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Amy regagnait sa chaumière, après sa première journée de travail bien remplie. Le jour commençait à tomber. Un subtil jeu de lumière égayait la lande. Elle aimait tant sa région d’Oban où elle habitait, Gylen avec ces paysages somptueux, l’île de Kerrera avec ses monolithes au charme victorien.
L’océan d’un bleu profond et glacé s’était retiré calmement. Au loin affleuraient des îlots perdus fantomatiques. Amy resta prostrée en silence absorbée par l’horizon. Le soleil timide ne pouvait réchauffer son être, le miroir immense de l’océan reflétait la tristesse dans ses yeux noisette. L’océan s’animait peu à peu, son bleu se reflétait sur les falaises avalant la lumière du soleil, des ombres paraissaient souffler dans les bruyères sauvages. La côte se déchiquetait, s’échouait dans l’eau. Des nuages menaçaient comme à l’accoutumée dans cette région escarpée par les rochers découpés en lambeaux. Amy fermait les yeux, seule au monde sur un lit de tapis vert face à l’horizon, bercée par le ressac. Les chaumières se faisaient rares dans ce coin solitaire et sauvage, les rivages épousaient le morcelé de la côte. Des arbres dépourvus de feuilles, des près perdus, un endroit de désolation. Amy prit conscience du temps qui passait, elle devait vite rentrer chez elle, de peur de se faire sermonner par son père. Ce qui ne tarda pas à arriver dès son retour.
— C’est à cette heure-ci que tu rentres, tu crois que ta mère va faire réchauffer ta soupe !
— Pardon, père, ma lampe à pétrole s’est éteinte et je ne voyais pas le sentier.
— Tu as toujours une excuse, je ne veux pas savoir comment s’est passé ton premier jour, j’espère que tu as bien souffert. Assieds-toi et mange ta soupe souillonne.
Il y eut un calme, Amy baissait les yeux, ses poings serrés, un silence pesant envahit l’atmosphère. Elle s’exécuta sans rien dire, cela devenait une habitude. Ils se fichaient complètement de son désarroi, de la vie qu’elle menait chez les O’Sullivan. En ce qui concerne la lampe, Amy savait pertinemment que ses excuses étaient justifiées, pour preuve la lampe n’avait plus une goutte de pétrole. Elle décida cependant de la mettre sous les yeux de son père. Il y jeta un coup d’œil furtif sans s’attarder. Amy comprenait que son vieux bougon de père avait remarqué sa lampe vide. Il n’y eut aucune excuse de sa part, Amy le savait. Lorsqu’elle eut fini sa soupe de choux, elle se dirigea dans sa chambre et s’endormit épuisée de fatigue. Dans sa modeste chambre, pas la moindre fleur ou décoration qui puisse égayer son quotidien, seuls un lit et une commode agrémentaient sa chambre. Elle se souvint qu’un jour, elle avait cueilli des fleurs et les avait disposées dans un vase qu’elle avait placé sur le bord de la fenêtre. Le lendemain, son père Sean Hamilton, sans aucune raison, les jeta. Amy fut anéantie, elle ne comprenait pas la réaction de son père. Quant à sa mère Alison, elle ne contredisait jamais son mari.
Elle avait l’impression d’avoir fermé les yeux dix minutes, lorsque l’horloge sonnait indiquant, qu’il était cinq heures du matin. Elle se prépara une tartine de confiture et du thé. Après ce rapide petit-déjeuner, elle se dirigea vers le manoir maudit. Il faisait encore nuit, elle devait parcourir quatre kilomètres. Elle longea un sentier, parcourant la lande, montait et descendait dans la vallée baignée de silence et d’obscurité, parsemée de cinq chaumières environnantes. Amy aurait tant aimé continuer l’école poursuivre ses études. Son certificat en poche, c’était tout ce qu’elle avait. « À quoi peut-il me servir maintenant que je suis devenue une bonne », pensa-t-elle. Pas un instant, l’idée d’avoir des amis ne lui effleura l’esprit. Elle était condamnée à vivre comme une prisonnière et ses bourreaux étaient les O’Sullivan et ses parents.
Les premiers rayons du soleil percèrent l’horizon, le ciel se nimbait de rose et d’oranger, les couleurs de l’automne en ce mois d’octobre, cela faisait un mois qu’Amy travaillait dans le manoir, une vie de désolation qu’elle menait désormais. La nature était un rayon de soleil dans son cœur, il lui arrivait de parler aux esprits, à son ange pour une vie meilleure, c’étaient ses seuls compagnons de l’invisible. Son cœur était aussi tendre et meurtri qui battait en pleine tempête. L’existence qu’elle menait était morose, d’une tristesse à en mourir. En arrivant au manoir, Madame O’Sullivan lui tomba dessus. Apeurée, Amy recula d’un pas.
— Tu vas m’astiquer la cheminée du salon principal et tâche de ne pas répandre les cendres sur le sol. Tu as compris !
Amy renonça à argumenter évitant de satisfaire les caprices de cette vieille femme aigrie.
— Oui, Madame, où dois-je mettre les cendres
— À ton avis ! Dans le jardin, voyons !
Un jour viendra, où, elle pourra enfin partir, et ce jour-là sera synonyme de nouveaux horizons. Si elle voulait que ses rêves se réalisent, elle devait travailler pour économiser. Elle souhaitait ardemment reprendre ses études qu’on lui avait interdit de continuer. Elle aurait aimé enseigner, partir dans une grande ville, essayer d’oublier cette vie qui ne lui inspirait que cruauté, souffrance et douleur. Il lui restait encore un long chemin à parcourir pour réaliser ses rêves, ils lui paraissaient inaccessibles, voire irréalisables.
Fénéla O’Sullivan lui donnait une myriade de corvées, mais à aucun moment, elle lui donnait un peu de compassion, d’affection, de gentillesse. Cette femme comme son mari d’ailleurs, ne connaissaient pas le sens du mot « Amour ». Fénéla conservait sa dureté, sa froideur, mais sa carapace se fendillait par endroits. Malgré tout, Amy n’éprouvait aucune compassion pour cette femme au cœur de pierre qui la traitait comme une moins que rien. Pourtant, ses forces physiques semblaient s’atténuer, contrairement à sa méchanceté. Âgée d’une soixantaine d’années, Fénéla possédait une beauté froide, figée, celle d’une statue de marbre marquée par la peine, la solitude. Quant à son mari, Erwan était un homme de grande stature auprès duquel sa femme paraissait insignifiante. Sa façon de se tenir droit suggérait l’idée qu’il avait été dans l’armée. L’expression de ses traits lui composait un visage fermé, ses sourcils abaissés, ses yeux sombres dissimulaient une férocité haineuse. Ses mains étaient dépourvues de rudesse, bien que trop sévères pour être gracieuses.
Amy ouvrit la fenêtre du salon. Le vent se répandait sur son visage lui donnant une claque. Un silence pesant enrobait la pièce. Le châtelain Erwan sirotait son whisky, une habitude acquise depuis plusieurs années, noyant sa solitude dans ce breuvage. Il regardait autour de lui et de temps à autre, lâchait un soupir. Il ne remarqua même pas la présence d’Amy, trop occupé tout à son verre. Son corps était imbibé d’alcool, il n’avait pas la moindre idée de ce qui se tramait autour de lui, Amy était transparente. Amy, qui continuait son travail de domestique, ne voyait pas la nécessité de lui parler, il deviendrait alors irascible. Le visage de Fénéla était terne, légèrement gris. Les cheveux défaits, ses yeux verts brillaient, d’où émanait quelque chose de singulier, un abandon sans tristesse qui lui rendait soudain son âge, soixante-deux ans qu’avaient accentués les nuits d’insomnie, et les jours à supporter l’alcoolisme de son mari. Ces châtelains avaient des points communs et pas des moindres avec les parents d’Amy, l’alcoolisme des deux hommes, la soumission des deux femmes, seul l’argent faisait toute la différence. Les parents d’Amy n’avaient aucun penny de côté, et même s’ils en avaient, Amy n’aurait jamais bénéficié de cet argent.
Arrivée devant le foyer de la cheminée, Amy s’agenouilla, ramassa les cendres dans sa pelle et garnit l’âtre avec de vieux journaux et de la tourbe. Quand le feu eut pris, elle y ajouta du petit-bois. La fumée âcre la faisait tousser et lui tirait les larmes. Debout sur le seuil du salon, elle étudia rapidement les lieux avant de s’y aventurer. De faibles rais de lumière se glissaient entre les épais rideaux tirés. Dans la pénombre, des portraits paraissaient la suivre des yeux. Amy se faufila entre les meubles précieux en acajou en s’efforçant de ne pas regarder ces portraits qui lui parurent inhospitaliers. Mais l’heure tournait inexorablement, comme le lui rappelait impitoyablement la pendule dans le salon. En hâte, elle ouvrit les rideaux et les volets et fit le nettoyage de la pièce. Ensuite, elle nettoya l’argenterie qui lui était encore peu familière. Elle était en train de la nettoyer quand elle eut la sensation de n’être plus seule. Immobile, elle retint sa respiration, puis, lentement, elle se tourna vers la porte. Elle tremblait de crainte. Que pouvait faire le maître de si bonne heure ? Pensa Amy. Elle parvint néanmoins à bredouiller un bonjour respectueux.
— Quand tu auras fini ton travail, tu m’apporteras mon thé, dit-il d’un ton sec.
— Oui Monsieur.
Amy prépara le thé. Une assiette qui se trouvait au bord de l’évier, malencontreusement positionnée, rebondit sur le bord de l’évier et tomba avec fracas par terre, elle ne se brisa pas, mais elle aspergea toute la pièce d’eau savonneuse. Erwan, ayant entendu le bruit, arriva et la regarda avec désinvolture.
— Tu ne peux pas faire attention, espèce de bonne à rien !
— Pardon Monsieur, elle m’a glissé des doigts.
— Dépêche-toi de m’apporter mon thé, souillonne.
— Oui Monsieur, tout de suite.
Amy subodorait quelque chose, sans arriver pourtant à savoir quoi. Elle n’allait pas tarder à le découvrir. L’expression moqueuse d’Erwan et son sourire narquois l’amenèrent à détourner le regard.
— Alors, mon thé, c’est pour aujourd’hui ou alors il faut que j’aille le chercher.
— Tout de suite…
Elle n’avait pas fini sa phrase, qu’il attrapa la théière et lui versa l’eau bouillante sur ses jambes. Elle se raidit, serrant les poings à la fois de colère et de douleur, elle se retint de hurler. Elle ne tenait pas à perdre sa place, cela aurait été une honte envers ses parents. Elle ravala sa frustration une fois de plus.
— Tu comprends maintenant, lorsque je te dis de m’apporter quoi que ce soit, c’est maintenant et pas dans quelque temps. C’est moi qui fixe les règles ici.
Cette phrase, elle l’avait déjà entendue dans la bouche de sa femme qui se tenait debout près de l’embrasure de la porte. Elle scrutait la scène sans rien dire, aucune émotion lisible dans son regard, aucune compassion. Elle était aussi froide que la glace. Amy était traitée comme une esclave. Elle contemplait la fenêtre sombre en se mordant les lèvres, ignorant combien de temps encore allait-elle pouvoir supporter cette situation.