Chapitre2

1938 Words
Ils avaient respecté sa décision — une belle sottise aux yeux de Anicet. Le Texas n’était pas un endroit pour une pacifiste qui s’imaginait qu’on pouvait répondre à la violence en tendant l’autre joue. S’il pouvait seulement se faire écouter, il l’aurait mis direct dans le premier train pour l’Est. Sirena Mandy était beaucoup trop vulnérable pour vivre sur ce territoire sans la protection d’un homme. Et elle refusait de voir à quel point c’était dangereux. C’était quasi impossible d’arrêter de la regarder. Elle…elle était rêveuse et solitaire. Elle ne se mêlait pas à la grande masse, même si elle soignait tout le monde avec la même générosité, les bons comme les moins bons, sans distinction et sans la plus élémentaire des prudences. La semaine dernière encore, elle avait installé chez elle cette grosse brute de Giscard Holler sous prétexte que sa blessure risquait de s’infecter. Giscard était un ivrogne et un hors-la-loi dépourvu de tout sens moral. Si le coup de couteau qu’il avait reçu l’avait tué, le monde ne s’en serait pas porté plus mal, bien au contraire ! Mais Sirena Mandy refusait ce genre de raisonnement. Pour elle, même la pire des vermines était une créature de Dieu et méritait de recevoir des soins. Anicet en était donc réduit à jouer discrètement les gardes du corps et à se consumer de désir à distance. Qui est-ce qui disait que la sagesse venait avec l’âge ? Il avait trente et un ans, et il devenait plus idiot de jour en jour. La cadence de la musique se fit plus lent et plus mélancolique. Le sourire de Sirena Mandy se voilà de tristesse. Pensait-elle à son mari ? Il aurait voulu le détester mais il n’y parvenait pas. Alex avait été un homme de bien, qui ne méritait pas de finir de la sorte. Il n’ignorait pas le choc que peut engendrer ce genre de drame imprévisible, ce sentiment d’avoir perdu toute raison de vivre. Ce vide immense, que rien ne peut combler. Sirena Mandy baissa la tête — pour étouffer un sanglot ? La nuit était trop douce, trop belle pour des pleurs. Anicet sortit de l’ombre, poussé par son instinct protecteur, mais aussi par son instinct de chasseur. — M’accorderez-vous cette danse ? Elle tressaillit mais garda les yeux fermés. Un sourire très doux apparut sur ses lèvres. — Vous et moi, accrochés l’un à l’autre dans le noir ? Ce serait enfreindre les lois de notre communauté. Ce serait un scandale ! Il l’observa attentivement et calmement. — Pas plus que d’installer un hors-la-loi notoire sous votre toit. Pourtant, je ne vous ai pas vue sourciller quand vous avez ouvert votre porte à Giscard. Elle souleva lentement les paupières. — Je n’avais pas le choix. Son sang circula plus vite dans ses veines, stimulé par le désir. — Mais maintenant vous l’avez. Elle le dévisagea avec une intensité qui lui rappela Col. Lui aussi avait une sorte de don pour sonder les gens jusqu’à l’âme. C’était ce qui avait fait de lui le chef naturel du Hell’s Eight, d’ailleurs. — Je suis à un carrefour de ma vie, monsieur Randall. Elle ferma ses yeux à nouveau et prit une lente respiration, comme quelqu’un qui réfléchit. — Et ?… Il la mangea des yeux. Avec ses paupières fermées et le clair de lune qui auréolait sa chevelure pâle, elle ressemblait au dessin d’un petit ange qu’il avait vu dans un livre quand il était petit. Puis elle ouvrit les yeux, et il changea d’avis. Non, un ange ne possédait pas ce charme ensorcelant. — Et je dois décider si la tentation se situe dans le camp du bien ou dans celui du mal. Il fit un pas en avant, les yeux rivés sur sa bouche. — Dans celui du mal, sans hésiter. Ses cils frémirent et elle se pinça les lèvres. — Pourquoi ? — Parce que le plaisir est souvent de ce côté-là. Elle s’empourpra légèrement, puis finit par dire : — C’est ce que je soupçonne, ce qui rend ma prise de décision très compliquée. Sa rougeur eut raison de sa réserve. — Vous voulez que je vous aide à décider ? Elle eut de ces réactions qu’il ne lui avait encore jamais vue tandis qu’elle l’observait de la tête aux pieds, depuis le haut de son chapeau qui avait connu des jours meilleurs jusqu’à ses bottes. — Vous feriez ça pour moi ? Cette façon de très vite céder en souriant le mit en rogne. Elle ne voulait pas de lui. Tout ce qu’elle voulait, c’était s’encanailler avec un Indien, l’espace d’une nuit. Il se figea. — Votre couchette est à ce point si froide et vide que vous vous abaissiez à y inviter un sauvage comme moi ? Tout à coup, il vit des émotions défiler à toute vitesse sur son visage : horreur, affront, colère et compassion. — Vous n’avez guère d’estime pour vous-même, monsieur Randall. Elle n’avait pas raison sur ce coup-là. Il était en parfaite adéquation avec lui-même. C’était l’opinion des autres, le problème. — A votre avis ? Elle prit note de sa colère d’un petit battement de cils et l’observa avec sérénité. — J’ai mon point de vue sur la chose. — C’est-à-dire ? — Je crois que vous êtes un homme respectable mais aussi une très grande tentation pour une femme. Une tentation, peut-être, mais un homme respectable, certainement pas. — Auriez-vous bu ? questionna-t-il calmement. — Je ne pense pas qu’on puisse vraiment perdre sa raison en se saoulant. Elle ne buvait pas, elle ne dansait pas. En plus elle refusait toute violence. — A quoi croyez-vous, alors ? Sur le coup, elle le dévisagea avec ses beaux yeux gris jusqu’à ce qu’il se fasse l’effet d’un papillon sous un microscope. Puis, avec cette grâce altière qui imposait le respect, elle lui fit un sourire et lui tendit une main ferme. — Je crois en le libre arbitre, fit-elle pour toute réponse. Sans perdre de temps, il prit sa main dans la sienne, et l’amena à lui. Il y’avait une touche d’alcool dans son haleine. Une personne avait corsé le punch à son insu. En cet instant, elle n’avait pas probablement toute ses facultés. Quelqu’un de respectable l’aurait raccompagnée chez elle mais, contrairement à ce qu’elle disait, il n’était pas un homme respectable. Il était Anicet Randall, un Texas Ranger connu pour ses talents de tireur plus que pour ses scrupules. — Dans ce cas, je suis ravi que votre choix se soit porté sur moi. Elle inclina la tête sur le côté. — Vous mentez. Elle n’avait pas du tout tort. Depuis que Glenn était parti vivre au ranch Montoya avec Amelia, il avait plus que jamais conscience de ce qu’il n’aurait jamais : une femme capable de l’aimer pour lui-même. Comme Amelia aimait Glenn ou comme Daisy aimait Col. Ce soir, pourtant, il avait envie d’y croire. Oui, juste pour un soir, il voulait imaginer que tout était possible entre Sirena Mandy et lui. Il la prit dans ses bras disproportionnés par rapport à elle et sa tête vint trouve refuge en plein creux de son épaule comme si elle avait été créée juste pour lui. — Est-ce problématique ? demanda-t-il tout contre la soie de ses cheveux. — Pas ce soir. — Bien. — Vous me serrez trop. Malgré la protestation, elle ne chercha pas à se dégager. — Votre époux vous laissait l’initiative lorsque vous dansiez ? Elle fit un geste de la tête. — Non. Il était dans votre genre. Il aimait diriger. Ils avaient au moins quelque chose en commun. — Eh bien dans ce cas, vous n’aurez aucun mal à me suivre. Elle releva la tête. Dans ses yeux on pouvait voir un éclat sombre et mystérieux, troublé par une émotion sur laquelle il ne parvint pas à mettre un nom. — Je suppose que non. Sa voix un peu rauque enflamma le désir que son corps blotti contre le sien avait allumé. — Très bien. Il l’entraîna dans une suite de pas. Elle dansait comme elle marchait, avec une grâce aérienne. Bonté divine. — Donc vous savez danser. — Vous en doutiez ? Il eut un sourire en l’entendant murmurer, comme si elle aussi ne voulait pas briser la quiétude de ce moment. — Je ne sais pas. Vous êtes très pieuse. — Je suis novian, cela ne veut pas dire que j’ai tourné dos aux plaisirs de ce monde. Puis sa hanche effleura la sienne quand il la fit tournoyer. Son s**e tressauta comme si elle l’avait serré entre ses doigts. Bon sang ! Il réagissait comme un jeune puceau. — Heureux de l’apprendre. Elle rit tout bas. — Oui, je l’imagine. Que n’aurait-il pas donner pour pouvoir fermer les yeux lui aussi et s’abandonner à l’instant présent. Il pourrait bien profiter de sa légère ivresse pour pousser son avantage. Mais il se remémora sa douceur quand elle le soignait, cette compréhension qu’il lisait en elle, comme si elle devinait ses fêlures secrètes et ses angoisses. Non, il ne brusquerait pas l’issue. Elle méritait mieux, et sa notoriété à lui était en jeu. S’il arrivait par malheur qu’on les voyait tous les deux ensembles, elle le paierait très cher. Il sentit ses doigts passer doucement le long de son épaule, suivre la grosse ligne tracée par la veine sur son biceps, tester sa résistance. Lui-même voulut un peu d’exploration et descendit sa main jusque sur sa hanche. Elle était toute fine. Difficile de croire qu’une silhouette aussi menue puisse cacher une volonté pareille. — Vous êtes un homme très viril, lâcha-t-elle dans un soupir. — Et vous êtes une femme très belle et exceptionnelle en plus. Elle secoua la tête et le parfum citronné de son shampoing taquina ses sens. — Ce n’est pas vrai, mais c’est très gentil que vous me disiez cela. Il abandonna l’idée de discuter. Il y avait d’autres manières de convaincre une femme de sa beauté, et il avait dans l’intention de les utiliser toutes. Il la fit tournoyer une fois de plus, puis la reprit contre lui. Une boule de feu se logea dans son entrejambe quand Sirena s’abandonna dans ses bras avec un soupir. — Vous êtes très agile pour un homme de votre corpulence. — Pour ce que je fais comme métier, c’est indispensable. Il sentit sa crispation. Elle n’aimait pas du tout son travail et n’en avait jamais fait mystère. — Pouvons-nous laisser le sujet de côté ? — Vous pensez que si on n’en parle pas, le problème va disparaître tout seul ? — Non, mais nous pourrions respecter une trêve, juste pour un soir. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait, autant profiter du présent. C’était exactement sa façon de penser. Si on omettait le chapitre de la violence, où ils avaient des opinions diamétralement opposées, ils étaient souvent sur la même ligne de pensée. Il l’entraîna dans une série de pas complexes pour avoir un aperçu de l’étendue de ses connaissances en matière de danse. Elle suivit sans difficulté. Elle avait les idées suffisamment claires pour prendre une décision en toute lucidité. Une dernière fois, il la fit virevolter une puis la serra contre lui. — Et le présent, est-ce ce soir ? Ses jolies lèvres s’ouvrirent et on pouvait apercevoir ses belles dents dans tous leurs éclats. Le désir le transperça comme une lame. — Oui. En exerçant une petite pression sur ses reins, il la força à se cambrer puis inclina son visage envers celui de Sirena. — Dans ce cas prenons la nuit comme elle vient à nous.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD