fut surpris de trouver là une mignonne qui lui rappelait les enfants rencontrés dans le monde, chez ses maîtresses. Certes, Dartois haïssait le comte, en raison d’une supériorité sociale qui l’exaspérait. Le comte Adhémar était pair de France. Mais, comme le grand personnage se montrait bon prince, se penchant sur l’épaule de la petite pour regarder les colonnes alignées sur le papier, Dartois obéit à un mouvement de vanité paternelle, et dit : – La petite est éduquée. Elle sait tout. Si M. le comte voulait l’interroger… Louisette eut un frisson de terreur. Elle savait ce que lui valaient ces épreuves inattendues. Elle tourna vers Adhémar ses grands yeux, comme pour le supplier de refuser. Mais l’enfant de douze ans en paraissait quinze, et ce regard – qui n’était que naïf – troubla le jeune homme. Il se défendit un peu. Dartois insista respectueusement. Et il pleuvait toujours. Alors le comte jugea que le passetemps en vaudrait bien un autre, d’autant qu’il éprouvait un plaisir inavoué à prendre la main de Louisette pour l’attirer vers lui. L’interrogatoire commença. Or – à tout avouer – M. le comte Adhémar de Volsay n’était rien moins qu’un puits de science. À supposer que le puits eût été creusé un temps du collège, Adhémar y avait jeté tant de pierres depuis cette époque qu’il était plus qu’à demi comblé. Cependant – ayant lui aussi son amour-propre – il posa quelques questions au hasard. Elles étaient mal formulées, n’étaient point cordées dans le moule auquel l’enfant avait été habitué par le maître d’école, si bien que Louisette le regardait, ébahie, ne sachant que répondre. Le père – par respect pour le pair de France – se contint un instant, puis un juron grogna entre ses dents, puis sa main se leva ! – Réponds comme tu voudras ! Souffla le comte à l’oreille de Louisette. Il y eut entre eux un clignement d’yeux qui échappa au métayer. Alors l’examen prit tout à coup une autre face. Louisette répondait en souriant, avec un aplomb superbe. Le comte pour se moquer de Dartois, posait les questions les plus baroques, auxquelles la petite répondait en souriant par les pataquès les plus invraisemblables. Dartois était radieux et dodelinait de la tête. Le comte Adhémar s’amusait. De plus, un sentiment inexpliqué germait en lui. La grâce de cette demi-paysanne, un charme étrange qui sortait d’elle, un parfum fauve qui s’exhalait de ses membres (nous avons oublié de dire qu’elle était rousse d’or) titillaient en lui des appétences inconnues. Il l’avait attirée sur ses genoux, et, les narines ouvertes, l’œil languissant, il aspirait en quelque sorte cette sauvagerie qui l’excitait. Mais c’était une enfant. – Parbleu ! dit le comte, savez-vous, père Dartois, que votre fille est un prodige et qu’elle m’en remontrerait, à moi… À lui ! un pair de France ! l’avare eut un éblouissement. – Vous riez, monsieur le comte. – Non pas !… Mais quel est son professeur ? – C’est le maître d’école, M. Gasparin… Adhémar tressauta sur son siège. La petite lui tenait la main. Au nom de Gasparin, elle la lui avait serrée nerveusement. Déjà entre eux deux s’était établie une complicité qui les amenait à se comprendre, sans dire mot. La pression de la petite main était une révolte. – À bas le Gasparin ! disait-elle. – Sois tranquille ! répondirent les doigts du comte. – Gasparin ! fit-il à voix haute. Quelle plaisanterie ! un âne ! un ignare ! Eh ! que diable voulez-vous qu’il apprenne à votre chère fille qui en sait vingt fois plus que lui… – Merci ! firent les doigts de la fillette. – Comment ! monsieur le comte, vous croyez… – Douterez-vous de ma parole ? Je vous dis que mademoiselle Dartois (Adhémar prononçait ce nom avec un certain plaisir) est dès maintenant à la hauteur de nos élèves les plus instruites… J’en connais au Sacré-Cœur qui ne pourraient subir un pareil examen… Si défiant que fût le père Dartois, il était un point sur lequel il était et restait sans défense, comme les citadelles qui ont, de par la nature, un côté faible et qu’un assaut audacieux peut emporter en quelques heures. Les éloges lancés à sa fille retombaient en mitraille sur son cerveau. Adhémar, à l’appui de ses congratulations, avait pris la petite par la tête et l’embrassait : – Dis qu’il faut que j’aille à la ville ! souffla Louisette dans les moustaches du pair de France. Lui, tout frémissant d’une émotion qu’il ne comprenait pas, obéit à l’ordre de l’enfant rousse : – À Votre place, dit-il au père ; je ne m’arrêterais pas en si beau chemin. De cette petite paysanne, je voudrais faire une belle demoiselle. Et qui sait ? ajouta-t-il, les doigts liés à ceux de Louisette, l’avenir a tant de surprises ! – Que me conseilleriez-vous ? demanda le vieux que l’avarice reprenait. – De placer votre fille dans un couvent de Chartres !… – Bonté divine ! Mais je ne connais pas la ville, moi, monsieur le comte, et je me suis laissé dire que c’était lieu de perdition. De fait, le paysan n’avait jamais quitté Auneau, le bourg où il était né, et la grand-ville, Chartres, lui semblait au bout du monde. Mais le comte plaida tant et si bien la cause de la fillette, elle l’encouragea si bien de ses yeux dans lesquels passait par instants une leur verdâtre, rapide comme le sillonnement d’un éclair, que maître Dartois se laissa fléchir. Était-il d’ailleurs si difficile de le convaincre ? Non pas. L’ambition rétrospective qu’il n’avait pu satisfaire lui semblait maintenant facile à assouvir. Sa fille serait une demoiselle ! Eh ! pardieu ! il était assez riche pour se payer cela. Suer sang et eau à travailler, cela ne vous assurait pas les coups de chapeau, alors même qu’on avait entassé sous le cellier des sacoches rebondies d’écus ! Mais, morgué ! Quand il irait chercher à la ville sa fille bien attifée, quand elle causerait au parloir avec les dames (il avait connu naguère une religieuse qui lui avait parlé de tout cela pour lui soutirer un don en faveur de sa communauté), quand enfin elle serait faraude et frère comme les demoiselles de Saint-Hurade qui, de leur château situé à trois portées de fusil, venaient le dimanche à la messe de Saint-Jacques d’Auneau, du diable si alors on ne s’inclinerait pas devant lui. Il était le père Dartois, elle serait madame… je ne sais quoi… mais madame. Et c’était là ce qu’il voulait, comme ces faiseurs de rois qui se sont contentés de s’asseoir modestement sur les marches du trône élevé de leurs propres mains. Le comte Adhémar, blasé à vingt-cinq ans comme d’autres le sont à soixante, trouvait dans cette virginité qui réclamait sa protection un ragoût des plus savoureux. Il ne voyait pas plus loin que le moment présent. Mais sans penser réellement à mal, il avait eu plaisir à serrer, par manière d’échange de signaux muets, cette chair ferme et ronde qui ne palpitait pas encore. Et il ne lui déplaisait pas que la petite fût à la ville. La douairière de Hulmerin, sa tante, toute confite en dévotion, ne lui refuserait pas son aide. La petite sortirait à jamais du milieu grossier d’où elle émergeait comme une fleur hors du f****r. Et la fleur se développerait… et, certains parfums sont si doux, à l’état naissant, comme disent les chimistes ! L’idée entrée dans la tête du métayer avait promptement jeté ses racines. Tout en paraissant encore hésiter, il ne dormit pas pendant les quelques nuits qui séparèrent la visite du comte de celle qu’il avait promise, afin de donner au paysan les renseignements décisifs. Et Louisette non plus ne dormit guère. La fillette avait douze ans, avons-nous dit. Mais il y avait deux ans à peine qu’elle avait été séquestrée. Jusque-là, elle courait libre sur les routes et à travers les champs. Et comme elle ne travaillait point, délaissée par l’insouciance du vieil avare qui ne voyait pas alors en elle un outil assez solide pour qu’il en pût tirer profit, elle avait appris beaucoup à l’ombre des meules et sous la haie des aubépines. Les gars de village sont de rudes éducateurs. Et comme pendant les deux années de prison qu’elle Tenait de subir, les bouffées premières de la puberté lui étaient montées au cerveau, comme aussi la liberté lui manquait pour retrouver ses professeurs d’autrefois, la venue d’Adhémar, le beau comte, avait remué son sang juvénile, qui lui était monté à la tête. Pendant les nuits où son père, mal à l’aise, redoutait que le comte se fût moqué de lui, elle – Louisette – revoyait les moustaches soyeuses, les lèvres rouges, les yeux bridés aux tempes et qui souriaient mieux encore que la bouche. Elle ne comprenait pas encore. La corruption n’était chez elle qu’à l’état latent. Mais le désir sourdait de ce corps d’enfant et – ne parvenant pas à s’épanouir – se concentrait en une sensation aiguë. Adhémar revint. Tout était convenu de Hulmerin, en tante complaisante, se chargeait de la protégée du comte, son neveu. Les sœurs du Saint-Amour, congrégation de Chartres, très protégée en haut lieu épiscopal, recevraient mademoiselle – on disait déjà Mlle Louise Dartois, – et moyennant deux mille francs d’entrée, deux mille francs par an, sans parler des menus frais, elles parferaient son éducation. Quand il entendit parler de tant d’argent, le bonhomme Dartois faillit tomber à la renverse. Plus de douze cents écus pour la première année ! C’était à n’y pas croire ! Mais Adhémar, qui tenait à la conclusion de cette affaire plus qu’il ne l’avouait au père, avait prié la douairière de venir apprécier par elle-même le petit prodige – de savoir et de pureté – dont il lui avait fait une description enthousiaste. Le métayer ahuri vit un vieux carrosse armoirié s’arrêter devant sa maison… Il vit descendre, appuyée au poing d’un laquais, une vieille dame endouillettée de soie que flanquait une sœur du Saint-Amour, chaînée de rosaires et de chapelets. Il perdit la tête. On l’appelait monsieur, gros comme le bras, on câlinait sa fille en disant : – Mais voyez donc comme elle est mignonne ! On dirait une des nôtres ! – C’est un ange ! répondait la sœur, dont le visage flétri, aminci, était éclairé par deux yeux d’un gris velouté dont les paupières battaient sans cesse comme des ailes d’oiseau. Résistez donc à cela ! La sœur du Saint-Amour emporta les quatre mille francs et la fillette. Le père était autorisé à la venir voir, au parloir, le dimanche, tous les quinze jours, entre la messe et les vêpres. Louisette était pâmée de joie. Et comme en un moment, le père Dartois, la douairière et la religieuse étaient à l’extrémité de la grande pièce en conférence budgétaire, Adhémar – on ne sait ni pourquoi ni comment – avait pris Louisette dans ses bras, et les lèvres ceriséennes de la petite se perdaient aux moustaches du pair de France dont la chemise de fine batiste se froissait sous la dureté des seins naissants de Louisette.
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