Chapitre 9

1719 Words
— Non… c’est mon fils qui l’a préparé. À peine les mots franchirent-ils ses lèvres que Nicole regretta aussitôt. Elle aurait voulu se mordre la langue. Mentionner Jay était une imprudence. Rien ne l’y obligeait, et si Kerr s’intéressait à l’enfant, les choses deviendraient dangereusement compliquées. La réponse surprit Kerr, sans toutefois trahir la moindre émotion. Elle lui parut presque touchante, dans son trouble mal dissimulé. — Pourquoi restes-tu là ? Tu ne veux pas continuer à manger ? Nicole eut l’impression d’attendre une sentence. Kerr examina le sandwich avec curiosité, puis le reposa calmement avant de le lui rendre d’un geste tranquille. Lorsqu’il l’invita à le terminer, elle laissa échapper un soupir de soulagement et agita vivement la main. — Merci, mais je n’ai plus faim, répondit-elle avec un calme feint. Il acquiesça et lui fit signe de sortir. Elle attrapa le dossier posé sur son bureau et se dirigea vers la porte. — La prochaine fois que tu mangeras au bureau, pense à faire disparaître les preuves, lança-t-il derrière elle. Ne comprenant pas le sens de cette remarque, Nicole quitta le bureau sans y prêter attention. Dans le couloir, elle aperçut Jared, appuyé contre le mur, qui la regardait avec une compassion à peine dissimulée. — Comment l’a-t-il su ? demanda-t-elle, perplexe. Elle se souvenait parfaitement l’avoir surpris en plein petit-déjeuner plus tôt et l’avoir réduit au silence. Jamais elle n’aurait imaginé que Kerr le découvrirait. Jared se contenta de lui montrer sa bouche. — Si tu ne t’essuies pas, toute l’entreprise le saura, murmura-t-il en retenant un rire. Rougissante, Nicole passa rapidement le dos de sa main sur ses lèvres et y découvrit un petit morceau de salade. Elle comprit alors la remarque de Kerr et s’éloigna, profondément gênée. Resté seul, Kerr contempla le sandwich. Poussé par une impulsion inattendue, il en prit une large bouchée. Le goût le surprit. C’était savoureux, soigné, loin de ce que l’on aurait attendu d’un enfant. Malgré lui, il songea au fils dont Nicole avait parlé. — Jared. L’assistant entra aussitôt. — Fais préparer un petit-déjeuner et fais-le livrer à Nicole. Tu sais ce que j’attends. Un simple regard suffit à Jared pour comprendre. Il hocha la tête et s’exécuta. Kerr, lui, demeurait troublé. Cette confusion lui était étrangère. Lui qui décidait toujours sans hésiter se surprenait à douter. Était-ce le monde qui changeait… ou lui-même ? Après avoir mangé son sandwich, il estima naturel de rendre la pareille. Il détestait avoir des dettes, sans savoir encore combien il en avait déjà contracté envers Nicole. De retour, Jared n’imagina pas une seconde que Kerr avait terminé le sandwich. — Surveille Gregory Song, du groupe Song. Découvre ce qui le liait à Nicole Ning il y a sept ans. Et vérifie si une certaine Fiona Zhao est impliquée. Quelque chose, entre ces trois noms, sonnait comme un secret enfoui. La mention de cette période fit ressurgir le souvenir de cette nuit inoubliable. Kerr ouvrit le tiroir gauche de son bureau. Une enveloppe s’y trouvait. Il l’ouvrit et compta l’argent : 2 462 dollars. Une commission… ou autre chose ? Son esprit s’égara. Son regard glissa ensuite vers le calendrier. Vendredi. Le lendemain marquait un nouveau mois. Il s’immobilisa soudain : le 1er juin, la fête des enfants. — Préviens les ressources humaines. Chaque employé ayant un enfant recevra deux billets pour le parc d’attractions Gu. Jared resta stupéfait. Si le groupe Gu offrait déjà d’excellents avantages, ces billets étaient d’une valeur exceptionnelle, presque inaccessibles. — Je m’en occupe immédiatement, monsieur. Plus tard, Nicole travaillait avec concentration lorsqu’on frappa à sa porte. Lily entra, rayonnante. — Directrice Ning, voici votre récompense. Deux billets pour le parc Gu, pour la fête des enfants. J’ai entendu dire que vous aviez un fils. Nicole jeta un regard distrait aux billets ornés du logo du groupe. — Garde-les. Mon fils n’aime pas ce genre d’endroits. Un souvenir lui revint : un parc à Manhattan, Jay la regardant jouer sans jamais s’amuser lui-même. Elle en avait éprouvé une gêne profonde. — Vous êtes sûre ? demanda Lily, pleine d’espoir. Nicole hocha la tête. Lily la remercia avec un enthousiasme sincère et s’éclipsa, radieuse. Restée seule, Nicole soupira. Elle aurait tant voulu que Jay soit un enfant comme les autres. Mais dès sa naissance, il semblait destiné à être différent. À la sortie de l’école, Jay courut vers elle. — Maman ! — Demain, c’est ta journée. Dis-moi, comment veux-tu la passer ? — À la maison. Avec toi. Son sourire simple et chaleureux la combla. — Alors je cuisinerai quelque chose de bon. Elle voulut le porter, mais il refusa doucement. — Je suis grand, maman. Prends juste ma main. Elle sourit, émue par sa maturité. — Pourquoi ne m’as-tu pas appelé pour faire les courses avec toi ? Baron se tenait près de la voiture, vêtu simplement, le regard tendre. Depuis le retour de Nicole, il la voyait peu. Pourtant, chaque fois que Jay avait besoin d’aide, c’était vers lui qu’elle se tournait — même si Jay, en vérité, n’avait jamais vraiment besoin de personne. Désormais, il lui appartenait de la retrouver. Il n’avait plus personne sur qui compter. — Tu n’es pas censée être occupée aujourd’hui ? demanda Baron. Nicole tenait la main de Jay tandis qu’elle s’approchait de lui et montait dans la voiture. Baron observa son profil, légèrement crispé, et fronça les sourcils. — Qu’est-ce qui est arrivé à ton visage ? Tu as trop chaud ? La journée avait été longue. Le maquillage s’était estompé, laissant apparaître une légère rougeur sur la joue blessée. — Oh, ça ? Rien d’important. Une morsure de chien, répondit-elle avec désinvolture. Elle lança un regard noir à Baron, puis se tourna aussitôt vers Jay, installé à l’arrière, affichant un sourire excessivement flatteur. — Le sandwich que tu as préparé était délicieux. Mais je n’ai pas eu le temps de finir… quelqu’un me l’a pris. Jay détourna aussitôt la tête, refusant d’entrer dans ce jeu. Impossible d’oublier que sa mère s’était encore blessée par négligence. Il avait beaucoup de choses à lui dire. Ce n’était pas parce qu’il se taisait que le sujet était clos. Et maintenant qu’elle avait été découverte par Baron, elle tentait aussi de l’amadouer. Elle ne le prenait décidément pas au sérieux. — Tu peux en manger deux, mais pas d’un coup. Sinon, tu vas encore avoir mal au ventre, rappela-t-il calmement. Il connaissait bien ses mauvaises habitudes. Se discipliner à six ans était déjà difficile, mais surveiller sa mère faisait désormais partie de ses responsabilités. — Ne crois pas que ces compliments vont m’attendrir ! Je suis très en colère, déclara-t-il. — Et si je te préparais ton poisson braisé préféré demain ? Ça te calmerait ? tenta Nicole, en grimaçant pour détendre l’atmosphère. Mais Jay resta de marbre. — Un homme intègre ne cède pas pour un plat, répondit-il gravement. La scène fit éclater de rire Baron. — Arrête de te moquer ! lança Nicole, vexée. À bout de tentatives, elle abandonna. Manifestement, elle aurait droit à une leçon complète une fois rentrée. Dans cette famille, les rôles étaient inversés : c’était elle qui recevait l’éducation. Les filles ne devaient pas rentrer tard, car c’était dangereux. Jay le lui avait déjà expliqué très sérieusement. Elle soupira, se demandant quelle faute il allait encore lui reprocher. — Qu’as-tu fait, cette fois ? demanda Baron, amusé. À Manhattan déjà, il avait souvent été témoin de ce genre de scènes. Rien n’avait changé. — C’est compliqué… Tu comprendras quand tu auras un enfant, répondit-elle avec un sourire résigné. Elle regarda par la fenêtre, un brin fière malgré tout. Être la mère d’un enfant aussi exceptionnel n’était pas donné à tout le monde. Baron haussa les épaules. Peu de duos mère-fils étaient aussi singuliers que Nicole et Jay. — Comment ça se passe au groupe Gu ? Tu t’es habituée depuis ton retour ? Il se faisait du souci pour elle, même s’il savait combien elle était forte et indépendante. Elle avait choisi le groupe Gu plutôt que le sien pour ne dépendre de personne. — Oui, tout va bien. Je manque juste de temps pour Jay, avoua-t-elle. Si elle avait su que Kerr était le père biologique de son fils, elle aurait préféré devoir un service à Baron plutôt que d’entrer chez Gu. Mais partir brusquement éveillerait les soupçons de Kerr. Baron perçut son trouble et n’insista pas. — Depuis que Kerr Gu dirige l’entreprise, le groupe a pris une nouvelle ampleur. Même moi, je dois reconnaître son efficacité. La réputation de Kerr était connue de toute la ville, bien qu’il se montre rarement en public. — Est-il vraiment aussi exceptionnel ? Le groupe Gu est une vieille institution. Son succès n’a rien d’étonnant, répondit Nicole. Elle n’avait jamais cherché à s’informer sur Kerr en détail. Pourtant, les éloges de Baron la surprirent. — On dit même qu’il est l’unique héritier capable de porter l’entreprise plus loin. Un véritable prodige. À l’arrière, Jay grava silencieusement ce nom dans sa mémoire. Kerr Gu. Il n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi puissant. Il voulait devenir fort, lui aussi. Assez fort pour protéger sa mère… et pour retrouver un jour son père et lui demander des comptes. Il était convaincu que son intelligence ne venait pas de Nicole. — Peut-être… Quand je l’ai rencontré, je n’ai vu qu’un homme froid, sans la moindre émotion, murmura Nicole. Chaque souvenir de ce visage impassible la faisait frissonner. Elle priait pour que Jay ne lui ressemble jamais. Après les courses, il se faisait tard. Baron les invita à dîner avant de les raccompagner. Il attendit que la lumière s’éteigne chez Nicole avant de repartir, sans rien dire. Au même moment, Jared se tenait près de Kerr lorsque son téléphone sonna enfin. Sur ordre de Kerr, le service de sécurité devait signaler le retour de Nicole. L’atmosphère était pesante. Jared sentait la tension silencieuse de son supérieur. — Monsieur Gu… Directrice Ning est rentrée. Elle était accompagnée de Baron Fang, du groupe Fang. Kerr consulta sa montre. Huit heures trente. Pas tard… mais avec Baron ? — D’après tes informations, Nicole n’est pas censée le connaître, dit-il d’un ton calme mais glacial. La pression fit presque fléchir Jared. — Ils se sont rencontrés à Manhattan. Ils étudiaient ensemble à l’époque, répondit-il précipitamment.
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