01
Je m’appelle Isabella Morales, j’ai vingt-trois ans, et ma vie vient de s’effondrer en un seul instant. Assise dans le bureau de mon père, entourée de meubles en bois sombre et de l’odeur lourde de son cigare, j’ai l’impression d’être une prisonnière face à un juge. Les rideaux épais bloquent la lumière de Madrid, et la pièce semble étouffer sous le poids de ses mots.
Mon père, Don Enrique Morales, me fixe avec ses yeux froids, ceux qui n’ont jamais su sourire. Il porte son costume gris impeccable, comme toujours, et ses mains croisées sur le bureau trahissent une autorité qu’il ne lâche jamais.
— Isabella, tu vas épouser Alejandro de la Vega, annonce-t-il sans préambule.Je sens mon cœur s’arrêter. Alejandro de la Vega ? Ce nom me donne envie de vomir. Je l’ai rencontré une fois, à une soirée de gala l’an dernier. Un homme grand, avec des cheveux noirs impeccablement coiffés, un sourire arrogant et un regard qui semblait me juger. Il m’avait à peine adressé la parole, mais j’avais entendu les rumeurs : un homme d’affaires sans pitié, qui collectionne les contrats comme d’autres collectionnent les trophées. Pourquoi lui ? Pourquoi moi ? Je serre les poings, mes ongles s’enfoncent dans mes paumes.
— Non, papa, je refuse, dis-je, la voix tremblante mais ferme. Je ne vais pas épouser un inconnu juste parce que tu l’as décidé !
Il hausse un sourcil, comme si ma révolte était une blague. Sa voix reste calme, mais chaque mot est un coup de marteau.
— Ce n’est pas une question, Isabella. L’entreprise est au bord de la faillite. Alejandro est prêt à investir une fortune pour nous sauver, mais il veut une alliance. Ce mariage est le prix.Je sens mes joues s’enflammer. L’entreprise ? Toujours l’entreprise ! Depuis que maman est morte, il y a dix ans, c’est tout ce qui compte pour lui. Les immeubles, les contrats, l’argent. Moi, je ne suis qu’un pion dans son jeu. Je me lève d’un bond, la chaise racle le sol en bois.
— Tu veux me vendre comme un objet ? crié-je. Je ne suis pas à vendre, papa ! J’ai ma vie, mes rêves, mes études ! Je veux être écrivaine, pas la femme d’un type que je déteste !
Il ne bouge pas, mais ses yeux se durcissent. Il tapote un dossier sur son bureau, un geste qui me glace. Je connais ce regard : c’est celui qu’il utilise quand il gagne, toujours.
— Si tu refuses, Isabella, tu perds tout. L’héritage, la maison, ton avenir. Tu seras déshéritée. Tu veux vivre dans la rue ? Sans un sou ? C’est ça que tu choisis ?Je sens les larmes monter, mais je les retiens. Je ne veux pas lui donner la satisfaction de me voir craquer. Mes rêves d’écrire des romans, de voyager, de vivre libre… tout ça s’effondre comme un château de cartes.
Je pense à maman, à son sourire doux, à ses histoires qu’elle me lisait le soir. Elle n’aurait jamais laissé ça arriver. Mais elle n’est plus là, et je suis seule face à ce monstre en costume.
— Pourquoi lui ? murmuré-je, la gorge nouée. Pourquoi Alejandro ?
— Parce qu’il est le meilleur parti, répond-il, comme si c’était évident. Il est riche, puissant, et il a des connexions. Avec lui, notre famille reste intouchable. Tu devrais être reconnaissante.
Reconnaissante ? Je veux hurler. Ce type, Alejandro, je le déteste déjà. Je me souviens de son regard à la soirée, comme s’il voyait à travers moi, comme si je n’étais rien. Et maintenant, je dois l’épouser ? Passer ma vie avec un homme qui me donne des frissons, mais pas les bons ? Je secoue la tête, les cheveux tombant sur mon visage.
— Je ne l’aime pas, papa. Je ne le connais même pas !Il se lève, imposant, et contourne le bureau pour s’approcher de moi. Je recule d’un pas, mais il pose une main lourde sur mon épaule.
— L’amour, c’est pour les faibles, Isabella. Tu apprendras à l’apprécier. Ou pas. Ça m’est égal. La signature est dans trois semaines. Prépare-toi.
Je repousse sa main, le cœur battant à tout rompre. Trois semaines ? C’est tout ce qu’il me reste avant de perdre ma liberté ? Je veux crier, frapper, casser quelque chose, mais je sais que ça ne changera rien.
Mon père ne plie jamais. Je tourne les talons et sors en claquant la porte, ignorant son dernier avertissement : « Ne me déçois pas, Isabella. »
Dans le couloir, je m’appuie contre le mur, le souffle court. Les larmes que j’ai retenues coulent maintenant, chaudes sur mes joues. Je pense à Madrid, dehors, avec ses rues pleines de vie, ses cafés où j’aime écrire, ses parcs où je rêve. Tout ça me semble si loin maintenant. Je glisse jusqu’au sol, la tête dans les mains. Comment en suis-je arrivée là ? Pourquoi moi ?
Je me relève, essuie mes larmes et prends une grande inspiration. Non, je ne vais pas me laisser faire. Pas comme ça. Peut-être que je ne peux pas arrêter ce mariage tout de suite, mais je vais trouver un moyen de reprendre le contrôle. Je ne sais pas encore comment, mais je refuse d’être une marionnette. Alejandro de la Vega, tu vas regretter d’avoir croisé mon chemin.
Je retourne dans ma chambre, au bout du couloir. C’est ma bulle, mon refuge. Les murs sont couverts de mes dessins, de citations de livres que j’aime, et mon bureau est encombré de carnets où j’écris mes histoires. Je m’assois et ouvre mon journal, celui où je raconte tout. J’écris vite, les mots jaillissent comme une tempête. Je décris ma colère, ma peur, mon dégoût pour Alejandro. Mais au fond, une petite voix me murmure : Et s’il n’était pas ce que tu crois ? Je secoue la tête. Non, il est exactement ce que je pense : un homme froid, calculateur, qui veut m’enfermer dans une cage dorée.Je passe la soirée à réfléchir, à chercher une issue. Fuir ? Mais où irais-je ? Je n’ai pas d’argent à moi, pas encore. Défier mon père ? Il mettra sa menace à exécution, je le sais. Et Alejandro… je ne sais rien de lui, mais je sens qu’il cache quelque chose.
Pourquoi accepter ce mariage ? Qu’est-ce qu’il y gagne, à part une épouse qui le déteste ? Je prends mon téléphone et cherche son nom sur Internet. Des articles sur ses succès en affaires, des photos de lui en costume, toujours sérieux. Rien de personnel, rien qui me dise qui il est vraiment.
Je m’endors tard, épuisée, avec une seule certitude : ce mariage est une prison, mais je trouverai un moyen d’en sortir.
Le lendemain, je reçois un message de mon père. Une invitation à dîner ce soir, avec Alejandro. « Pour faire connaissance », dit-il. Je ricane. Faire connaissance ? Plutôt me préparer à la guerre.
Je choisis une robe noire, simple mais élégante, comme une armure. Je veux qu’il voie que je ne suis pas faible, pas une petite fille qu’on peut manipuler.
Le soir, dans un restaurant chic de Madrid, je le vois pour la seconde fois. Il est là, assis à une table, en costume sombre, un verre de vin à la main. Ses yeux sombres me fixent quand j’approche, et je sens mon cœur s’accélérer malgré moi. Pas parce qu’il me plaît, non. Parce que je le hais. Ou du moins, je veux le haïr. Il se lève, poli, et me tend la main.
— Isabella, ravi de te revoir, dit-il, sa voix grave et posée.Je ne prends pas sa main. Je m’assois, le regard dur.
— Épargne-moi les politesses, Alejandro. On sait tous les deux pourquoi on est là.Son sourire s’élargit, mais il ne dit rien. Mon père, à côté, fronce les sourcils, mais je m’en fiche. Ce dîner va être long, et je ne compte pas me taire. Que la bataille commence.