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960 Words
3Je ne sais pas. Je n’ai aucune idée du temps qui passe, ni même de mon état de santé. Tout ce que je perçois, c’est que je vis dans ma conscience, coincé à l’intérieur de ma tête depuis plusieurs jours, peut-être même plus... Mon corps n’est plus à moi. Je ne contrôle plus rien. Il ne réagit pas, ne reçoit aucun de mes appels à l’aide. J’ai beau tout essayer, je suis dans un coma bien plus lourd que les conséquences d’une simple bosse. Mes cinq sens sont réduits de moitié. Je m’acharne à trouver une solution pendant que deux de mes infirmières, ou bourreaux, s’extasient sur mon physique de rêve. Physique qui leur appartient davantage qu’à moi en ce moment. — Non, mais tu y crois, toi. Il lui a acheté une maison une semaine à peine après l’avoir mise dans son lit, déclare l’une d’entre elles, tout en me massant les mollets. Si je me concentre assez, je suis certain de réussir à ouvrir les yeux. Après tout, les yeux, ce n’est pas très loin du cerveau... — Il paraît même qu’ils ne peuvent pas avoir d’enfant, continue la commère. Un petit effort Maxime, tu y es presque. J’ai l’impression d’être un enfant qui essaie de faire marcher une sorte de pouvoir psychique. Superman n’a plus qu’à mourir de rire en me voyant. — Oui, enfin, tu sais Déborah, c’est de son côté à elle que ça flanche. Claude, lui, a tout ce qu’il faut là où il faut, crois-moi, répond la seconde infirmière. Allez, Clark Kent, donne tout ce que tu as. Luthor n’a qu’à bien se tenir. Se concentrer. Juste se concentrer. Il n’y a pas de raison, ça va marcher. Mon corps m’appartient. Je bouge depuis ma naissance et même avant ! Si un fœtus sait le faire, alors je peux y arriver les doigts dans le nez. Finger in the nose. — Mais je te crois, ma Suzanne... Si tu veux mon avis, elle a de la chance de l’avoir encore près d’elle. Je grogne, crie intérieurement. C’est une lutte acharnée et je vais gagner. — Tu m’étonnes ! Surtout, quand on sait à quoi il pourrait prétendre..., reprend Suzanne, l’infirmière, en me triturant l’autre jambe. Mais rien. Il ne se passe strictement rien. Pas même un poil ne bouge. La porte s’ouvre avec brutalité, ce qui fait glousser les deux dindes. — Encore en train de jacasser, les commères, crie à travers la chambre une autre femme à la voix plus dynamique. Tuez-moi, c’est un supplice. — Qu’est-ce que tu fais là, Joëlle ? Ce n’est même pas ton service, grogne Suzanne. Un-zéro pour Suzy, voix de crécelle. Les quatre mains qui envahissaient mes muscles se dérobent et j’entends la dernière arrivée, Joëlle, à hauteur de mon visage. — On m’a fait venir en renfort. Apparemment, les vieilles biques de ce service sont incapables de gérer seules leurs patients. Fin du game. Joëlle grande gagnante par KO. — Très drôle. Nous avons terminé de toute façon, peste Déborah en faisant claquer ses pieds jusqu’au couloir. Le pire dans tout ça, c’est que j’en viens à connaître leur prénom par cœur. Je suis capable de savoir qui parle rien qu’en entendant leur voix. Je deviens faible. C’est un cauchemar. Un court silence m’apaise. Vraiment très court. — C’est bon, Marie, elles sont parties, tu peux venir, chuchote Jojo, amusée. — Bon sang, je ne sais pas ce que je ferais sans toi ! Et moi donc ! Je ne me suis jamais aussi peu reposé que depuis que je suis ici. Elles n’arrêtent jamais. — Il a encore dû en raconter des bonnes sur toi, ma belle... elles sont remontées comme des pendules, les deux garces ! annonce Joëlle. L’infirmière Joëlle... Mais où est ce brave Sacha ? — Elles adorent ça... soupire Marie, la pleurnicheuse. — Tu vaux tellement mieux que lui... je ne comprends pas pourquoi tu restes là... avec ce sale.... — Joëlle ! C’est mon mari... Bla, bla, bla... Leurs mots sont comme des bourdonnements incessants que je refuse d’écouter. Je me fiche de toutes leurs histoires stupides. Je veux juste me faire soigner pour récupérer ma vie. À trente ans, je suis à l’apogée de mon existence. — Je sais, mais je déteste te voir aussi malheureuse, se défend Joëlle, en soupirant. Le calme reprend toute la place et je comprends qu’elles sont enfin parties. Ma conscience s’apaise, mon ouïe se relaxe. Il n’y a plus personne sauf moi et ces foutus bips mécaniques. Une rustre mélodie à laquelle je ne me fais pas. En fait, je ne me fais à rien. Je ne supporte pas d’être dans cet état végétatif. Ne pas pouvoir me lever, ne pas marcher et le pire de tout, ne pas pouvoir parler... c’est insupportable. Je perds patience et malgré tout le remue-ménage constant dans ma chambre, je me sens seul. À mon plus grand désespoir, le grincement de la porte retentit une nouvelle fois. C’est reparti pour les feux de l’amour. La rediffusion. Des talons résonnent sur le sol. — Salut bébé, murmure la plus jolie de toutes les voix. Juliette, enfin ! Je perçois ses petites fesses rebondies s’asseoir sur le rebord du lit. Si seulement mon corps pouvait me répondre... Je me demande ce qu’elle porte aujourd’hui, une robe... ou peut-être une jupe, elle préfère les jupes ! Une mini-jupe blanche montrant ses fines jambes élancées. Un simple top rouge assez décolleté pour y voir le haut de sa poitrine et ses longs cheveux blonds détachés, tombant dans le milieu de son dos. C’est comme ça que je l’imagine. — Cette chambre est atroce, chéri. Je la reconnais bien là, toujours pleine de malice et de joie de vivre. En plus, elle a raison, les dépôts de malade sont rarement de belles pièces design. — Mon pauvre amour... si seulement tu n’avais pas sauté, déplore-t-elle. Nous serions mariés, heureux, en lune de miel sur une plage paradisiaque. Si seulement Gilles ne m’avait pas emmené faire des châteaux de sable ! — Hum... ce n’est peut-être pas si mal, finalement ! Après tout, la robe que ta mère voulait porter pour le mariage était atroce ! Et entre nous... avoir ta sœur et son affreux look de gothique dans le paysage m’horripilait. Alors bon, l’argent, c’est bien, mais je me soucie trop de mon image pour supporter ta famille. Rectification : dix-zéro pour Juliette.
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