Tout au long du trajet, Baron ne cessa de plaisanter, dissipant peu à peu la fatigue et les tensions de Nicole. L’entreprise qui l’avait recrutée lui avait déjà trouvé un logement, mais cela n’empêcha pas Baron de se charger personnellement de leur accueil : il était venu les chercher à l’aéroport, les avait accompagnés au supermarché pour les premières courses, puis les avait conduits jusqu’à leur nouveau foyer.
Alors qu’ils quittaient le magasin, il jeta à Nicole un regard à la fois sérieux et taquin.
— Tu sais, je t’ai souvent dit que tant que je serais au sein du groupe Fang, je pourrais facilement te trouver un poste. Je ne comprends toujours pas pourquoi tu as choisi le groupe Gu. Tu ignores à quel point Kerr Gu est réputé pour être… difficile ?
Nicole sourit en poussant le chariot.
— Allons donc. Si j’avais accepté, tu m’utiliserais encore comme petite amie de façade.
Elle le regarda de biais, malicieuse.
— Et puis, il serait peut-être temps que tu te trouves une vraie compagne. Endosser ce rôle devient épuisant à la longue.
Baron resta silencieux un instant. Si seulement tu acceptais d’être la vraie… pensa-t-il, sans jamais trouver le courage de le dire à voix haute. Il se contenta d’un sourire un peu amer avant de la rejoindre.
Une fois arrivés, Nicole et Jay, épuisés par le voyage, s’endormirent presque aussitôt. Le lendemain matin, elle contacta la direction de la nouvelle école de son fils pour confirmer leur arrivée. Le directeur, enthousiaste à l’idée d’accueillir un enfant aussi brillant, annonça qu’un enseignant viendrait personnellement le chercher.
Malgré son inquiétude, Nicole constata une fois de plus la maturité déconcertante de Jay, qui l’aidait déjà à ranger.
— Tu devrais t’inquiéter pour toi, maman, déclara-t-il sérieusement. C’est ton premier jour de travail. Si tu échoues, on risque de mourir de faim.
— Petit garnement, répondit-elle en riant.
Après le départ de Jay, Nicole prit un taxi en direction du groupe Gu. En découvrant le hall du bâtiment, elle ne put s’empêcher d’admirer le goût de son président : tout n’était que verre et lignes épurées, une élégance froide et moderne.
Il n’y avait qu’un problème.
Comment suis-je censée marcher là-dessus ?
Elle baissa les yeux vers ses talons de huit centimètres, puis observa, admirative, les femmes qui avançaient sans hésitation. Prenant son courage à deux mains, elle fit un pas… et glissa.
Formidable. Le premier jour, évidemment.
Elle ferma les yeux, prête à s’écraser, lorsqu’une paire de bras solides la retint fermement.
En relevant lentement la tête, un étrange sentiment de familiarité l’envahit. Puis elle croisa son regard.
Des traits froids, précis, presque sculptés dans le marbre. Un visage d’une perfection intimidante.
Lorsqu’il la relâcha, il remarqua son regard insistant et arqua légèrement un sourcil.
— Avez-vous fini de me dévisager ?
Nicole se ressaisit aussitôt, lissèrent ses vêtements et afficha un sourire irréprochable.
— Merci, monsieur.
Kerr observa sa réaction avec intérêt. Peu de femmes retrouvaient leur sang-froid aussi vite.
Il se tourna vers son assistant.
— Qui est-elle ?
— Monsieur Gu, voici Nicole Ning. Diplômée de l’université de Manhattan le mois dernier. Elle a été recrutée comme directrice.
La surprise fut partagée. Kerr se contenta de hausser légèrement les sourcils, tandis que Nicole manqua d’en rester bouche bée.
Magnifique. Humiliée devant le président le premier jour.
Le regard de Kerr glissa sur elle avec une pointe d’ironie.
— Directrice ? murmura-t-il, sceptique.
Nicole serra les dents.
— Je peux prouver que je mérite ce poste, monsieur Gu. Une maladresse ne définit pas des compétences. Je pense que vous êtes assez lucide pour juger un travail sur des résultats, pas sur une entrée maladroite.
Cette audace le surprit. Un mince sourire effleura ses lèvres.
— J’espère que vous serez à la hauteur de vos paroles, mademoiselle Ning.
Il s’éloigna sans un regard de plus. Cette fois, Nicole franchit le sol de verre avec assurance.
Sans comprendre pourquoi, la rencontre avait accéléré les battements de son cœur, réveillant une sensation ancienne, presque oubliée. Mais très vite, le travail la submergea.
En une matinée, elle maîtrisa l’ensemble des dossiers du département marketing, convoqua son équipe et imposa naturellement son autorité. Son efficacité et sa détermination firent rapidement parler d’elle dans tout le groupe Gu.
En moins d’un mois, elle conclut un partenariat d’envergure, impressionnant même les cadres les plus expérimentés. Pour la première fois, Kerr lui-même organisa une réception officielle en son honneur.
Pourtant, au milieu des félicitations et du luxe, Nicole ressentit une étrange mélancolie. Autrefois, aux côtés de son père, elle avait connu ces soirées brillantes. Aujourd’hui, c’était Kerr qui se tenait près d’elle.
Après le dîner, la musique envahit la salle, et les dirigeants se mirent à danser. Nicole, fatiguée, se massa les tempes. Elle aperçut Kerr, tout aussi distant qu’elle.
Prenant une profonde inspiration, elle s’avança et lui tendit la main.
— Me feriez-vous l’honneur d’une danse ?
— Puisque tu dois t’occuper d’eux, pourquoi ne pas m’accorder cette danse ?
Kerr la fixa quelques secondes de ses yeux sombres, impénétrables. Puis, sans un mot, il saisit sa main et la guida jusqu’au centre de la piste.
Leurs corps se retrouvèrent dangereusement proches. Une sensation étrange traversa Nicole, mais elle la repoussa aussitôt. Avec élégance, elle suivit chacun de ses pas, parfaitement synchronisée.
Elle savait qu’une seule maladresse pourrait lui coûter cher. Après plusieurs mois passés à travailler à ses côtés, elle avait appris à connaître Kerr Gu : derrière son apparence irréprochable se cachait un homme redoutable. Sa fortune, son influence, ses réseaux… tout faisait de lui une figure que l’on craignait autant qu’on respectait.
Un homme sans émotions était nécessairement cruel. Et Kerr l’était.
Nicole inspira lentement pour calmer son esprit. Son côté sombre ne me concerne pas, se dit-elle. Il n’est que mon supérieur. Tant que je fais mon travail, je n’ai rien à redouter.
— À quoi penses-tu ? demanda soudain Kerr d’une voix grave.
Elle leva les yeux vers lui. Son regard était froid, distant.
Elle soupira intérieurement, mais offrit un sourire parfait.
— Je réfléchissais simplement. Ce projet n’était qu’une affaire ordinaire, et pourtant vous m’avez accordé autant d’égards. J’en suis reconnaissante.
Sa voix était douce, presque feutrée. Leur proximité troubla Kerr plus qu’il ne l’aurait admis. Pourtant, son ton resta glacial.
— Je ne fais que distinguer clairement les récompenses des fautes.
La musique s’acheva. Nicole s’apprêtait à répondre lorsqu’il sortit brusquement son téléphone. Son visage se durcit. Sans un mot, il tourna les talons et quitta la salle.
Elle haussa les épaules, soulagée.
Travailler chaque jour sous l’autorité de cet homme lui donnait l’impression d’affronter un démon sans cœur.
La soirée battait encore son plein, bien après vingt et une heures. Les invités ne semblaient pas pressés de partir. Nicole, elle, s’inquiétait pour Jay. Elle se glissa discrètement à l’écart et appela Baron.
— Ne t’en fais pas. Il dévore déjà les livres de mon bureau, répondit-il en riant.
Nicole sourit, fière.
— À vingt et une heures trente, donne-lui un verre de lait chaud et fais-le dormir.
— Bien sûr. Ce n’est pas la première fois que je veille sur lui, répondit Baron d’une voix douce.Puis il ajouta :— Il se fait tard. Tu veux que je vienne te chercher et vous raccompagner ?
Elle refusa aussitôt et raccrocha. Elle ne voulait pas l’importuner davantage.
En parlant, elle s’était approchée de la fontaine extérieure et s’était assise sur le rebord. Une brise fraîche la fit frissonner. Elle décida de retourner à l’intérieur.
C’est alors qu’une voix la cloua sur place.
— Un enfant ? ricana Kerr. Tu crois vraiment pouvoir me menacer avec ça ?
Nicole se figea et tourna la tête. Il se tenait sous un flamboyant, à l’écart, téléphone à l’oreille. Elle ne distinguait pas clairement son visage, mais le mépris dans sa voix était glaçant.
Quel s****d… pensa-t-elle, écœurée. Mettre une femme enceinte et refuser d’assumer…
Comme pour confirmer ses pensées, Kerr poursuivit :
— N’espère rien de plus. Mon assistant te versera dix millions dans cinq minutes. Tu sais ce que tu dois faire ensuite. Et je te préviens : n’essaie rien. Les conséquences seraient lourdes.
Le vent nocturne ne parvenait pas à étouffer ses paroles.
— Avorte, conclut-il froidement.
Nicole sentit sa colère bouillonner.
Exactement ce que je pensais. Un homme sans cœur.
Kerr mit fin à l’appel et se dirigea vers elle. Dans l’obscurité, seule sa haute silhouette se dessinait. Son cœur se mit à battre plus vite, un souvenir confus surgissant dans son esprit.
Il s’arrêta devant elle, fronçant les sourcils.
— Que fais-tu ici ?
— Il faisait trop chaud à l’intérieur. Je suis sortie prendre l’air, répondit-elle sans hésiter.
Il consulta sa montre, visiblement indifférent à l’idée qu’elle ait pu entendre quoi que ce soit.
— Il est tard. Je te raccompagne.
Elle acquiesça aussitôt. Elle ne demandait qu’une chose : rentrer au plus vite.
— Conduisez-moi à Riverside Garden, monsieur Gu.
— Riverside Garden ?
Ce n’était pas l’adresse du logement fourni par l’entreprise.
— J’ai laissé mon fils chez un ami ce soir. Je dois aller le récupérer, expliqua-t-elle simplement.
Kerr hocha la tête. Une étrange sensation de vide lui traversa la poitrine.
Elle est mariée ? se demanda-t-il. Et son mari… ?
Le trajet se fit dans un silence pesant. Kerr demanda au chauffeur d’éteindre les lumières, puis ferma les yeux. Nicole, assise à côté de lui, se sentait de plus en plus mal à l’aise.
Plus elle l’observait, plus une certitude s’imposait.
Sa stature. Son port. Sa présence.
Tout correspondait à l’homme de cette nuit, sept ans plus tôt.
Elle se souvenait d’un détail précis : un minuscule grain de beauté noir au lobe de l’oreille.
Le cœur battant, elle se tourna vers lui. Dans la pénombre, son visage était paisible… et sur son oreille brillait ce point sombre.
Le monde sembla s’effondrer.
Kerr Gu était l’homme de cette nuit-là.
Et cela signifiait une chose terrible.
Jay était son fils.
Toute illusion qu’elle avait nourrie s’évanouit aussitôt. Jamais, au grand jamais, elle ne laisserait cet homme apprendre l’existence de son enfant.