Je m’appelle Chris Newh, j’ai 23 ans, et j’ai toujours cru que réussir ses études, c’était décrocher la clé d’un avenir assuré. Aujourd’hui, je suis chez moi, à Ligther, assis sur un lit qui grince, entouré par quatre murs trop silencieux, avec un diplôme encadré qui prend la poussière sur une étagère bancale.
J’ai grandi dans cette ville avec mes deux frères et mes deux sœurs. On n’a jamais eu grand-chose, mais on avait l’essentiel : un toit, des repas chauds, et surtout, une famille soudée. Parmi eux, James, mon frère cadet d’un an, a toujours été plus qu’un frère. C’est mon double, mon miroir, ma respiration dans les moments d’angoisse. Il a cette façon de lire dans mes silences, de parler quand je n’ai plus de mots.
La journée commence comme toutes les autres depuis que j’ai quitté les bancs de l’université : sans bruit, sans but, sans réponse. Le soleil traverse les rideaux de ma chambre comme une provocation. J’ouvre les yeux, mais je ne me lève pas tout de suite. Il n’y a rien à faire. Pas d’entretien prévu. Pas d’appel en attente. Pas de mail de relance. Juste ce vide.
Autrefois, ce diplôme représentait une promesse. Aujourd’hui, il ressemble à une mauvaise blague.
Le téléphone est là, posé sur ma table de nuit. Je le regarde comme on regarde une bombe désamorcée. Aucune notification. Aucune vibration. Juste le silence. Toujours ce silence, lourd, étouffant, qui hurle plus fort que les cris.
Je prends une grande inspiration et me lève. Le carrelage est froid sous mes pieds. Dans la cuisine, James est déjà debout, en train de faire griller deux tranches de pain.
— T’as bien dormi ? demande-t-il sans me regarder.
Je hausse les épaules.
— J’ai dormi, ouais.
Il me tend une assiette. C’est un petit rituel entre nous. Il sait que je n’ai pas faim, mais il insiste quand même. Parce que s’il ne le fait pas, je finirai par ne plus manger du tout.
On mange en silence, comme deux soldats revenus du front. James me jette un coup d’œil entre deux bouchées.
— T’as encore postulé hier ?
Je hoche la tête. Oui. Encore. Toujours. À force, je ne compte plus les mails envoyés, les lettres de motivation personnalisées, les comptes créés sur des plateformes d’emploi. J’ai même postulé pour des postes qui n’ont rien à voir avec ma formation. Serveur, agent de sécurité, assistant administratif. Rien. Zéro. Silence total.
— Peut-être qu’il faut changer de stratégie, propose James. Ou tenter autre chose.
Je ne réponds pas. À vrai dire, je n’ai plus la force d’y croire. Ce matin encore, j’ai reçu une réponse automatique d’un cabinet à qui j’avais envoyé ma candidature il y a trois semaines. Un simple : “Merci pour votre intérêt, mais nous ne retenons pas votre profil.” Sans signature. Sans nom. Juste ça. Comme si j’étais un chiffre de plus dans une longue liste
La journée s’étire, molle et vide. Je suis assis devant l’écran de mon vieil ordinateur, à faire défiler des offres d’emploi comme on ferait défiler des rêves auxquels on ne croit plus. Chaque annonce semble taillée pour un super-héros : "5 ans d’expérience minimum", "parfait bilingue", "mobilité internationale exigée". J’ai 23 ans. Je viens de finir mes études. Où est ma place dans ce monde, exactement ?
J’ai pensé, un moment, à mentir sur mon CV. Juste un peu. Rajouter une compétence, inventer un petit stage. Mais même ça, je n’en ai pas eu le courage. J’ai grandi dans une maison où on t’apprenait que l’honnêteté, c’était sacré. Mon père, avant qu’il parte, répétait toujours : « Dis la vérité, même quand elle fait mal. » Alors je dis la vérité. Et elle me ferme toutes les portes.
James passe la tête dans ma chambre.
— Tu veux qu’on sorte un peu ? Prendre l’air, marcher ?
Je secoue la tête.
— Pas aujourd’hui
Il entre quand même. Il ne me laisse jamais trop seul quand il sent que ça commence à sombrer. Il s’assoit sur le bord de mon lit.
— Tu sais, Chris… t’es pas obligé de te battre seul. Je suis là, moi.
Je le regarde. Ses yeux sont fatigués, mais sincères. Il bosse à mi-temps dans un petit atelier de réparation informatique, un boulot sous-payé mais qui lui permet de contribuer à la maison. Il a toujours eu cette capacité à rester debout, même quand tout s’écroule autour de lui.
— Je sais, je dis doucement.
Et je le pense vraiment. James, c’est mon ancre. Sans lui, j’aurais peut-être déjà craqué.
Il se lève, claque une petite tape sur mon épaule et sort de la pièce. Je reste seul avec le silence. Encore. Toujours.
J’ouvre ma boîte mail. 0 nouveau message. Je clique mécaniquement sur “Actualiser”. Toujours rien. Et ce vide me donne l’impression d’être inutile. Invisible. Comme si je n’existais pas vraiment.
Je repense à l’université, aux profs qui nous disaient que le diplôme, c’était le passeport pour le monde du travail. Un grand mensonge, ou alors un mauvais pari.
Je ferme l’ordinateur. Il est à peine midi, mais j’ai déjà l’impression que la journée est terminée. Pas à cause de la fatigue physique. Non. C’est cette fatigue mentale. Celle qui ronge lentement. Celle qui t’écrase sans que personne ne le voie.
Je m’allonge sur le lit, bras en croix. Je fixe le plafond, encore. Il me connaît mieux que tous les recruteurs de ce pays.
Je voudrais hurler. Faire exploser ce silence. Mais à quoi bon ? Même mes cris resteraient sûrement sans écho.
Le plafond ne me répond pas. Il ne l’a jamais fait. Mais je continue à le fixer comme s’il pouvait m’apporter des réponses. Je me sens comme un acteur sans scène, un coureur sans piste. J’ai le sentiment d’avoir suivi toutes les règles, toutes les étapes : école, sérieux, diplôme. Et maintenant, le néant.
Une porte claque dans le couloir. Des rires éclatent dans la chambre de mes petites sœurs. Elles jouent à se raconter des histoires avec des accents ridicules. Je souris malgré moi. Leur innocence me fait du bien. Elles vivent dans un monde parallèle où le temps a encore la douceur d’un dimanche après-midi.
J’aimerais retourner à cet âge. Avant les responsabilités. Avant les échecs.
Un bruit de fourchette dans l’évier. James est encore dans la cuisine. Il doit ranger ce que je n’ai pas mangé. Il ne dit rien, mais je sais qu’il remarque tout. Il est comme ça, James. Il parle peu, mais il capte tout.
Je finis par me lever. Je ne veux pas qu’il croie que je me laisse couler. Même si au fond, je ne suis pas loin. J’enfile un sweat, passe devant le miroir. Mon reflet me surprend. Les cernes, le regard vide, les épaules affaissées. On dirait quelqu’un d’autre.
Je descends les escaliers. James est là, adossé au frigo, une tasse de café à la main. Il me regarde sans surprise.
— Tu veux qu’on sorte, maintenant ?
— Ouais, je réponds.
Il ne sourit pas, mais je vois dans ses yeux qu’il est soulagé. On attrape nos vestes, on sort sans dire un mot. Parfois, il n’y a pas besoin de parler.
Les rues de Ligther sont toujours les mêmes. Calmes, un peu fatiguées, comme nous. Les façades écaillées, les bancs rouillés, les trottoirs craqués. Mais il y a une beauté dans cette ville lente, usée. Une sincérité brute.
On marche en silence. C’est notre façon à nous de respirer.
— Tu comptes postuler encore ce soir ? demande James au bout d’un moment.
Je soupire.
— Je ne sais pas. À quoi bon ? Chaque fois, c’est pareil. Silence. Ou refus. Comme si j’étais… vide.
Il s’arrête, me regarde.
— Tu n’es pas vide, Chris. T’es juste pas encore tombé sur le bon endroit. Le bon moment. Ce n’est pas toi le problème.
Ses mots me frappent. Parce qu’ils sont simples. Parce qu’ils viennent de lui.
Je baisse les yeux. Une vieille femme traverse la rue en traînant son cabas. Un enfant court derrière un ballon. Le monde continue de tourner, même quand toi, t’as l’impression d’être figé.
On reprend notre marche. Lentement.
Peut-être que demain, je retenterai. Peut-être pas. Mais là, dans cette rue grise avec mon frère à mes côtés, je me sens moins seul. Juste un peu.
La nuit est tombée sur Ligther, doucement, comme un voile qu’on tire sur une scène vide. Les rues se sont vidées. Les volets se sont refermés. Et dans ma chambre, le silence est revenu, fidèle comme une vieille douleur.
Je suis assis sur mon lit, la lumière du plafonnier éteinte, seulement éclairé par l’écran de mon téléphone. Je fais défiler les notifications d’un réseau social. Des gens qui annoncent leurs embauches, leurs promotions, leurs réussites. Des sourires pleins de satisfaction, des textes pleins de gratitude, des hashtags pleins d’ironie. #PremierJob #Reconnaissant #DiplôméEtEngagé.
Je les envie. Je les déteste. Je les admire aussi. C’est compliqué.
Je pose le téléphone à côté de moi. J’ai mal à la tête, sans doute à force de trop penser. Le bruit dans mon crâne est constant : Pourquoi pas toi ? Qu’est-ce que t’as mal fait ? Pourquoi personne ne te voit ?
Il y a ce moment, ce court instant où j’imagine ce que ce serait, si j’abandonnais. Si je cessais de chercher. Si je cessais d’attendre. Si je disparaissais du système, comme une bulle qui éclate.
Mais une voix me rattrape. Celle de James. Ou peut-être la mienne, plus profonde. Celle qui refuse de plier.
Je me lève, sans réfléchir. Je vais dans la salle de bain, j’allume la lumière. Je me regarde dans le miroir. Il me faut quelques secondes pour me reconnaître. J’ai le regard vide, les traits tirés. Mais il y a une étincelle. Faible. Presque invisible. Mais là.
Je retourne dans ma chambre, rallume mon ordinateur. Une page blanche s’ouvre.
Je n’écris pas une lettre de motivation. Je n’envoie pas de CV.
Je commence à écrire ce que je ressens. Juste ça.
Une phrase. Puis une autre. Puis dix. Puis vingt.
Et pour la première fois depuis longtemps, les mots sortent sans douleur. Parce qu’ils sont vrais. Parce qu’ils sont à moi.
James passe dans le couloir. Il s’arrête devant ma porte entrouverte.
— T’écris ?
Je ne réponds pas. Il sourit et continue son chemin.
Il sait. Il comprend.
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. Mais pour la première fois depuis des semaines, je ne me suis pas senti inutile. J’ai existé. Même dans le silence. Surtout dans le silence
Le matin se lève sur Ligther. Doucement. Pas en fanfare, pas en couleur. Juste une lumière pâle qui glisse sur les murs et s’infiltre dans ma chambre. Il est six heures. Et je n’ai pas fermé l’œil.
Mais je suis éveillé. Vraiment éveillé. Pas juste physiquement. Quelque chose s’est ouvert cette nuit. Une brèche. Un souffle. Une certitude : je suis encore là. Et tant que je suis là, tout est encore possible.
Mon carnet est posé sur la table. Rempli de pensées brutes, de doutes, de colère, mais aussi de cette petite voix qui murmurait : “Tu n’es pas fini.”
Je m’étire. Mon dos craque. Mon cœur aussi, un peu.
Puis mes yeux tombent sur un vieux livre, posé sur l’étagère. La couverture est usée, cornée, tachée. C’est une Bible. Celle que ma mère m’avait offerte le jour de ma confirmation, des années plus tôt. Je ne l’ai pas ouverte depuis longtemps.
Je m’approche. Je la prends. L’ouvre au hasard.
Une page se dévoile. Mes yeux tombent sur une phrase soulignée à l’encre bleue :
“Car je connais les projets que j’ai formés sur vous, dit l’Éternel,
projets de paix et non de malheur,
afin de vous donner un avenir et de l’espérance.”
(Jérémie 29:11)
Je reste figé. Comme si les mots avaient été écrits là pour moi, ce matin.
Un avenir. Et de l’espérance.
Pas un job tout de suite. Pas une solution magique.
Mais une promesse.
Je referme doucement le livre et le garde contre moi.
C’est peut-être ça, le vrai début.
Pas la signature d’un contrat. Pas une réponse d’un recruteur.
Mais un mouvement invisible, discret, comme un murmure dans mon cœur :
“Je te vois.
Dans la cuisine, James est déjà là, comme toujours.
Il me regarde, surpris de me voir réveillé si tôt.
— Tu t’es levé avant le soleil ?
— Ouais, je dis. Mais j’ai pas passé la nuit dans le noir.
Il sourit. Je lui rends son sourire. Et je prends une grande inspiration.
Aujourd’hui, je ne sais pas ce que l’avenir me réserve.
Mais pour la première fois depuis longtemps, je ne suis plus seulement en train de survivre.
Je suis en train de me relever.