Le matin est plus clair que d’habitude. Peut-être parce que quelque chose a changé en moi. Ou peut-être parce qu’aujourd’hui, j’attends un appel. Pas n’importe lequel. Celui qui pourrait être un tournant.
Je me suis levé tôt. J’ai relu mes mails. Tout est bien là : l’entretien téléphonique est prévu pour 11 heures précises. Il est à peine 7h, mais mon cœur bat déjà trop fort.
Je descends à la cuisine. James est là, fidèle au poste, déjà habillé, lunettes sur le nez, tasse de café dans une main, Bible dans l’autre. Il lève à peine les yeux.
— Bien dormi ?
— J’ai essayé, mais mon cerveau voulait faire des sauts périlleux à trois heures du matin.
Il sourit.
— C’est bon signe. C’est que t’as envie. Garde cette énergie.
Je me serre un thé. Mon regard tombe sur la table où Naomi a laissé un de ses marque-pages bibliques. Il y a un verset dessus, écrit en lettres dorées :
> “Je puis tout par celui qui me fortifie.”
(Philippiens 4:13)
Je glisse le papier dans ma poche. Comme une armure invisible.
— Liam est réveillé ? je demande.
— Il est rentré tard. Il bosse ce matin à la station. Il dort encore, je pense.
Liam travaille par petits contrats, des boulots manuels ici et là. Ce n’est pas un rêve pour lui, mais il fait ce qu’il peut. Il parle peu, surtout de Dieu. Il croit… je crois. Mais c’est plus compliqué. Son silence est différent de celui de James. Moins serein. Plus orageux.
Elyna entre dans la cuisine, écouteurs sur les oreilles, hoodie trop large. Elle me fait un signe de tête sans un mot. Naomi la suit quelques minutes plus tard, déjà en uniforme scolaire, rayonnante comme une source de lumière.
— Chris ! Tu vas passer ton appel aujourd’hui ?
— Oui, à 11h pile.
— Tu veux que je prie pour toi à l’école ?
— Toujours.
Elle sourit, pose un b****r sur ma joue, puis file avec Elyna. James me regarde.
— Elle a une foi d’enfant. Mais elle comprend des choses qu’on oublie, nous.
— C’est vrai.
Je monte dans ma chambre. Je ferme la porte. Je regarde l’heure.
8h47.
Encore plus de deux heures à attendre.
Alors je m’assois. J’ouvre ma Bible. Pas pour faire bien. Pas pour me distraire.
Mais pour me préparer.
Pas à impressionner un recruteur. Mais à rester moi-même.
Il est 9h26. Mon cœur cogne comme une alarme discrète, régulière. L’appel est dans un peu plus d’une heure, mais j’ai l’impression d’être à la veille d’un jugement. Et pourtant, ce n’est qu’un téléphone, une voix au bout du fil. Rien de plus. Rien de moins.
Je me lève pour marcher un peu. Je fais des allers-retours dans ma chambre, je relis mes notes, je reformule mes réponses possibles. Puis je m’arrête. Je m’assieds sur le rebord du lit. Je ferme les yeux.
Et je murmure une prière. Pas longue. Pas structurée.
— Seigneur… Tu m’as amené jusqu’ici. Je ne sais pas où ça va me conduire, mais je veux que Tu sois là. Avec moi. Dans ma voix. Dans mon calme. Dans ma sincérité.
On frappe à la porte.
— Entre.
C’est Liam.
Il est là, torse nu, en short, les cheveux en bataille. Il a l’air crevé, mais éveillé.
— James m’a dit que t’avais un entretien aujourd’hui.
— Ouais.
— À quelle heure ?
— Onze heures.
Il fait un signe de tête lent. Rentre. Se pose contre le mur. Il n’est pas bavard, Liam. Pas avec les mots. Mais je sens qu’il est venu pour parler.
— Tu stresses ? demande-t-il.
— Évidemment. C’est la première vraie réponse depuis… des mois.
Il hoche la tête. Il croise les bras. Et là, sans me regarder directement :
— T’as encore la foi, toi ?
Je reste silencieux. Pas parce que je ne sais pas quoi répondre. Mais parce que c’est rare qu’il pose une question aussi directe.
— Je veux croire, je dis. Même quand j’y vois rien. C’est dur parfois… mais ouais. J’essaie.
Il serre un peu les mâchoires.
— Moi j’sais pas. Parfois je prie, mais j’ai l’impression que je parle à un mur. Tu vois ?
Je hoche la tête.
— Tu sais, même les prophètes ont crié vers Dieu sans réponse parfois. David l’a fait dans les Psaumes. Jésus lui-même a dit : “Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?”
Il me regarde. Cette fois dans les yeux. Il ne sourit pas, mais ses traits se détendent.
— Tu crois qu’Il répond encore, Lui ?
— Je crois qu’Il répond. Pas toujours comme on veut. Pas toujours quand on veut. Mais oui.
Liam soupire.
— Si tu décroches ce taf, ce sera peut-être le signe qu’il m’en faut aussi.
Je souris.
— Alors écoute bien quand le téléphone sonne.
Il esquisse un sourire à peine visible.
— Bon courage, frérot. Et prie pour moi aussi, à l’occasion.
— Toujours.
Il sort. Et pendant quelques secondes, je reste là, immobile, rempli de ce mélange étrange de paix et de tension. Un peu comme quand le ciel est gris, mais qu’il laisse passer un rayon de lumière.
Je regarde l’heure : 10h04.
L’entretien approche.
10h58.
Le téléphone est posé devant moi sur la table. L’écran est noir. Silencieux. Calme.
Moi, beaucoup moins.
Je suis prêt depuis presque une heure, mais chaque minute qui passe semble me repousser un peu plus au bord du vide. Ce n’est pas un entretien dans un bureau, avec une poignée de main et un regard franc. C’est une voix. Une voix inconnue. Une question. Un jugement. Et peut-être une porte.
Je me suis habillé comme si je passais un vrai entretien : chemise repassée, cheveux coiffés, assis bien droit. Ça peut paraître idiot, mais ça m’aide. À me sentir légitime. À croire que je mérite ce moment.
Je ferme les yeux.
— Seigneur, donne-moi des mots vrais. Pas pour impressionner, mais pour être moi. Pour ne pas avoir peur.
Et là, comme une réponse directe…
Le téléphone vibre.
“Numéro inconnu.”
Je respire profondément. Une fois. Deux fois.
Je décroche.
— Allô ?
— Bonjour, suis-je bien en ligne avec Monsieur Chris Newh ?
— Oui, c’est moi. Bonjour.
La voix est féminine, calme, professionnelle. Elle se présente. C’est Madame Leroy, responsable des ressources humaines chez Centalis Group. Une entreprise que j’avais presque oubliée parmi toutes celles que j’ai contactées. Une boîte sérieuse. Un poste en communication interne. Pas mon rêve, mais un vrai job. Une vraie porte.
— Merci d’avoir accepté cet échange. L’idée, aujourd’hui, c’est de faire un point rapide sur votre profil et voir si vous correspondez à notre culture d’entreprise.
— Très bien, je suis prêt.
Et c’est parti.
Les questions s’enchaînent. Les classiques d’abord : “Parlez-moi de vous”, “Pourquoi avez-vous postulé chez nous ?”, “Quelles sont vos qualités ? Vos défauts ?”…
Je réponds avec calme. Avec sincérité. Je n’essaie pas d’en faire trop. Je parle de mes études, de mes stages, de ce que j’ai appris sur le terrain — pas seulement dans les classes, mais dans la vie.
Puis elle pose une question différente.
— Et comment vous gérez les périodes de doute ou de difficulté ?
Je marque une pause. Mon cœur bat un peu plus vite. Et là, sans même réfléchir, je dis :
— Je me raccroche à ce qui me dépasse. Je prie. J’écris. Je relis ce qui me construit. Je crois que même dans les silences, il peut y avoir du sens.
Un silence.
Puis la voix répond doucement :
— C’est… rare d’entendre ce genre de réponse. Merci.
On continue. L’entretien dure dix-sept minutes exactement. Elle me remercie pour ma clarté. Pour mon authenticité. Elle me dit que la suite dépendra de la sélection finale. Qu’ils me recontacteront sous quelques jours.
Je raccroche.
Je reste figé.
Puis je souris.
Pas parce que j’ai la certitude d’avoir le poste.
Mais parce que je n’ai pas eu peur d’être vrai.
Et dans ce monde-là, parfois, c’est déjà une victoire.
Je reste là, le téléphone encore en main, alors que l’appel est terminé depuis plusieurs minutes. C’est comme si mes nerfs n’avaient pas encore reçu l’info : c’est fini, tu peux respirer. Alors je reste, figé, l’esprit dans le brouillard.
Puis une pensée me traverse : Tu ne t’es pas trahi. Tu n’as pas menti. Tu as été toi.
Et ça, c’est énorme.
Je descends au salon, encore dans mes habits d’entretien. James est là, dans le fauteuil, en train de lire. Il me voit arriver. Il ferme aussitôt son livre.
— Alors ?
Je lève les deux pouces avec un sourire.
— Je crois que ça s’est bien passé.
Il sourit, sincère.
— Je n’en doutais pas.
Liam entre à son tour depuis le couloir. Il mâche une pomme, torse nu comme toujours. Il me jette un coup d’œil.
— C’était qui, la voix ? Elle avait l’air stressante ?
— Une dame calme, posée. Mais sérieuse.
Il hoche la tête.
— Et toi t’as assuré ?
— J’ai fait de mon mieux. J’ai parlé vrai.
Liam me tend la main. Un check discret, mais lourd de respect.
— Fier de toi, frérot.
Je souris, touché.
— Merci.
Puis, dans un coin du salon, Naomi surgit en courant.
— J’ai prié pour toi dans la cour de récré ! Toute seule, dans ma tête. Tu sais ce que j’ai dit à Dieu ?
— Dis-moi.
— Que même si tu ratais, je voulais pas que tu sois triste. Que tu saches qu’on t’aime. Mais que si tu réussissais… j’aimerais bien fêter ça avec des crêpes.
Tout le monde éclate de rire. Même Elyna, qui vient d’entrer avec ses écouteurs à moitié retirés.
— Des crêpes ? Depuis quand tu décides du menu ?
— Depuis que je prie plus que toi, réplique Naomi avec un clin d’œil.
Elyna sourit. Doucement. C’est rare. Elle s’assied à côté de James, les jambes croisées. Et puis, dans un souffle, presque sans y penser, elle dit :
— On devrait prier ensemble ce soir. Tous.
Le silence tombe.
Pas un silence gêné. Un silence d’accord.
James hoche la tête. Liam ne dit rien, mais ne proteste pas. Moi, je souris. Naomi tape dans ses mains. Elyna baisse les yeux.
C’est peut-être rien, pour certains.
Mais ici, dans cette maison, c’est une petite victoire.
Pas une prière obligatoire. Pas un rite.
Juste… un élan commun. Vers Celui qui nous voit. Même quand on ne s’en rend pas compte.