Le jour se lève lentement sur Ligther, avec cette teinte grise qui rend tout plus lourd. Dans la maison, tout dort encore, sauf moi. Il est 6h03. Je suis réveillé depuis plus d’une heure, les yeux ouverts, à fixer le plafond une fois de plus. Mais aujourd’hui, il y a quelque chose de différent.
Hier soir, j’ai rouvert la Bible. Par hasard. Ou peut-être pas.
Ce matin, je l’ai gardée posée sur ma table de chevet. Ouverte à Jérémie 29:11. Je relis encore :
> "Car je connais les projets que j’ai formés sur vous, dit l'Éternel,
projets de paix et non de malheur,
afin de vous donner un avenir et de l’espérance."
C’est étrange comme une phrase qu’on a lue des dizaines de fois peut tout à coup prendre une autre couleur. Comme si elle avait été écrite juste pour moi, pour maintenant.
Je me lève, prends une grande inspiration, puis m’assieds au bord du lit. Mes pieds touchent le sol froid. Je reste là un moment, immobile, les mains jointes. Je ne prie pas vraiment à voix haute. Je murmure juste :
— Seigneur… je sais que Tu m’entends. Même si tout semble vide autour de moi. Je sais que Tu ne m’as pas oublié.
Un silence. Puis une paix douce, légère. Pas un miracle. Pas une voix venue du ciel. Juste… un calme. Et ce calme-là, je l’avais perdu.
Dans la cuisine, j’entends du bruit. Une chaise qui racle, une porte de placard qu’on ouvre. C’est James. Toujours le premier debout après moi. Je descends.
Il est là, accoudé au comptoir, une tasse de café fumante dans les mains. Il me regarde, curieux.
— T’as bien dormi ?
— J’ai pas dormi du tout, je dis avec un demi-sourire. Mais j’ai prié.
— Ah…
Il ne dit rien de plus, mais je vois dans ses yeux qu’il comprend. Il a toujours été croyant, lui. Pas du genre à parler tout le temps de Dieu, mais du genre à vivre comme un vrai chrétien. Il ne juge pas, il n’interrompt pas. Il écoute, il reste.
Il me tend une tranche de pain grillé. Je m’assois. Il me regarde de biais.
— Tu te souviens, dit-il en fixant sa tasse, de quand on lisait les Psaumes avec maman, le soir ?
— Ouais. Je me rappelle que j’aimais bien la voix de maman, surtout quand elle lisait le Psaume 23.
— “L'Éternel est mon berger…”
— “…je ne manquerai de rien.”
On le dit en même temps. Et on rit doucement. Pas fort. Pas bruyamment. Mais vraiment.
C’est comme un moment suspendu. Deux frères, paumés dans un monde qui ne leur donne aucune réponse, mais accrochés à une promesse invisible. Une promesse ancienne. Une promesse qui dit : “Tu n’es pas seul.”
Après le petit-déjeuner, James est parti à l’atelier. Il m’a laissé la maison en silence, mais pas un silence vide comme d’habitude. Plutôt un silence apaisant. Un silence habité.
Je suis resté seul devant la table, la Bible encore ouverte à côté de ma tasse vide. Mon regard est tombé sur un autre verset souligné, un que j’avais presque oublié :
> “Lève-toi, car cette affaire te regarde, et nous serons avec toi. Fortifie-toi, et agis.”
(Esdras 10:4)
C’est drôle comme ces anciens mots viennent frapper en plein cœur au moment exact où on en a besoin.
Peut-être que Dieu ne m’a pas oublié. Peut-être qu’Il attendait juste que je relève la tête.
Je retourne dans ma chambre et rallume l’ordinateur. L’écran clignote comme un reproche : “Tu vas encore perdre ton temps ici ?”
Mais cette fois, je ne navigue pas n’importe où. Je fais les choses différemment. J’ouvre un nouveau fichier texte. En haut, j’écris un simple titre : Lettre à celui qui me donnera une chance.
Ce n’est pas une lettre de motivation. Ce n’est pas un copier-coller d’Internet.
C’est une lettre sincère. La mienne. Mon histoire. Ma vérité.
> Je ne suis pas le meilleur sur le papier.
Je n’ai pas dix ans d’expérience.
Mais j’ai appris à me relever sans aide.
J’ai appris à attendre sans cesser d’espérer.
Et aujourd’hui, je veux juste une chose :
qu’on me voie pour ce que je suis. Pas pour ce que je ne suis pas encore.
Je relis, j’efface, je recommence. Et quand j’ai fini, je me sens vidé mais vivant.
Je joins mon CV. Je sélectionne trois offres. Pas pour “tenter ma chance”.
Mais parce que je me sens appelé à ne pas abandonner.
Je clique sur “envoyer”. Une fois. Deux fois. Trois fois.
Puis j’éteins l’ordinateur. J’ouvre à nouveau la Bible. Pas pour fuir. Mais pour revenir.
Cette fois, je tombe sur un passage des Évangiles.
> “Demandez, et l'on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l'on vous ouvrira.”
(Matthieu 7:7)
Je souris. Et pour la première fois depuis longtemps, je ne regarde pas ma vie comme un échec, mais comme une attente. Une préparation. Un désert qui cache un chemin.
L’après-midi est calme. Le soleil filtre à travers les rideaux de la salle à manger. Je suis allongé sur le canapé, un bras sur les yeux, laissant passer le temps comme on laisse couler l’eau. J’ai envoyé mes candidatures. J’ai relu quelques versets. Et maintenant… j’attends.
Pas une réponse, pas un miracle. Juste… j’attends quelque chose. Je ne sais pas quoi. Un signe. Un souffle.
Des pas légers approchent. Puis une petite voix.
— Chris ?
J’ouvre les yeux. C’est Naomi, ma plus jeune sœur. Elle a 12 ans, des yeux malicieux et une Bible rose qu’elle traîne partout comme un trésor.
— T’as un moment ?
— Pour toi ? Toujours, je dis en souriant.
Elle s’assoit à mes pieds, sur le tapis.
— Tu vas pas bien, hein ? Je le vois, même si tu dis rien.
Je ris doucement. Naomi a toujours eu ce don pour voir à travers moi.
— C’est pas facile en ce moment, c’est vrai. Mais j’essaie de pas perdre courage.
— Maman disait qu’on pouvait pleurer devant Dieu. Elle disait qu’il nous écoute même quand on parle pas fort.
Je hoche la tête. C’est vrai. Et c’est ce que je ressens. Une fatigue qui cherche une oreille. Un cœur qui attend une réponse.
Naomi ouvre sa Bible rose. Elle feuillette, cherche quelque chose. Puis elle me lit :
> “Ceux qui espèrent en l’Éternel renouvellent leur force.
Ils prennent le vol comme les aigles ;
Ils courent, et ne se lassent point,
Ils marchent, et ne se fatiguent point.”
(Ésaïe 40:31)
Sa voix est douce. Son regard est sincère.
— T’es un aigle, Chris. Même si t’as l’impression d’être un pigeon en ce moment.
Je ris. Un vrai rire, cette fois. Elle aussi.
— Merci, petite sœur.
— Tu sais… Dieu a un plan pour toi. Même si on le comprend pas encore.
Je la regarde. Ce n’est pas une phrase copiée. Ce n’est pas un conseil d’adulte. C’est une vérité simple, sortie du cœur d’une enfant qui croit sans condition.
Elle me serre la main puis s’éclipse, sa Bible rose contre elle.
Je reste là, touché. Un peu bouleversé.
Parfois, les paroles les plus puissantes viennent des voix les plus petites.
Le soir tombe lentement. Ligther se pare d’une lumière dorée qui ne dure jamais longtemps. J’entends la porte d’entrée s’ouvrir, puis se refermer. Des pas lourds dans le couloir. James est rentré.
Je suis encore dans le salon. Je n’ai pas bougé depuis le départ de Naomi. J’ai relu les mots d’Ésaïe 40:31 plusieurs fois. Comme une promesse cousue à l’intérieur du cœur. Comme un écho que je ne veux pas oublier.
James entre dans la pièce, pose son sac près du mur, et s’écroule dans le fauteuil en face de moi. Il a l’air fatigué. Les mains noires de poussière d’ordinateur, les yeux cernés, le corps usé.
Mais il me sourit.
— T’as passé une bonne journée ?
— Une journée étrange… mais pas mauvaise.
Il hoche la tête. Il sent que quelque chose a changé. Je vois dans son regard qu’il devine que ce n’est pas qu’un détail.
— Naomi m’a lu un verset tout à l’heure, je dis. Ésaïe 40. Tu te rappelles ?
Il ferme les yeux, récite presque automatiquement, d’une voix calme :
— “Ceux qui espèrent en l’Éternel renouvellent leur force…”
On se regarde. C’est comme si on revenait des années en arrière.
— Tu te souviens de cette nuit où on avait plus d’électricité, et maman avait allumé des bougies partout ? je demande.
James sourit doucement.
— Ouais. Elle avait pris la Bible et elle nous lisait les Psaumes pendant que la pluie frappait le toit. C’était calme… presque rassurant.
— Je crois que c’était la première fois que je me suis dit que Dieu pouvait vraiment nous entendre.
James acquiesce.
— Moi, c’est le jour où papa est tombé malade. Maman avait dit : “On ne va pas paniquer. On va prier.” Et elle l’a fait. Pas des prières théâtrales. Juste… des mots simples. Vrais. J’ai jamais oublié ça.
Le silence s’installe. Un silence lourd de souvenirs. De foi transmise. D’épreuves traversées.
Je le regarde.
— T’as jamais douté, toi ?
— Si, bien sûr. Plusieurs fois. Mais je me suis toujours accroché à une chose : Dieu ne change pas. Même quand tout le reste s’écroule.
Je ferme les yeux un instant. Ces mots, je les grave en moi.
Dieu ne change pas. Même quand les offres d’emploi tombent à l’eau. Même quand les jours passent et se ressemblent. Même quand tu as l’impression d’être invisible au monde.
James se lève, s’étire.
— Tu veux qu’on prie ce soir ?
— Ouais. J’aimerais bien.
Il sourit. Et pendant un instant, on oublie les murs décrépis, les comptes bancaires à sec, les CV ignorés.
Il ne reste que nous, deux frères, deux croyants, dans le silence — mais ce soir, un silence qui respire la foi.
Le repas du soir est simple : du riz, un peu de poisson frit, et des restes de légumes d’hier. Mais ce soir, il a un goût différent. Celui du partage. Celui du calme. James et moi parlons peu. Naomi raconte sa journée d’école, les deux grandes, elles, sont dans leur monde d’adolescentes, mi-présentes, mi-éteintes. C’est une ambiance tranquille. Sincère. Vraie.
Après le dîner, je retourne dans ma chambre. Je referme la porte doucement. Je m’assieds sur mon lit, Bible toujours à portée de main. Je souffle un bon coup. Puis j’ouvre l’écran de mon ordinateur pour vérifier, machinalement, mes mails.
Et là.
Une notification.
Objet : Suite à votre candidature
Mon cœur se serre. Mon estomac se noue. J’hésite. Je fixe l’écran pendant dix longues secondes. Je n’ose pas cliquer.
Et si c’était encore un refus ?
Et si c’était différent, cette fois ?
Je ferme les yeux. Je murmure une prière.
— Seigneur… si c’est un non, aide-moi à l’accepter. Si c’est un oui, donne-moi la force d’y croire.
Je clique.
> Bonjour Monsieur Newh,
Nous avons bien reçu votre candidature.
Votre profil a retenu notre attention.
Nous souhaiterions organiser un entretien téléphonique avec vous cette semaine.
Merci de nous indiquer vos disponibilités.
Je relis le message trois fois. Mon cœur tambourine dans ma poitrine. C’est pas une promesse. Pas encore un travail. Mais c’est une ouverture. Une réponse. La première vraie depuis des mois.
Je me lève d’un bond, sors de la chambre et crie :
— James !
Il arrive, essoufflé, croyant qu’il s’est passé quelque chose de grave.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— J’ai une réponse. Une vraie. Un entretien ! Cette semaine !
Il reste bouche bée. Puis un sourire éclaire son visage.
— Tu vois ? Je t’avais dit. Dieu travaille en silence, mais Il travaille toujours.
Je ris. Il rit aussi. C’est comme une pression qui s’évapore. Pas parce que tout est résolu. Mais parce que quelque chose commence.
Ce soir-là, je ne prie pas par automatisme.
Je prie avec tout mon cœur. Je remercie. Je confie. Je me livre.
Je relis encore une fois le passage de Jérémie 29:11, comme pour sceller ce jour dans ma mémoire :
> “Je vous donnerai un avenir et de l’espérance.”
Et pour la première fois depuis bien longtemps, je me couche sans peur du lendemain.
Il y a du bruit, dehors. Il y a du silence en moi.
Mais un silence différent.
Un silence habité.
Un silence où Dieu parle bas… mais vrai.