— De simples camarades de classe ?
Kerr savait que l’héritier du groupe Fang était rentré de Manhattan peu de temps auparavant. Toutefois, il ne s’était jamais douté que ce retour puisse avoir le moindre lien avec Nicole.
Jared, quant à lui, avait longtemps hésité avant de révéler cette information. Il avait clairement perçu la bienveillance de Baron Fang envers la directrice Ning. Et surtout, il n’ignorait pas que son propre patron manifestait un intérêt certain pour cette femme. Garder le silence aurait pu se retourner contre lui un jour. Il préférait donc tout dire.
La plume de Kerr s’immobilisa. Il releva la tête et observa Jared, plongé dans ses réflexions.
— Annule la réunion à l’étranger prévue demain matin. J’ai autre chose à faire, finit-il par déclarer.
Il n’avait encore jamais pris de congé pour la fête des enfants.
— Très bien, monsieur Gu. Dois-je venir vous chercher ? demanda Jared avec prudence.
Il scruta attentivement son supérieur et, constatant l’absence d’hésitation, poussa un discret soupir de soulagement. Une fois l’agenda modifié, aucun retour en arrière n’était possible.
— Ce ne sera pas nécessaire. Rentrez chez vous.
D’un geste bref, Kerr le congédia.
Seul, il ouvrit le dossier personnel de Nicole sur son ordinateur. Sur la photo d’identité, elle affichait une assurance tranquille et une énergie lumineuse. Rien, dans son apparence, ne laissait deviner qu’elle était déjà mère. Une pointe d’envie traversa l’esprit de Kerr à l’égard de l’homme qui avait partagé sa vie au point qu’elle lui donne un enfant.
Le lendemain matin, Nicole se réveilla baignée par la lumière du soleil. Elle s’étira longuement, bâilla, puis sourit, consciente de la douceur de cette journée de repos.
Dans le salon, Jay était assis sur le canapé, absorbé par sa lecture.
— Bonjour, mon chéri.
La veille, épuisée, elle s’était couchée sans tarder. Le week-end n’avait pourtant pas suffi à chasser toute sa fatigue.
Jay consulta sa montre, baissa de nouveau les yeux sur son livre et répondit simplement :
— Il y a du lait sur la table.
Souvent, il se faisait si discret qu’elle en oubliait presque sa présence. En passant près de lui, Nicole lui ébouriffa les cheveux, ce qui lui valut un regard excédé.
Peu après, Jay posa son livre, rejoignit la table et s’assit face à elle. Malgré sa petite taille, son maintien droit lui donnait une allure étonnamment adulte. Nicole avala la dernière gorgée de lait à la hâte.
— Tu comptes m’expliquer comment tu t’es blessée ? demanda-t-il avec gravité.
Il n’adoptait ce ton sérieux que lorsque cela la concernait.
— Ce n’est rien. Un simple accident. Mais ne t’inquiète pas, j’ai eu ma revanche, répondit-elle, un peu coupable.
Elle avait cru qu’il avait oublié, mais elle oubliait trop souvent qu’elle avait mis au monde un enfant exceptionnel, doté d’une mémoire redoutable.
— Comment ça ? Tu l’as giflé ?
— Non. Mais il n’a pas été épargné. Quelqu’un lui a cassé le bras pour moi.
Elle avait hésité à en parler, craignant de l’effrayer. Pourtant, à sa grande surprise, les yeux de Jay s’illuminèrent.
Un mauvais pressentiment traversa Nicole.
— Qui a fait ça ? Je ne savais pas que tu avais quelqu’un d’aussi fort à tes côtés, déclara-t-il avec admiration.
Il avait toujours jugé Baron trop doux pour assurer sa protection. Manifestement, sa mère connaissait quelqu’un de bien plus redoutable.
— Personne d’important. C’est mon patron. Et je te préviens, tu ne dois jamais agir ainsi avec les autres enfants. Il faut se respecter mutuellement.
Elle emporta son verre vide à la cuisine, tentant d’éluder la discussion.
Depuis qu’elle avait compris que Kerr était le père de Jay, ses pensées étaient confuses. Elle avait voulu les tenir éloignés l’un de l’autre, mais, malgré elle, elle avait évoqué leur existence respective.
Jay fit une grimace mais n’insista pas. Il préféra lui laisser du répit. Après tout, il appréciait désormais son patron.
— Très bien, je te laisse tranquille cette fois. Je descends jouer. Et je veux du poisson braisé à midi !
Il bondit de sa chaise et se dirigea vers la porte.
— Tu aimes vraiment jouer avec les autres enfants ? demanda Nicole depuis la cuisine.
Elle se souvenait parfaitement qu’il trouvait autrefois ces jeux inutiles.
— Tu veux que je fasse comme eux, c’est ça ? répondit-il avec résignation.
— Oui. Là, tu ressembles enfin à un enfant normal.
Nicole hocha la tête, satisfaite, et retourna préparer le déjeuner.
— Est-ce ma faute si je suis exceptionnel ? marmonna Jay en descendant l’escalier.
Sa maturité précoce l’avait toujours isolé, au point d’inquiéter Nicole. Lui, en revanche, n’en faisait guère de cas.
Pendant ce temps, Kerr se tenait dans la salle de surveillance du parc d’attractions, le visage fermé. Les écrans montraient une foule dense, mais aucune trace de Nicole ni de son fils.
Il s’était pourtant assuré que personne ne manquerait l’événement.
— Monsieur Gu, j’ai vérifié les caméras à l’entrée depuis ce matin. La directrice Ning n’est toujours pas arrivée, signala un employé.
Kerr se détourna et s’éloigna sans prononcer un mot. Son visage fermé ne laissait rien transparaître de ses pensées. Il rejoignit sa voiture, démarra aussitôt et prit la direction du Jardin Riverside, où le groupe Gu avait réservé un appartement pour Nicole.
Arrivé devant l’immeuble, il ne coupa pas le moteur. La vitre baissée, il laissa le ronronnement régulier de la voiture apaiser légèrement son esprit. Son regard s’arrêta sur un petit garçon assis calmement près du jardin.
L’enfant semblait avoir cinq ou six ans. Ses cheveux étaient soigneusement coupés, et il portait un tee-shirt blanc un peu trop grand ainsi qu’un short noir qui lui arrivait aux genoux. Installé sur un banc en bois, il manipulait un cube magique avec une concentration silencieuse, totalement inconscient de la présence de Kerr.
Celui-ci descendit de voiture et s’approcha sans bruit. Il s’arrêta devant le garçon et l’observa un instant, immobile.
Jay sentit soudain un regard posé sur lui. Il interrompit son jeu et leva lentement la tête. Malgré son jeune âge, il perçut immédiatement l’autorité naturelle de l’homme qui se tenait devant lui. Une force tranquille émanait de lui, et quelque chose d’indéfinissable donnait à Jay l’étrange impression de lui être proche.
Il s’inclina brièvement, maladroitement, avant de reprendre son cube. La présence de cet inconnu ne le dérangeait pas. Au contraire, il souhaitait presque qu’il continue à le regarder.
— Tu pourrais aller plus vite, dit soudain Kerr.
Il voyait clairement que l’enfant en était capable.
— Vous savez jouer au cube magique ? demanda Jay avec espoir en lui tendant le jouet.
Kerr se pencha légèrement, prit le cube et, en moins d’une minute, le résolut entièrement.
— Waouh, monsieur, vous êtes incroyable !
L’admiration du garçon était sans limite. Kerr, lui, resta impassible, mais sa main se posa instinctivement sur les cheveux doux de Jay. Il ne chercha même pas à retenir ce geste.
Une voix familière brisa soudain ce moment suspendu.
— Jay ! À table !
Nicole apparut au loin, vêtue d’une robe blanche simple qui descendait jusqu’aux mollets. Ses longs cheveux lisses ondulaient doucement sous la brise.
— Monsieur, vous voulez déjeuner avec nous ? demanda Jay avec enthousiasme. Vous pourrez aussi m’aider avec le cube après !
Il sauta du banc, attrapa la main de Kerr et cria en direction de sa mère :
— Maman, je suis là !
Kerr se figea. Il comprit aussitôt : ce garçon était le fils de Nicole. Cette familiarité inexpliquée prenait enfin sens.
— J’ai préparé ton poisson braisé préféré, dit Nicole en s’approchant… avant de s’arrêter net. Monsieur Gu ? Que faites-vous ici ?
Son sourire s’effaça lorsqu’elle vit la petite main de Jay serrer celle de Kerr.
— Je passais simplement par là, répondit-il avec calme.
— Maman, tu connais cet oncle ? Il est super fort ! Il a résolu mon cube très vite ! Je l’ai invité à déjeuner !
Jay se blottit contre elle, rayonnant de joie.
— Jay, nous ne devons pas lui faire perdre son temps, répondit-elle d’un ton froid.
— Je suis libre aujourd’hui, dit Kerr sans détour.
Jay exulta, et tendit les bras vers lui. Kerr le souleva sans effort et le porta contre lui. Nicole resta figée, abasourdie.
À l’intérieur, tandis qu’elle préparait une place supplémentaire, elle les observa sortir de la salle de bain. L’enfant et l’homme se ressemblaient étrangement. Une boule se forma dans sa gorge.
Ils mangèrent en silence.
— Quel cadeau veux-tu ? demanda Kerr.
— Jouer au cube avec vous. Je n’ai jamais eu d’adversaire à ma hauteur.
— Très bien. Mais mange d’abord. Ce sera un duel difficile.
Kerr ôta soigneusement les arêtes du poisson pour Jay, reproduisant machinalement le geste de Nicole.
— Être intelligent, c’est ennuyeux ? demanda soudain Jay.
— C’est une qualité, répondit Kerr avec sérieux. Mais il faut savoir la maîtriser. Elle peut t’aider ou te nuire.
— À l’école, personne ne veut s’asseoir près de moi…
Kerr envoya un message, puis déclara :
— Je viendrai le chercher lundi. Cette école ne lui convient pas.
Jay courut chercher un avion miniature.
— Je l’ai fait moi-même. C’est pour vous.
Kerr l’examina longuement.
— Très beau travail. Très précis.
— Maintenant, on joue ? Vous avez promis !
Jay l’entraîna vers sa chambre. Nicole les regarda s’éloigner, incapable de prononcer le moindre mot.