3
L’océan s’étendait à perte de vue, l’air glacé, chargé d’embruns, de terre, de tourbes envahissait ses narines froides, le vent glacial enrobait son corps frêle aussi glacial que sa vie, le bruit assourdissant des vagues finit par tout emplir, la falaise tombait dans l’océan. L’horizon semblait inaltérable. Elle aurait aimé partir au bout du monde pour une seconde naissance, une nouvelle vie, une envie d’ailleurs plus confiante en son avenir, trouver un sens à sa vie. Amy fixait le ciel d’un regard vide. Six jours sur sept, elle marchait, parcourant huit kilomètres aller-retour de sa modeste chaumière au manoir et vice versa. Le sentier cheminait sur la lande les herbes hautes et humides mouillaient ses sabots. Souvent, elle restait là à contempler cette vallée du plus haut point de vue des Highlands. Silencieuse, songeuse toujours en priant dans un ruban de brume. Amy était courageuse, elle tenait bon, car elle n’avait guère le choix.
Le dimanche était son seul jour de repos, il arrivait comme une sourde angoisse et retombait sur Amy comme un voile. Au moins chez les O’Sullivan, elle s’occupait même si les tâches étaient ingrates et les châtelains odieux, mais chez elle avec un père v*****t et une mère inexistante et soumise ce n’était guère mieux, rien ne pouvait justifier de tels comportements. Des sentiments inidentifiables dont elle ne connaissait pas la source qui généraient une absence totale d’amour. Cependant, tout son être diffusait une tristesse où qu’elle se trouve, les mêmes émotions, les mêmes images révoltantes d’une vie sans avenir. Les heures semblaient suspendues, le temps tournait au ralenti, la lande était statufiée dans un silence insupportable.
Amy profitait de ce jour, après ses tâches à la chaumière. Malgré la rigueur du climat, elle traversait la lande pour rejoindre son refuge secret, des monolithes imposants, se dressaient fièrement depuis des siècles là, elle pouvait à sa guise se confier à l’invisible. Les bruyères d’hiver coloraient de mauve, le rivage, des fougères se teintaient de jaune dans la lumière du soleil, tout était baigné d’or, les rochers se détachaient sur le fond gris-bleu de l’océan. Son regard se perdait dans l’horizon, le soleil réchauffait les falaises, adoucissait les fissures, illuminait la roche et dorait la lande humide d’où, blondissaient les collines herbues. Tout était baigné dans le doux éclat de la lumière d’Écosse. Les yeux perdus dans le vide, elle rêvait, priait sur son sort de bonne, une existence sans épanouissement, piètre et déplorable.
C’est sur le haut de ces falaises abruptes, non loin des monolithes qu’elle confiait ses secrets au monde invisible de l’au-delà. À Dieu, aux anges, à tous ceux qui voulaient bien l’écouter pour atténuer ses souffrances. Prier, elle savait le faire depuis si longtemps. Depuis sept ans, elle attendait un signe d’une vie pleine d’espoir, de promesses et d’amour. Assise au bord de cette falaise où les herbes hautes lui chatouillaient les jambes, elle laissait le vent caresser son visage. La lumière se faisait discrète, le vent soufflait dans les vallées. Elle aimait malgré tout, ces côtes sauvages. Ces deux endroits de recueillement étaient pour Amy une sorte de libération pour toutes ses angoisses.
Le jour commençait à tomber, il fallait qu’elle rentre avant la nuit qui recouvrirait la lande d’une grande nappe blanche. Un contraste avec le matin, dont tout ressortait amorti, les bruits, les sensations, les odeurs. Autour d’Amy, tout tournait au ralenti, une sorte de trêve qui finirait par déboucher sur quelque chose de v*****t. Une envie irrésistible de partir sans se retourner, laisser cette vie de misère derrière elle. Que peut-on espérer à quatorze ans, si ce n’est qu’attendre pour enfin avancer. La lande reflétait son désarroi, un paysage désolé, décharné, plus austère et plus sauvage, comme si les rochers étaient plus sombres, des blocs arrachés aux falaises, des lignes brisées, des éboulis. Tout n’était qu’un chaos gigantesque. Amy aimerait tant retrouver sa lande dans son état originel, une eau limpide, l’herbe verte, le chant mélodieux des oiseaux. Des larmes coulèrent sur ses joues qui peinaient à sécher. Le soleil était absent aussi bien dehors que dans son cœur meurtri. Elle était effrayée par ce silence. Un monde de fissures et d’agonie. Autour, il n’y avait aucune âme qui vive, les arbres étaient nus, une odeur de tourbe flottait dans l’air. Lorsqu’elle avait, ne serait-ce que quelques minutes, elle priait son ange et l’archange Michaël pour que tout ne soit qu’illusion, se réveiller de ce terrible cauchemar. Elle attendait avec impatience ce réveil qui la sortirait de l’obscurité qui enveloppait sa vie.
La nuit résonnait de silence, une angoisse constante imposant sa lourdeur incessante. Plusieurs soirs, la pluie et le vent s’abattaient sur les vitres, s’engouffraient dans les interstices des constructions délabrées. Réveillée en sursaut par son cauchemar, il fut impossible pour Amy de se rendormir. Elle courait vers ses parents sans jamais les atteindre, comme, s’ils se refusaient à elle. Une bien triste vérité dans la réalité de sa jeune vie. Les larmes aux yeux, elle essayait désespérément de se rendormir sans succès. Elle regardait la pendule de sa chambre, il était bientôt cinq heures, l’heure de se préparer pour son misérable travail.