Quand la maison fut vide, le père Dartois ne regretta rien.
Le but de sa vie entière était atteint. Comme c’était facile, pourtant. Il n’aurait pas songé à cela.
Les écus, il s’en moquait bien, au fond. Décidément, il n’était pas avare ; il était prêt à toutes les dépenses pour réaliser son rêve.
Déjà il entrevoyait le mariage. Louisette pouvait épouser quelqu’un de la ville, qui sait ? Un notaire, peut-être. À cette idée, le vieux Dartois avait des frissons entre les épaules.
Et quel mépris il ressentait pour ceux qui l’entouraient ! Il traita de la bonne façon le maître d’école qui réclamait son dû ! Voyez-vous ce mendiant ! Le pauvre hère, qui était honnête, fut volé par le joyeux métayer qui lui lâcha à grand-peine le quart de ce qui avait été convenu.
C’était à prendre ou à laisser.
M. Dartois avait bien d’autres détails en tête ! Il lui fallait se préparer à la grande épreuve, à la première visite de quinzaine, qu’il ferait au couvent du Saint-Amour. Ce n’était pas petite affaire.
Dartois ne quittait guère la blouse bleue brodée de blanc au col et aux épaulettes, vernissée quand elle était neuve, avachie comme un chiffon quand elle avait été écrasée sous la limousine d’hiver. Au printemps, un chapeau de paille, à la Toussaint une casquette de drap à oreillères, des sabots en tout temps, le costume ne variait pas.
Mais aujourd’hui qu’il était monsieur Dartois, père de Mlle Dartois, pensionnaire du couvent du Saint-Amour !… voilà qui exigeait une autre tenue.
L’expérience lui manquait. Et puis, dans les petits détails le Gobseck reparaissait. Ce fut une grave résolution que celle d’appeler le petit tailleur du bourg ; et pendant la conférence qui dura plus de deux heures, Dartois faillit plusieurs fois étouffer, alors que le bossu lui expliquait que pour une redingote en beau drap de ville trente écus étaient à peine un prix convenable.
– Voulez-vous, oui ou non, faire honte à votre demoiselle ?
Cet argument, que le malin tailleur avait tout de suite inventé à l’usage particulier du personnage dont il avait deviné les plus Secrets sentiments, eut tout le succès qu’il en attendait.
Il se chargea de transformer le métayer en un bon bourgeois moyennant cent cinquante beaux francs payés comptant.
Dartois éprouvait des jouissances jusqu’alors insoupçonnées.
Il fut pour ce nouveau vêtement comme l’amoureux de vingt ans qui attend sa bonne amie à un premier rendez-vous. Dix fois par jour il passait devant la fenêtre du rez-de-chaussée où, à l’angle de la petite rue de l’abreuvoir, se profilait, sous les reflets verdâtres de la vitre, la silhouette grimaçante du petit tailleur.
Et quand le quatorzième jour se fut écoulé sans que la livraison eût été faite, Dartois n’y tint plus. À demi suffoquant de crainte et de colère, il s’achemina, un gourdin noué au poignet par une b***e de cuir, vers la demeure du bossu ; mais à peine avait-il fait quinze pas, qu’il l’aperçut, portant la bienheureuse toilette de serge verte, avec le respect d’un prêtre chargé du Saint-Sacrement.
De fait, le bossu n’était pas malhabile. Les habits avaient bon air. Dartois frétillait de joie, sans s’apercevoir que les entournures étaient un peu étroites. Mais il jouissait de se sentir le dos bridé. Au moins il savait qu’il était vêtu en bourgeois.
Des bottes avaient été commandées au cordonnier, le chapeau apporté dans un carton par le colporteur. Bref, la tenue était excellente. Et il fallut que Dartois fut bien satisfait, car, pour la première fois de sa vie, il paya sans rechigner et, qui plus est, sans retenir l’escompte pour le comptant.
Comment s’accomplit le voyage d’Auneau à Chartres, Dartois eût été fort embarrassé pour le dire. Les cahots du tombereau qu’on décorait du nom de diligence s’étaient brisés contre la cuirasse de jubilation dont le vieil homme était blindé.
Et puis il était d’autant plus préoccupé qu’il se sentait intimidé ! Aller à la ville ! c’était déjà une énormité. Mais se présenter dans un endroit où il se trouvait des filles de comtes et de marquis !
Le couvent s’étendait, – parqué de murs hauts et noirs, – sur le plateau qui domine la cathédrale. La porte, en style Louis quatorzien, avait grandes allures ; au-dessus, on voyait, sculpté dans la pierre, un cœur surmonté de flammes et percé de trois flèches, symbole du Saint-Amour.
C’était à midi qu’il devait être admis à voir sa fille. Il s’en fallait de près de vingt minutes ; l’impatience lui avait fait devancer l’heure. Tant pis ! Sa main qui tremblait un peu leva le marteau de fer qui retomba sur la tête du malin. Tout était symbolique dans ce lien de pureté.
La lourde porte tressauta un peu en s’écartant d’un centimètre. Il poussa et se trouva dans une cour blanche, fermée en face par une grille donnant sur des jardins.
La tourière se tenait debout, à gauche sur le seuil d’un perron.
Questionné, il répondit :
– Je viens voir Mlle Dartois.
– À quel titre ?
– Je suis son père.
L’autre eut un sourire aussitôt réprimé : singulier père qui ne disait pas tout simplement : Ma fille.
Mlle Dartois était à la chapelle. M. Dartois fut conduit au parloir où on l’invita à attendre.
C’était une grande pièce, parquetée, avec des banquettes régnant le long des murailles nues. Au fond une cheminée monumentale, surmontée d’un crucifix sur lequel s’affaissait un Jésus colorié dont le côté s’agrémentait de l’éternel cœur enflammé et enfléché.
Le jour, pâli par de longs rideaux pareils à des suaires pendus, miroitait dans les plaques cirées du parquet.
Étant seul, le paysan n’osait plus faire un pas, ayant crainte de tomber. Un air froid lui glissait sur les épaules. Il tenait son chapeau à la main, gêné de n’avoir personne à saluer, regardant toutes les portes avec une sorte de terreur, inquiet de l’attitude qu’il faudrait prendre lorsque quelqu’un paraîtrait.
À ce moment, des voix jeunes et fraîches éclatèrent et le firent tressaillir. Évidemment la chapelle touchait au parloir.
Les voix chantaient :
Doux cœur, ouvre-toi pour nous,Mon âme brûle d’allégresse,Et dans mes bras, avec tendresse,Je presse Jésus, mon époux !Les voix s’alanguissaient et se taisaient, enveloppées par l’orgue.
Le métayer restait immobile, l’ouïe en quelque sorte éblouie.
Il entendit derrière lui le craquement de la porte par laquelle il était entré.
Une dame, grande, très élégante, entrait, suivie d’un laquais qui portait un sac. Elle passa devant Dartois qui-inclina la tête, puis avec précaution alla se poster sur le banc.
Il reprenait audace. Après tout, il était l’égal de cette dame puisque lui aussi venait voir sa fille.
D’autres arrivèrent qui connaissaient la première. Une bonne odeur de poudre de riz nageait l’air froid du parloir. Les robes se froissaient, et cela rappelait au métayer le ploiement des billets de banque.
Enfin Mme de Hulmerin parut. Elle était accompagnée du comte Adhémar qui eut peine à réprimer une légère grimace en reconnaissant le père de Louisette, mais qui alla droit à lui et lui tendit la main.
Les voix avaient repris :
Jésus, bien-aimé de mon cœur,Oh ! prends pitié de ma souffrance !Je ne vis que par l’espéranceDe te devoir un doux bonheur !Adhémar s’était remis et dit à Dartois :
– Mademoiselle votre fille est déjà une charmante élève…
– Monsieur le comte l’a donc vue ? demanda le métayer.
Le comte se mordit les lèvres.
– Ma tante a ses grandes entrées dans la maison dont elle est une des protectrices.
C’était répondre en Normand ; mais le paysan était trop ému pour prendre garde que le comte n’avait pas nié péremptoirement qu’il eût vu Louisette.
D’ailleurs le moment n’était plus à la réflexion. Les chants avaient cessé, et, une large porte à trois vantaux s’étant subitement repliée sur elle-même, Dartois avait plongé du regard dans la chapelle qu’emplissaient les derniers ronrons de l’orgue.
Des parfums d’encens se vaporisaient dans l’air, et troublaient le métayer habitué aux senteurs des étables et aux relents des fumiers.
Devant la baie ouverte, les religieuses, puis les novices défilaient, sans pénétrer dans le parloir. C’était un spectacle qu’on montrait aux parents. Au fond de la chapelle, qu’un effet d’optique agrandissait, le Saint-Sacrement resplendissait, sous son verre bombé enrayonné d’or.
Puis les élèves passèrent, les grandes en avant.
Elles étaient vêtues de longues robes d’un bleu clair. Un ruban blanc fixé derrière le cou se croisait sur leur poitrine pour venir se rattacher à la ceinture d’un bleu plus foncé. La tête s’embéguinait dans un bonnet de tulle blanc, à rubans bleus.
Celles que personne n’attendait défilèrent, glissant leur regard sournois vers le parloir. Une religieuse, dont la cornette s’évasait comme les ailes d’une vaste chauve-souris blanche, tournait le dos aux parents pour intercepter la curiosité des jeunes filles. Mais on en devinait d’adorables, toutes sournoises. Enfin le cortège disparut, et les élèves appelées firent leur apparition.
On les plaça sur un rang dans l’ouverture de la porte, ayant au-devant d’elles, toujours, une religieuse, dont on ne voyait que le râble large et les épaules carrées. On eût dit un caporal prussien commandant l’exercice.
Le métayer avait aperçût Louisette.
Elle était là, la seconde, à gauche. Qu’elle était changée !… mais adorablement ! Le vieil ambitieux éprouva une jouissance infinie. Avec ses cheveux flaves, sur lesquels il semblait que le Saint-Sacrement eût semé des paillettes d’or, elle était la plus jolie.
Elle se tenait si bien, les mains jointes, à l’ordonnance, pointant un peu au-dessus de la ceinture !
Le paysan fit un pas pour aller vers elle. Pour la première fois de sa vie, il sentait un impérieux besoin de la saisir dans ses bras, de l’embrasser à pleines lèvres.
Mais tout le monde restant immobile, il eut peur et se tint coi.
La sœur prononça des noms.
C’était celui de la marquise d’Estissac, qui répondit : « Oui ! » et vers qui s’élança une jeune fille. Puis la baronne de… puis… M. Dartois ! Il eut honte de n’avoir point de titre. Mais déjà Louisette venait vers lui ; doucement, glissant de ses petits pieds sur le parquet. À mi-chemin, elle vit le comte Adhémar, et sans tourner la tête ; sut lui sourire gentiment.
Elle dit au vieux Dartois :
– Bonjour, petit père !
On lui avait déjà appris à ne pas dire : P’pa !
Il était ravi. On avait l’autorisation de se promener pendant une demi-heure dans une cour sablée. Lui, marchait à côté d’elle, les yeux demi-clos, savourant le bonheur de faire sa partie dans ce jeu de chevaux de bois dont les coursiers étaient des baronnes et des marquises.
Le comte Adhémar s’était placé auprès de Louisette, sans lui donner le bras. Mais tous deux, car elle était complice, s’arrangeaient pour que leurs mains ballantes se frôlassent : parfois il y avait de rapides accrochements.
Le couvent avait pris Louisette ; hantée par les rêves d’ambition – son père parlait tout haut – fatiguée du travail forcé, hypocrite et demi-sensuelle.
Le couvent acheva l’œuvre.
Il ne rentre pas dans notre plan de nous attarder à raconter comment Louisette, d’inconsciente devint corrompue ; comment les mysticismes du saint Amour, les indécences des hymnes à Jésus, joints aux enseignements de la promiscuité féminine, développèrent en elle toutes les appétences passionnées.
À seize ans, après quatre ans de Saint-Amour, il se passa ceci :
Le comte Adhémar était devenu amoureux fou de la petite sauvage complètement désauvagée, de la niaise déniaisée, et à ce point qu’elle avait un jour tenu avec son père, au parloir, le dialogue que voici :
– Est-ce que tu es riche, petit père ?
Dartois avait tressauté. Pour le coup, voilà un aveu qu’il n’avait jamais fait à personne. Il avait essayé de rompre les chiens.
– Je vais te dire pourquoi je te demande cela, avait repris Louisette. Si tu es bien riche, je peux devenir comtesse…
– Toi ? s’était écrié le bonhomme stupéfié.
– Oui, et je vais te dire comment.
Elle parlait froidement. Elle avait, toujours croisé sur sa poitrine, le ruban blanc des élèves. Elle tenait par habitude les mains croisées au-dessus de sa ceinture, sous la gorge qui s’accentuait des floraisons de la seizième année des paysannes. L’ovale de son visage s’était apuré. Le nez, qui avait, quatre années auparavant, le léger épatement de l’enfance, s’était serré ; les narines s’étaient relevées sous la compression, un peu trop même, montrant leurs conques brunes.
D’un mot : jolie fille ! Mais, détail à remarquer, les lèvres s’était affinées. La cerise s’était fondue en une ligne rose. Le menton semblait durci, et l’oreille, qu’on n’apprécie pas à sa valeur dans les types physionomiques, avait je ne sais quelle raideur d’ourlet qui dénotait la volonté froide et réfléchie.
Quand l’esprit se replie sur lui-même, l’oreille suit le mouvement. Observez le fait. Il est exact.
Bien des détails en elle étaient à noter
La gorge, serrée dans le corset obligatoire, pointait droit. Elle avait de la main un petit mouvement involontaire qui marquait le bouton dans l’étoffe de la robe. Le sein, selon l’expression vulgaire, mais originale, poignardait le ciel.
Le ventre fuyait. Mais la petite, habile aux séductions, aux tentations plutôt, instruite par l’école mutuelle du couvent, savait rejeter la robe en dedans des cuisses, pour mouler les formes et rappeler ce qu’on ne voyait pas.
Le père Dartois était abasourdi. Sa fille lui paraissait appartenir à un monde qu’il ne connaissait pas. Elle s’était élevée dans une sphère qu’il respectait avec le frissonnement de l’ignorant qui entrevoit l’inconnu.
Elle continuait
– Une camarade, Adrienne d’Estissac, m’a dit que M. de Volsay est ruiné…
– Ruiné ! s’écria Dartois qui croyait la grosse fortune des Volsay inattaquable.
– Il a fait des folies, reprenait Louisette de sa voix d’auge ; mais il paraît que tout pourrait encore être réparé, si M. de Volsay trouvait quelqu’un qui lui prêtât de l’argent…
– Eh bien ! je ne vois pas… grommela le paysan.
– C’est pour cela que je te demande si tu es riche. Il faut que je te dise aussi que M. de Volsay est très amoureux de moi… Oh ! interrompit-elle avec un petit geste pudique, je ne lui ai rien accordé !
Ces élèves de couvent arrivent à des audaces inconnues. Celle-ci disait ces étrangetés quasi monstrueuses avec le calme le plus parfait. Pas une veuve n’eut plus simplement émis cette dernière phase.
L’éducation de Saint-Amour était parfaite.
– Bref, acheva la jeune fille en tapotant d’un coup sec un pli déformé de sa jupe, si tu sauvais M. de Volsay, comme je crois que tu es très habile en affaires, et que, de mon côté, je ne suis pas très maladroite, nous pourrions arranger cela de façon à ce qu’Adhémar… À ce que M. de Volsay épousât Louise Dartois !
Le paysan sortit ce jour-là du couvent ahuri, la tête en feu. Comtesse ! sa fille comtesse ! Et lui, qui, dans ses rêves les plus ambitieux, ne s’élevait pas plus haut qu’un gratte-papier quelconque !…
– Ah ! la mâtine ! murmurait-il en remontant dans la Carriole qui le ramenait à Auneau ; est-elle futée !… J’en suis fier ! C’est tout mon sang !…
Le fait est que l’éducation avait développé chez Louisette tous les vices du paysan, en y ajoutant ceux de la femme.
Les phrases qu’elle avait débitées à son père étaient comme le résultat d’une opération mathématique depuis longtemps combinée. L’idée d’un mariage avec le comte de Volsay avait germé en elle en une nuit d’insomnie.
Et depuis cette heure, elle avait manœuvré vers ce but si éloigné avec la précision des vieux capitaines.
Le mysticisme est une précieuse école de rouerie amoureuse.
Comme Louisette le disait avec son cynisme d’ange qui demande à déchoir, mais qui raisonne sa chute, elle n’avait rien accordé. Elle s’était fait tout demander. Grâce à l’autorité dont jouissait dans la maison la douairière, tante d’Adhémar, le comte voyait Louisette aussi souvent qu’il lui plaisait.
Fourbu par les aventures parisiennes, volé par ses amis et ses maîtresses, il revenait avec joie à cette intrigue chaste qui réveillait ses sens alanguis.
L’étrangeté de Louisette, ses séductions criminellement innocentes ; l’art avec lequel cette vierge graduait les menues faveurs, tout cela l’avait affolé. Il était amoureux fou de cette petite, lui glissait aux doigts des billets incendiaires qu’elle lisait avec soin en notant les passages les plus compromettants pour lui, et qu’elle cataloguait avec une régularité de vieux bibliothécaire.
Sa ruine était réelle. Ou tout au moins se débattait-il au milieu d’embarras très sérieux.
Alors commença autour de lui un travail de circonvallation pareil à ceux d’une armée qui investit une place forte.
Après les dernières révoltes de l’avarice, le père Dartois, ébloui par la perspective qui s’ouvrait devant lui, s’était résolument mis à l’œuvre. Toute son habileté de finaud s’était réveillée. L’usurier retrouvait sa supériorité.
On aurait pu voir, ô miracle ! le père Dartois, à Paris, en conférence avec des hommes d’affaires. Il pesait le pour et le contre, bien décidé à ne lâcher ses écus qu’à bon escient.
Du reste, la petite Louisette le guidait dans toute cette affaire avec la rouerie d’un diplomate consommé.
Il était convenu que le paysan ne payerait qu’au jour et à l’heure oh sa fille lui en donnerait l’ordre. Il était astreint au rôle d’un agent de change qui attend les instructions de son client.
Mais l’admiration que Louisette lui avait inspirée lui rendait la soumission facile. Ah ! comme il avait bien fait de lui donner de l’instruction ! Ça n’était pas de l’argent perdu, bien sûr.
Le dénouement de toute cette aventure, pour tenir en quelques lignes, fut, nous n’hésitons pas à le dire, un véritable chef-d’œuvre :
Un matin, étant à Auneau, toujours sur le qui-vive, le père Dartois reçut par un piéton une lettre ainsi conçue :
« Pardon ! pitié pour moi, mon père !… J’ai commis une faute, un crime ! M. de Volsay m’a enlevée du couvent !… Jamais vous ne me reverrez ! Adieu ! adieu ! et ne me maudissez pas !… »
À ce cri de douleur était joint un petit billet contenant ces seuls mots :
« Grand hôtel de France, au Mans. »
Le bon père ne s’arracha point les cheveux qu’il avait drus et serrés comme une toison de sanglier. Le compère qui dut déchiffrer la missive et qui était à la dévotion du métayer, ne hasarda aucune observation.
– Tu as un code, Borjoin ? lui demanda Dartois.
– Oui. Ça fait partie de notre arsenal.
– Alors tu vas me copier tout de suite l’article 354, et tu me donneras cela. Allons, dépêche-toi…
L’article en question est ainsi rédigé. Nous le rappelons, car tout le monde n’est pas forcé de le connaître :
« Quiconque aura, par fraude ou violence, enlevé ou fait enlever des mineurs ouïes aura entraînés, détournés ou déplacés des lieux où ils étaient mis par ceux à l’autorité desquels ils étaient soumis ou confiés, subira la peine de la réclusion… »
– Seulement ! s’écria le père Dartois en entendant la lecture faite à haute voix par l’ami Borjoin. Mais il y a autre chose, j’en suis sûr !…
– L’article suivant, alors, 355…
– Lis vite.
– Voilà : « Si la personne ainsi enlevée ou détournée est une fille au-dessous de seize ans accomplis, la peine sera celle des travaux forcés à temps. »
– C’est mon affaire ! Je savais bien… moi… que ça valait plus cher que ça…
– Eh mais ! fit le sieur Borjoin en clignant de l’œil, la petiote a plus de seize ans.
– T’as vu ça, toi, malin ! répliqua Dartois. Il s’en faut de trois jours qu’elle les ait attrapés !…
– Eh ben ! dit naïvement Borjoin, il était rudement temps que ça arrive.
Le fait est que toutes les pièces de la machine infernale qui allait éclater dans la vie du comte Adhémar avaient été combinées avec une science parfaite et qui dénotait de patientes études.
Le comte de Volsay, lentement affriolé par la beauté tentatrice et les savantes agaceries de la pudique vierge, était arrivé à cet état intermédiaire entre la rage et la folie, qui constitue chez l’amoureux la maturité des bêtises.
Des résistances calculées, des scrupules grandissants, avaient aiguisé ses désirs. Et finalement, avec la naïveté d’un corrompu qui croit rouler tout le monde, il avait lâché la proposition de fuite, avec promesse de mariage, et cela par écrit, dans une lettre du plus pur style werthérien. On s’était même arrangé de façon à ce qu’il dût réitérer les offres et promesses.
Si bien que par une belle nuit, qui précédait de quatre fois vingt-quatre heures la sonnerie de la seizième année, détail d’ailleurs parfaitement ignoré d’Adhémar, une échelle de corde conduisait dans ses bras amoureux la timide enfant qui murmurait :
– Je me confie à votre honneur !
Adhémar, transporté de joie et d’amour, avait à quelques pas de là, – n’oublions pas que la scène se passait il y a trente ans, – la dernière chaise de poste qui puisse se vanter d’avoir prêté ses coussins à un e********t.
Et fouette cocher pour le Mans !
À l’hôtel de France, où on était arrivé dans la nuit, des supplications bien senties avaient contraint Adhémar à renoncer à un bonheur complet. Deux chambres séparées avaient abrité leur passion obligée à la patience.
Adhémar rageait, mais au fond était d’autant plus flatté d’avoir enlevé une honnête fille. C’était affaire de vingt-quatre ou quarante-huit heures !
Et puis quel avenir ! Paris… un petit hôtel… le bonheur discret entouré de tous les luxes ! Amour ! Amour !
Le matin de bonne heure, le père Dartois entra dans l’appartement.
Raide, froide, foudroyée, Louisette tomba de tout son long sur le tapis, et Adhémar faillit en faire autant quand le métayer lui dit :
– Monsieur le comte, il y va des galères !…
Il n’y avait pas à discuter. Le Code était là.
Le père n’avait qu’un signe à faire pour qu’un commissaire de police et sa désagréable suite vinssent s’immiscer dans cette affaire de cœur.
– Nous avons, nous autres paysans, notre honneur qui vaut celui des gentilshommes, prêcha le vieux Shylock qui le prenait de très haut. Vous avez perdu ma fille. À vous de réparer votre crime !…
Louisette, revenue à elle, se traînait aux pieds de son père, en criant (pas trop haut, parce qu’il était inutile pour le moment de mettre les gens de l’hôtel dans la confidence de ces pourparlers) :
– Mon père, tuez-moi et épargnez-le !…
Adhémar y voyait trouble. Que diable ! ce n’était pas un pareil dénouement qu’il avait rêvé ! Il eut même un mot superbe :
– Mais votre fille n’est pas perdue du tout !…
Comme si on entretenait un père de ces détails ! Bref, c’était à prendre ou à laisser, un bon petit procès criminel ou…
Ou épouser ! Sapristi ! Adhémar regimba d’abord…
Mais le père Dartois se dépouillait. Pour l’honneur de son nom, il n’était pas de sacrifice devant lequel il reculât, et le vieux gredin, dont nul ne connaissait la fortune, promit un million de dot.
Il est vrai qu’il remettrait au comte la quittance de toutes ses dettes, quatre cent mille Francs qu’il avait rachetés à trente pour cent et qui figuraient au contrat pour le chiffre nominal.
Que vouliez-vous que fit Adhémar ? Qu’il mourût comme un héros de Corneille ?
Il préféra s’exécuter, d’autant qu’il fut convaincu de la parfaite innocence de Louisette dans toute cette combinaison, tant elle supplia son père, avec larmes, évanouissement et toute la mise en scène obligatoire de laisser au comte la liberté d’agir à sa guise.
Et voilà comment la belle Louisette Dartois devint à seize ans comtesse de Volsay, baronne de Pièvres et autres lieux.