Nicole ne parvenait pas à chasser de son esprit la froideur implacable de Kerr lorsqu’il avait parlé au téléphone. D’après ses paroles, cette femme n’en était pas à sa première relation avec lui. Pire encore, il aurait très bien pu l’avoir contrainte à interrompre sa grossesse. Comparée à cela, Nicole n’avait été qu’une rencontre sans importance, une nuit effacée dès l’aube.
Jamais elle ne permettrait à Jay de découvrir que son père était un homme aussi dur, aussi dénué d’humanité. Plus encore, elle n’osait imaginer ce que Kerr ferait s’il venait à apprendre qui ils étaient réellement, son fils et elle. À cet instant précis, une seule certitude s’imposa à elle.
Il ne devait jamais les découvrir.
Le trajet se déroula dans un silence pesant jusqu’à l’entrée de Riverside Garden. Nicole s’apprêtait à sortir discrètement lorsque Kerr ouvrit soudain les yeux.
— Allez chercher votre fils. La voiture vous attendra ici.
Surprise, elle marqua un temps d’arrêt, puis sourit avec retenue.
— Merci, monsieur Gu, mais mon domicile est tout près, et mon fils est peu à l’aise avec les inconnus. Je ne voudrais pas vous déranger davantage.
Puisqu’elle refusait, Kerr n’insista pas. Il posa toutefois une question, d’un ton faussement détaché.
— Pourquoi ne laissez-vous pas votre mari s’occuper de l’enfant, si vous êtes si occupée ?
Les doigts de Nicole se crispèrent imperceptiblement.
— Je n’ai pas de mari.
Elle descendit de la voiture et s’éloigna dans l’allée. Kerr la regarda disparaître, une lueur inattendue traversant son regard. Une fois rentré chez lui, son assistant l’appela aussitôt.
— Monsieur Gu, l’argent a bien été transféré. Vous aviez raison : l’enfant de cette femme n’était pas de vous. Elle espérait vous soutirer une fortune, mais elle a fini par tout avouer sous la pression.
Un rictus moqueur étira les lèvres de Kerr.
— Laissez tomber. Concentrez-vous sur des affaires plus importantes.
Un silence gêné suivit, puis l’assistant reprit, hésitant :
— Monsieur Gu… concernant cette nuit d’il y a sept ans, les caméras de l’hôtel étaient hors service. Nous n’avons toujours pas retrouvé la femme que vous cherchez…
— Vous avez donc attendu sept ans pour me dire cela ? coupa Kerr, le ton dur.— Je vous ai déjà prévenu : je ne suis pas un homme patient.
Avant que l’autre ne puisse répondre, il mit fin à l’appel. Adossé au siège de cuir, il ferma les yeux. Pourtant, l’image de Nicole persistait, tout comme cette peur qu’elle avait tenté de dissimuler lorsqu’elle était descendue de la voiture.
De quoi fuyait-elle ainsi ?
Chez Baron, à Riverside Garden, Nicole était assise sur le canapé, livide, les mains tremblantes. Face à son inquiétude évidente, elle inspira profondément avant de parler d’une voix rauque.
— Baron… j’ai besoin de ton aide.
Il sentit aussitôt la gravité de la situation.
— Dis-moi.
Elle jeta un regard vers Jay, puis s’efforça de se calmer.
— Aide-moi à effacer mon passé. Je ne veux plus que personne puisse découvrir qui j’étais. Je ne laisserai jamais le père de Jay le lui enlever.
Elle hésita à révéler l’identité de cet homme. Elle connaissait mal l’étendue réelle du pouvoir de Kerr, mais suffisamment pour comprendre le danger. Pour protéger Baron, elle préféra se taire.
— Je m’en occuperai. Ne t’inquiète pas, répondit-il simplement.
Il savait à quel point Jay comptait pour elle. Et c’est précisément pour cette raison qu’il garda pour lui les sentiments qu’il nourrissait en silence. Sa famille n’accepterait jamais cet enfant, même s’il acceptait, lui.
Lorsque Nicole quitta la résidence avec Jay endormi dans ses bras, elle ne remarqua pas la Porsche noire stationnée à distance, dissimulée dans l’ombre.
À l’intérieur, le regard de Kerr brillait d’une lueur perçante.
Cette fois, ce fut lui qui appela son assistant.
— Enquête complète sur Nicole Ning.
Il raccrocha aussitôt.
Le lendemain, dans son bureau, Kerr parcourut le dossier que Jared avait rassemblé. Son visage s’assombrit peu à peu. Les informations étaient presque identiques à celles fournies au service des ressources humaines : une jeunesse brisée, un départ soudain pour Manhattan, aucun renseignement sur le père de l’enfant.
— C’est tout ? demanda-t-il d’une voix glaciale.
Jared baissa la tête.
— Oui, monsieur Gu. Après la chute de la famille Ning, elle est partie presque immédiatement à l’étranger. Quant à l’enfant… aucune trace officielle. Il est probable qu’elle ait accouché en toute discrétion.
Kerr agita la main, mettant fin à la discussion. Pourtant, Nicole continuait de s’imposer à son esprit.
— Il y a un dîner d’affaires ce soir, n’est-ce pas ?
— Oui. Avec le président du groupe Chu, le jeune maître Song, et l’équipe du projet.
Kerr fixa une photo dans le dossier.
— La directrice Ning est impliquée dans ce dossier ?
— Oui, monsieur.
Un instant plus tard, Jared se rendit devant le bureau de Nicole. Il frappa doucement.
— Entrez.
Sans lever les yeux de son écran, Nicole continua à travailler.
— Directrice Ning, voici le plan de coopération entre le groupe Gu et le groupe Chu. Monsieur Gu a décidé de vous confier la responsabilité de ce projet.
Il posa le dossier devant elle.
Sans le savoir, leurs destins venaient de se rapprocher encore un peu.
Nicole releva la tête et hocha la tête en découvrant l’expression parfaitement professionnelle de Jared. Elle n’y prêta d’abord guère attention. Pourtant, les paroles qu’il prononça aussitôt suffirent à la raidir.
— Il y aura un dîner ce soir avec les présidents des groupes Chu et Gu. Un chauffeur viendra vous chercher à dix-huit heures précises, en bas de l’immeuble.
Si le président du groupe Chu assistait personnellement à cette rencontre, il était évident que la représentation du groupe Gu ne pouvait se limiter à une simple directrice de projet. Le sérieux du regard de Jared ne laissait aucune place au doute. Mille pensées se bousculèrent dans l’esprit de Nicole.
Avant même qu’elle puisse formuler la moindre objection, Jared s’était déjà retourné et avait quitté le bureau.
Une fois dans le couloir, il essuya la sueur froide qui perlait sur son front. Derrière ses lunettes à monture noire, une lueur de perplexité traversa son regard.
À dix-sept heures cinquante, Nicole se tenait dans les toilettes du siège du groupe Gu, observant son reflet dans le miroir. Elle portait un tailleur noir sobre, élégant sans ostentation.
Rien d’excessif, rien de déplacé. Une parfaite femme d’affaires.
Satisfaite, elle esquissa un sourire assuré.
En arrivant sur le parking, elle repéra aussitôt la Rolls-Royce noire frappée de l’emblème du groupe Gu et s’en approcha d’un pas décidé. Le chauffeur descendit immédiatement pour lui ouvrir la portière arrière. Elle le remercia d’un signe de tête et monta dans le véhicule.
Mais dès qu’elle posa les yeux sur l’homme déjà installé à l’intérieur, son cœur manqua un battement.
— Monsieur Gu… ?
Sans ouvrir les yeux, Kerr se contenta de répondre d’un bref murmure.
— Oui.
Depuis qu’elle avait découvert la vérité, Nicole s’efforçait instinctivement de l’éviter. À ses yeux, un homme comme Kerr n’avait rien d’un père idéal. Bien au contraire.
Elle savait trop bien à quel point il était dangereux de se trouver près de lui.
Sa respiration se fit plus rapide. Elle se tassa contre la portière, cherchant à occuper le moins d’espace possible, comme si la distance pouvait la protéger.
Le silence dans l’habitacle était oppressant.
Soudain, la sonnerie de son téléphone rompit cette tension étouffante.
Elle le sortit précipitamment de son sac et sentit son cœur se serrer en voyant le nom affiché. Elle avait oublié de prévenir Jay de son dîner.
— À quelle heure tu rentres ? demanda la petite voix sérieuse de son fils.
Chez Baron, Jay se tenait devant le réfrigérateur, inspectant les plats préparés. À six ans, il avait déjà des airs de petit adulte.
— Je suis désolée, mon chéri. J’ai un rendez-vous très important ce soir. Je ne serai pas là pour le dîner. Je peux demander à l’oncle Fang de venir manger avec toi, d’accord ?
Même s’il était remarquablement mûr, Jay restait un enfant. Et Nicole n’aimait pas l’idée de le laisser seul.
À Manhattan, elle consacrait chaque minute libre à son fils. Depuis leur retour, le temps lui manquait cruellement.
Jay referma la porte du réfrigérateur en fronçant les sourcils.
— Non. Je n’en ai pas envie. L’oncle Fang me traite toujours comme un bébé. Je peux rester seul. Mais toi, ne bois pas trop… et rentre avant que je m’endorme.
Nicole ne put s’empêcher de sourire, à la fois attendrie et exaspérée. À l’écouter, on aurait dit que les rôles étaient inversés.
— D’accord, je ferai de mon mieux.
Absorbée par sa conversation, elle ne remarqua pas le regard que Kerr posa sur elle.
La douceur de sa voix, ce sourire furtif, cette lumière maternelle… Tout cela le troubla bien plus qu’il ne l’aurait cru.
— C’était votre fils ? demanda-t-il soudain.
Surprise, Nicole hocha simplement la tête.
— Oui.
Avant qu’il n’ajoute quoi que ce soit, la voiture s’arrêta devant le Golden Club.
Cet endroit n’était accessible qu’aux puissants : fortunes colossales, lignées prestigieuses, visages élégants dissimulant souvent des zones d’ombre. Car là où brille la lumière, les ténèbres ne sont jamais loin.
Le chauffeur ouvrit la portière pour Kerr. Nicole inspira profondément, soulagée qu’il ait cessé de l’interroger, et le suivit en silence.
À leur entrée dans le salon privé, tous les invités étaient déjà présents. Ils attendaient Kerr depuis un moment, mais aucun n’aurait osé manifester la moindre impatience.
Après les salutations d’usage, Kerr prit place au centre. Nicole s’apprêtait à s’asseoir à l’écart lorsqu’il lui saisit soudain le poignet.
Elle dut s’installer juste à sa droite.
Elle comprit immédiatement : dans ce genre de soirée, les femmes ne manqueraient pas. Et puisqu’elle était à ses côtés, elle servirait de rempart.
— Je n’aime pas que des femmes inconnues m’approchent, murmura Kerr sans la regarder.
Nicole esquissa un sourire figé tout en fulminant intérieurement.Inconnue ?Alors qui était-elle, sept ans plus tôt ? Une illusion ?
Mais elle se tut.
Il ne devait jamais apprendre la vérité.
Peu après, le responsable du club fit entrer plusieurs jeunes femmes vêtues de robes éclatantes. Tous les regards convergèrent aussitôt vers Kerr, attendant son signal.
Il s’adossa nonchalamment au siège, posa un bras derrière Nicole. Le message était limpide.
— Servez-vous.
Aussitôt, chaque invité choisit une compagne.
Tous, sauf Jeremy Chu, président du groupe Chu, assis à la gauche de Kerr. Lui observait Nicole avec un intérêt manifeste.
Plus âgé que Kerr, héritier d’un groupe bien inférieur au sien, Jeremy avait déjà vu Kerr assister à ce genre de dîner accompagné. Mais jamais avec une femme qui n’était manifestement pas la sienne.
— Monsieur Chu, vous ne choisissez personne ? demanda Kerr en croisant son regard.
Elle est à moi. Personne n’y touche.
Jeremy comprit aussitôt l’avertissement. Il esquissa un sourire embarrassé, claqua des doigts et fit signe au responsable du club de s’approcher.
La soirée ne faisait que commencer.