Au mot « vacances », Vincent leva la tête. Au diable les Alpes ! Le nez dans son livre de géographie, il demanda d’une voix fluette :
— Nous irons où cette année pour Noël ?
Il était comme un prisonnier à qui l’on eût dit qu’il allait recouvrer la liberté. Il ferma les yeux. Il imagina que la prison était une sorte de boîte où la vie se serait arrêtée. Le soleil se couchait, inondant la pièce de ses derniers rayons qui caressèrent les cheveux du garçon. Vincent entendait déjà le vent chanter dans les tamaris. Sylvestre se leva. Il vint jeter une souche
dans l’âtre et déclara :
— Aux cabanes.
Le feu chanta. Aux cabanes ! Ils fêteraient Noël aux cabanes ! Au pays des balbuzards ! Les oreilles de l’enfant devinrent pesantes comme des marmites et ses yeux se fermèrent. Il entendit un bruit de vaisselle. Sa mère riait. Son père s’écria :
— Miladiou !
Par la fenêtre, Vincent vit le manteau noir de la nuit s’étendre sur le jardin. L’enfant posa sur les arbres ses grains d’or, ses étoiles d’amour. L’automne était en train de se nicher dans ses paupières. Il ferma son livre de géographie et monta se coucher.
Son corps s’ouvrit à tous les vents du sommeil qui soufflent sur l’enfance. Sa vie prenait la forme d’une route. Blanche comme un ciste qui fleurit dans l’air du matin.
Un jeudi du mois de novembre, Vincent décida de partir dans la garrigue. Sa mère combina son escapade avec le travail de son oncle :
— Virgile sera dans la vigne du mas du Juge, tu iras déjeuner avec lui, puis tu rentreras au village par la route du mas des Cavernes.
Au petit matin, le jeune garçon sellaCigale et partit. Il emportait dans ses sacoches du pain, une gourde pleine d’eau, du saucisson et des olives. Il laissa derrière lui la maison blottie au cœur du village, son père et sa mère endormis. Il entendit un chien aboyer sur son passage tandis que Cigaledéversait un gros tas de crottin sur le chemin.
Les étoiles venaient à sa rencontre. La Grande Ourse scintillait. Il croyait voir des comètes se déplacer, pareilles à d’énormes boules de neige entourées de poussière. Elles bougeaient leur queue sur des millions de kilomètres. Certaines, lui semblait-il, allaient disparaître dans les profondeurs de l’espace. Il pensa à la pluie des Perséides, celle que l’on peut observer chaque 13 août dans la constellation de Persée. Pourtant, il ne cherchait pas à savoir si la vie existait sur Io ou sur Ganymède. Il n’avait qu’une hâte : galoper dans la garrigue.
Bientôt, le jour se leva tout à fait. Le ciel devint aussi rose qu’un matin de tempête de sable au Sahara. Cigale allait maintenant au pas. Le jeune cavalier et sa
monture traversèrent une pinède, puis ils prirent la direction de l’est. Au creux d’un vallon qu’il traversa sans hâte, pépiaient de petits moineaux au plumage éclatant.
Quand il fut sur la crête, Vincent aperçut la forêt du Coutach et, plus au nord, le pic Saint-Loup. À quelques mètres de là, un cyprès jouait de la tête dans la lumière oblique et pourpre du matin. L’air doux grésillait de mille bruits d’insectes. Ce fut à cet instant que le jeune cavalier vit une forme noire qui se ruait dans les
taillis. Il entendit un bruit de galopade effrénée. Cigale se mit à danser en reculant. Puis la jument se cabra.
Un instant, Vincent crut qu’il allait être désarçonné. Mangegloire fonçait sur lui, excité par le hennissement du cheval. La jument fit un écart et le sanglier ne rencontra que le vide.
Vincent ne sut jamais comment le choc avait été évité. Il calma sa monture. Quand il mit pied à terre, Mangegloire avait disparu dans le bois voisin. Le soleil tiédissant traversait les frondaisons du bois. Il s’assit sur une murette qui bordait un carré de vigne. Il était sous le coup d’une grande frayeur. Le vent soufflait du nord, soulevant une poussière ocre sous les pas de Cigale.
Bientôt, reprenant leur route, le cavalier et sa monture furent arrêtés par une haie de mûriers. C’est alors qu’un bruit mystérieux parvint aux oreilles de Vincent, sorte de chant de source et de
froissement d’ailes. Il avança de quelques mètres en tenant sa monture par le bridon. Une rafale de vent crépita si brutalement que son chapeau faillit s’envoler. Lorsqu’il eut contourné la haie de mûriers, il entra dans une vigne.
Elle paraissait abandonnée car nul ne l’avait vendangée. Les ceps étaient chargés de raisins noirs aux grains luisants. Les feuilles pourpres exprimaient une
douce mélancolie. On voyait bien que les vendangeurs n’avaient pas fait la sieste, à midi, à l’abri des hautes souches. Nulle main de femme n’avait effleuré les sarments, nul homme n’avait sarclé les mauvaises herbes. Nul baile n’était venu offrir le pastis à la régalade à la colle joyeuse. La vigne peu à peu retournait à la garrigue.
Un grand capricorne s’envola lourdement, une sauterelle fit un bon dans les feuilles rougissantes. Ici
et là, le rouge virait au jaune paille. Malgré la tristesse qu’exhalait cette vigne, la vue de celle-ci remplit le garçon d’un vif sentiment de plaisir : un parfum de violine, de mûre et de tanin lui chatouilla l’odorat. À coup sûr, il s’était perdu dans le jardin de Dionysos où l’on célébrait dans la joie l’amour du vin. Il pensa à un masque de ce dieu taillé dans le bois de la vigne, à un portrait doux et apaisant qu’il avait vu dans un illustré.
Le vent redoubla de violence, ruisselant sur les souches, dépouillant les ceps et fredonnant. On eût dit un chant de tempête. Au cœur de la vigne, dans l’allée où, autrefois, passaient les charrettes, il se sentit observé. Il comprit qu’il n’était pas seul.
Elle ne bougeait pas. Ses yeux avaient l’ardeur de la braise que le vent avive. Elle paraissait être née de la lumière blanche. Sa tête dépassait à peine le sommet des ceps. Sa chevelure épaisse et noire tombait sur ses épaules fines où roucoulait une colombe. Elle le dévisagea comme elle eût regardé, lui sembla-t-il, un lièvre ou un perdreau.
Elle croquait un à un les grains d’une belle grappe de raisin et, parfois, la colombe picorait en voletant, à sa bouche, le fruit luisant et mûr. Peut-être était-elle, elle aussi, à la recherche de Dionysos sur son âne ? Ou bien courait-elle sur les traces de Mangegloire ?
Elle lui sourit. Il était sans doute dans un monde nouveau. La colombe roucoula. C’était une sorte d’appel, tendre et triste. Des mésanges voletaient d’un sarment à l’autre. Soudain éclata un bruit sourd suivi d’un froufroutement. Un gros lézard à tête verte fuyait. On dit dans le pays que, s’il vous mord, même en lui coupant la tête, on ne peut lui faire lâcher prise. Il faut lui ouvrir la gueule avec un couteau. Elle leva les yeux.
— Où est-ce que tu vas avec ton cheval ?
— Au mas du Juge où mon oncle taille la vigne.
— Au mas du Juge ! Mais c’est encore loin ! s’exclama-t-elle d’une voix chantante, il faut que tu prennes par le nord, que tu ailles jusqu’au Chêne mort et que tu files droit sur le Vidourle !
Il regarda le ciel agité par de furieux torrents de lumière. Elle acheva de croquer les derniers grains de son raisin.
— Je m’appelle Adeline, dit la fillette d’une voix douce, et si tu ne veux pas que ton oncle mange l’omelette sans toi, il faut maintenant que tu galopes !
Il quitta Adeline après lui avoir dit qu’il se nommait Vincent. Dès les premiers kermès, Cigale prit le trot. Dans le lointain, les falaises blanches de l’Hortus brillaient au soleil. La masse sombre du Saint-Loup flottait sur un
radeau de garrigues. Il était enivré par l’odeur des pinèdes en automne. Au loin, plein nord, il aperçut des vignes jaunissantes. Venus des rocailles, montaient les « cia » d’un bruant qui se mettait en colère.
Il était près de onze heures et Virgile tout en taillant devait scruter les alentours. Un
petit chemin en pente douce le conduisit non loin d’une source. Il fit boire Cigale. Il en profita pour se désaltérer et grignoter un morceau de pain avec des olives. Il repensa à Mangegloire, le vieux solitaire qui faisait perdre leur patience aux hommes du
village. La première fois où il en entendit parler, ce fut chez le coiffeur Louis Escoubas, meilleur fusil
du canton. À l’en croire, le sanglier était une bête intelligente. Il était plus rusé qu’une vachette et plus féroce, lorsqu’il chargeait, qu’un rhinocéros d’Afrique.
Dès qu’il eut achevé son morceau de pain et sa poignée d’olives, Vincent tâcha d’oublier Mangegloire. Il sauta en selle et poussa Cigale vers le nord. Rien n’était plus beau que cette terre en plein recueillement avant l’hiver. Dans les ronces que portait une muraille de pierres sèches, des mûrons noircissaient. Des sumacs rougissaient sur leurs hampes sèches comme des chandeliers. Le Saint-Loup dorait maintenant sa tête dans le lointain. Vincent se sentit plein de ce monde pur et léger qui l’enveloppait.
Une heure après avoir quitté Adeline, il aperçut, sur sa droite, la bâtisse à demi écroulée du mas du Juge. Virgile était installé sous un azérolier, à l’abri du vent. Il n’était pas loin de midi et le soleil écrasait l’ombre des pins.
Il descendit de sa monture et attacha Cigale à la margelle du vieux puits. Le vigneron sortit son couteau à vendanger de sa poche, coupa un chanteau de pain. Dans ce désert de rocaille, le mas en ruine accentuait encore la désolation du paysage.
— Assieds-toi.
Le cœur du garçon se serra.
— C’est une belle journée.
Il chassa une mouche qui se collait à son front.
— Oui, bougonna Virgile. Ce matin, pendant que je taillais le haut, j’ai entendu le pas d’un cheval sur les feuilles mortes.
Il fit un geste comme quelqu’un qui regarde en l’air et écoute.
— C’était un cheval seul. Oui, il ne portait personne. Il est passé sous les chênes. On aurait dit qu’il venait de la nuit. Il était d’un noir extraordinaire. Il a traversé la vigne. Quand il est arrivé à l’olivier, il s’est mis à hennir.
— Il allait où ?
Virgile but une gorgée de vin, puis il reprit :
— Ce cheval, tout le monde le connaît ici. Depuis qu’il a perdu son maître, il erre dans le Grand-Pâle. C’est un cri d’amour cette bête. Et tu sais comment on l’appelle ?
— Non.
— Les gens d’ici lui ont donné le nom de ce roseau fou qui résiste au froid de l’hiver et qu’ils disent plus libre que le vent. Ils l’appellent Solitude.
Quelques semaines après la Toussaint, la pluie s’installa timidement dans le paysage. Un matin, elle noya le village d’un fin rideau de gouttelettes. Les herbes jaunirent. Un coup demarin balaya les rues du village et déshabilla les platanes qui se trouvèrent entièrement nus. De gros nuages venus de la mer se précipitèrent sur les Cévennes. Virgile, observant le ciel, disait à qui voulait l’entendre :
— Quand le Saint-Loup met son chapeau, le berger va chercher son manteau.
Bientôt, les ruisseaux gonflèrent. Tandis que les corbeaux s’ébrouaient sous la pluie, les sources vocalisèrent. Barbentane passait dans les rues, avec sa carriole, son balai et sa pelle.
Il ramassait les feuilles mortes que le vent et la pluie agglutinaient dans les
rigoles et les bouches d’égout. Il était noir sous son ciré de pêcheur jaune. Parfois, une goutte tremblait sur le rebord de son capuchon et
glissait le long de son nez comme une larme. Un enfant accourut. Il cria :
— Ouo ! Barbentane !
Et lui, sans se retourner, gémit faiblement :
— Ouo, petit !
Il continua son humble travail, seul sous la pluie, poussant sa petite voiture où bruissèrent une dernière fois les feuilles mortes.
Un jour, à la sortie de l’école, les enfants entendirent Barbentane qui jouait du tambour. Il était debout, ruisselant de pluie, plus rabougri qu’un vieux chêne. Il cherchait à se protéger du vent. Quand il eut fini de battre tambour, il sortit un papier de sa
poche. Les écoliers l’applaudirent en criant :
— Barbentane ! Barbentane !
On sentit qu’il préparait sa voix pour annoncer la terrible nouvelle. Les enfants se turent. Il fit
un geste. Il y eut alors un profond silence. Seul le vent s’agita durant quelques secondes.
— Vidourle, finit-il par dire, Vidourle arrive !
Barbentane venait de nommer le fleuve qui hantait la mémoire des habitants.
— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda une femme.
— Le Vidourle, répondit un gamin, le Vidourle, il arrive !
Le fleuve était sur le point d’abandonner ses berges. Déjà on entendait le bruit que faisait l’eau dans les vignes. Les arbres craquaient. C’était comme une poitrine qui respirait bruyamment, comme un bruit lancinant de
grelots qui s’insinuait partout. Barbentane disait encore :
— Il n’a pas voulu attendre. Maintenant il descend vers nous.
— Où a-t-il crevé ? demanda quelqu’un.
— À Saint-Pierre, souffla Barbentane, et il pisse partout comme s’il se trouvait dans un panier !
— Alors, interrogea une femme, il va être ici dans la nuit ?
— Oui, grogna Barbentane, je vous dis qu’il vient, il descend tout droit sur nous.
C’était comme un grand mouvement dans la tête des enfants, ce fleuve. Bientôt, il jetterait sur le village ses chevaux gorgés de fleurs noires et blanches. Dans la nuit, il occuperait insidieusement le
terrain. Il remplirait les trous et les fossés de son soleil jauni, pénétrerait peu à peu dans les maisons. Il ferait alliance avec les sources, les lacs
souterrains. Alors, il lancerait sa première offensive, torrents d’eau et de boue, contre les maisons du village.
À la nuit tombée, Barbentane passa une dernière fois dans les rues, tambourinant à chaque coin :
— Vidourle arrive ! Vidourle arrive !
Les premières lumières s’allumèrent dans la nuit. Vincent s’endormit en écoutant le bruit du vent qui gémissait dans les volets.
Ce fut un bruit sourd qui l’éveilla. Il faisait nuit noire. On se serait cru en pleines ténèbres. Il alluma, se précipita à la fenêtre et l’ouvrit. La pluie lui fouetta le visage. La lune éclairait faiblement le paysage. De gros nuages noirs montaient à l’assaut des garrigues. Il entendit l’eau, sombre et froide, qui sifflait. Dans la cuisine, son grand-père et son père buvaient du café. Il enfila son pantalon et se jeta dans les bras de son papé.
— Le fait est, affirmait Jean Mazauric, qu’il est venu d’un coup, le bougre !
Il caressa sa moustache blanche. Dans la cuisine, l’eau commençait à gigoter près de la porte.
— Vite, dit Fanny, il faut monter à l’étage.
Pendant que Vincent dormait, son grand-père et son père avaient déménagé les meubles. Les chevaux aussi étaient maintenant à l’abri.
— Trop généreux ce fleuve, déclara le vieux manadier.
Ils entendirent, charriés par le flot, des cailloux rouler sur le gravier. Un coq surpris se mit soudain
à chanter. Sylvestre, se penchant à la fenêtre, crut voir des moutons patauger dans l’eau boueuse. À intervalles réguliers, la cloche de l’église sonnait. Le pays s’enfonçait dans une obscurité poisseuse. Le vent de la nuit se heurtait aux roches des garrigues. C’était un vent qui piquait. Il transportait avec lui une odeur d’humus et de troncs pourris. On entendait, par moments, des hennissements et des
bruits de galopade. L’eau montait. Elle se déchirait sur le flanc des maisons, à l’angle des rues dans de noirs tourbillons mugissants.
Lorsque l’aube se leva, le silence était partout. Il ne pleuvait plus. Le ciel était couleur de tabac gris. Le village était inondé.
— Ça sent la mauvaise eau, proclama Jean Mazauric.
L’air était chargé d’une odeur lourde et humide. Le père de Vincent mit ses cuissardes de caoutchouc noir et sortit la barque qu’il utilisait pour aller pêcher sur l’étang. Il voulait savoir dans quel état étaient les rues du village. Vincent dut faire des pieds et des mains pour
embarquer. Finalement, son père céda. Il s’enveloppa dans un ciré, chaussa ses bottes de pluie et se cala dans la barque entre son père et son grand-père.
On percevait comme un bruit de source qui montait de la terre. Par endroits, il
y avait plus d’un mètre d’eau. Une vieille femme mit le nez à la fenêtre et les regarda passer. Le cadavre d’un petit chat aux yeux révulsés flottait au gré du courant. D’un coup de gaffe, Sylvestre évita le choc avec un demi-muid qui dansait la gigue en frottant son dos contre
un mur. Dans une maison, des enfants criaient. Un chien traversa la rue à la nage. D’un bond, il escalada le rebord d’une fenêtre. Grâce à l’habileté des deux hommes, la barqueraclait les trottoirs sans les heurter. Le courant noirâtre et gluant sentait l’humus. Vincent aperçut une automobile que l’eau frappait à coups sourds. Sur un balcon, entre deux géraniums, un chat miaulait par saccades.
Par moments, le liquide sombre frottait ses ailes de couleur bistre contre la frêle embarcation. Tandis qu’ils naviguaient dans les rues, il y eut devant la barque comme une sorte de trou
noir dans les yeux vides de l’eau. Parfois un tourbillon bombait du torse, claquant des épaules, crachant à pleine bouche. Puis l’onde se laissait aller : fascinant serpent en quête d’une proie. À d’autres endroits, elle avait l’air de bonne humeur et riait. Elle traînait derrière elle un filet d’or. D’un grand bond, voluptueuse, elle s’accomplissait au coin d’une rue, jetant son souffle de braise mouillée parmi les débris de futailles et de chaises empaillées. Jean Mazauric baissa son chapeau sur ses yeux.
— Regarde, petit, on dirait qu’elle vient du ciel, elle bondit !
L’eau claquait son grand corps contre un mur. Elle aspirait avec violence le négafòl. Dans les rues abandonnées, elle poussait de grandes fleurs de sureau contre les habitations. Le courant
heurta l’embarcation de face. Une futaille alla s’écraser contre une porte. L’eau s’écoulait telle une vachette furieuse qui prend le large à l’approche du gardian. Par moments, la barque zigzaguait. Bientôt, les deux hommes furent impuissants à lutter contre le courant. La barque dériva jusqu’à la maison.
— Maudit fleuve, grogna le vieux manadier.
On abandonna le négafòl dans la cuisine. On grimpa au premier étage.
— Comment c’est ? demanda Fanny à Vincent. Tu ne t’es pas mouillé au moins ?
— Tout le village boit, murmura l’enfant, et la nuit prochaine, ça va monter !
— Ah ! Mon Dieu ! Ce fleuve c’est un vrai malheur !
Elle essuya le front de son fils à l’aide d’une serviette. De la rue, leur parvenaient des cris, des appels plus ou moins
proches. L’eau, insidieuse, clapotait en sourdine. Jean Mazauric but à petites gorgées le café qui lui avait servi sa fille.
— Elle muffle fort, cette eau, une vraie vachette !
Un homme appela. Fanny courut à la fenêtre.
— C’est Barbentane ! Il demande si on n’a besoin de rien !
Sylvestre se pencha à son tour à la fenêtre. Vincent ne comprit pas tous les mots que son père échangea avec le garde-champêtre. La voix de Barbentane était paisible et rauque.
— Non, répondit-il, mais c’est gras et la boue s’installe.