Chapitre 1

1764 Words
La pénombre enveloppait la chambre d’une lueur tamisée. Malgré la faible clarté, la silhouette gracile d’une jeune femme se dessinait nettement sur les draps. Étendue avec une nonchalance presque irréelle, elle semblait flotter entre veille et songe, captant aussitôt l’attention de Kerr Gu. — Comment êtes-vous entrée ici ? Qui vous a laissée passer ? Il ne distinguait pas encore ses traits, mais une évidence s’imposait : elle était belle. S’approchant, il releva doucement son menton pour découvrir le visage de cette inconnue installée dans son lit. À peine l’eut-il frôlée qu’elle se redressa brusquement et se jeta à son cou, haletante, comme à bout de forces. — S’il vous plaît… aidez-moi… Son souffle brûlant près de son oreille, l’étreinte désespérée… Kerr sentit ses dernières résistances céder. Habitué aux zones d’ombre du monde privilégié dans lequel il avait grandi, il ne fut pas surpris par la situation. À ses yeux, tout cela ne pouvait être qu’une mise en scène organisée pour lui plaire. Convaincu que cette femme lui avait été envoyée, il esquissa un sourire ambigu avant de se pencher vers elle et de l’embrasser. Le lendemain matin, une sonnerie stridente tira Nicole Ning d’un sommeil confus. Elle ouvrit péniblement les yeux, chercha son téléphone à tâtons, puis se figea. Quelque chose clochait. Elle baissa les yeux vers elle-même, puis tourna lentement la tête. Un homme dormait à ses côtés. Son cœur manqua un battement. Elle porta une main à sa bouche pour étouffer un cri et tenta de rassembler ses souvenirs épars. Peu à peu, les images de la veille revinrent. Gregory lui avait parlé d’une surprise, lui avait demandé de l’attendre à l’hôtel. Fiona lui avait tendu un verre d’eau. Après l’avoir bu, tout s’était mis à tourner. Ensuite, le noir. La vérité la frappa avec violence. Depuis longtemps, elle soupçonnait une liaison entre son petit ami et sa meilleure amie. Mais jamais elle n’aurait imaginé qu’ils iraient jusqu’à la trahir de cette façon. Nicole se leva précipitamment, s’habilla en silence, puis s’apprêta à partir. Avant de quitter la chambre, elle jeta un dernier regard à l’homme endormi. Même confuse la veille, elle se souvenait qu’il lui avait demandé à plusieurs reprises si elle allait bien. Il ne lui avait rien imposé. Ses traits étaient harmonieux, presque trop parfaits. Elle soupira, sortit quelques billets de son sac et les posa près du lit, puis s’éclipsa sans bruit. Sans perdre une minute, elle monta dans un taxi et se fit conduire chez Gregory. Tout au long du trajet, elle imagina mille scénarios. Aucun ne la prépara à ce qu’elle découvrit. Des vêtements jonchaient le sol jusqu’à la chambre. Parmi eux, une cravate bleu nuit — celle qu’elle lui avait offerte — gisait froissée comme un objet sans valeur. Le cœur serré, Nicole s’approcha de la porte entrouverte. Les voix, les soupirs étouffés ne laissaient aucun doute. Incapable de supporter davantage, elle saisit une paire de talons et les lança en direction du lit. — La prochaine fois, fermez la porte. Encore faudrait-il que vous en soyez capables. Gregory pâlit en la voyant. Il attrapa la couverture pour se cacher, tandis que Fiona se hâtait d’enfiler une chemise. Cette dernière s’avança vers Nicole, tentant de reprendre contenance. — Puisque tu as tout vu, autant être honnête… — Habille-toi, coupa Nicole avec un mépris glacial. Tu n’as donc aucune dignité ? Fiona resta muette, rouge de honte et de colère. Nicole la détailla d’un regard acéré avant de se tourner vers Gregory. — C’est donc ça, ton choix ? demanda-t-elle avec un sourire ironique. Puis, revenant vers Fiona, elle poursuivit d’un ton faussement léger : — Nous n’avons visiblement plus rien en commun. Depuis toujours, tu récupères ce qui m’appartenait : mes vêtements, mes affaires… Aujourd’hui, même les hommes. Tu es vraiment passée maître dans l’art du recyclage. Ces paroles frappèrent Fiona en plein cœur. Gregory, vexé, se redressa brusquement. — Voilà ce que je déteste chez toi ! cria-t-il. Tu te crois encore au sommet alors que ta famille est ruinée ! Tu n’es plus rien, Nicole. Et tu oses nous juger ? Dis-moi plutôt ce que tu as fait hier soir ! À cet instant, tout s’éclaira. Gregory avait perdu une somme considérable au jeu. Pour rembourser, il l’avait sacrifiée. Seule une erreur avait fait échouer leur plan. Un frisson parcourut Nicole. Elle esquissa un sourire mordant. — Ce que j’ai fait ? J’ai passé la nuit avec un homme remarquable. Beau, élégant… infiniment plus que toi. Une expérience délicieuse. Elle savait où frapper. Gregory devint écarlate de rage. — Sale g***e ! — Peut-être, répondit-elle avec un rire sec. Mais je vous laisse savourer votre petite comédie. Elle se détourna et quitta l’appartement. Le claquement régulier de ses talons résonna dans le couloir, fier et souverain, comme celui d’une reine qui ne se retourne jamais. Nicole s’arrêta brusquement, puis se retourna avec lenteur. Son regard était calme, presque amusé. — J’ai reçu la confirmation de l’université de Manhattan. J’ai été admise en gestion et management. Je me demandais comment vous l’annoncer… mais, finalement, vous m’avez simplifié la tâche. Elle marqua une courte pause, savourant l’expression crispée de Fiona, dévorée par la jalousie. — Ah, et avant de partir, j’ai encore une chose à ajouter… J’étais dans la chambre 1101, cette nuit. Au même instant, dans la chambre 1101, Kerr était assis sur le bord du lit, le visage fermé. Devant lui, une petite liasse de billets soigneusement empilés. Il les recomp­ta deux fois. Deux mille quatre cent soixante-deux yuans. Pas un de plus. Avait-elle vraiment laissé tout l’argent qu’elle possédait ? Il avait plus de vingt ans, fréquenté toutes sortes de femmes, mais jamais encore il n’en avait rencontré une aussi effrontée : coucher avec lui, déposer de l’argent… puis disparaître. Une colère glaciale monta en lui. Sans perdre une seconde, il appela son assistant. — Faites demander au directeur de l’hôtel les enregistrements de surveillance. Je veux savoir qui était dans ma chambre cette nuit. Tandis que l’autre s’empressait d’acquiescer au téléphone, le regard de Kerr s’arrêta sur un éclat discret posé sur l’oreiller. Une boucle d’oreille sertie, fine et élégante. Une lueur dangereuse traversa ses yeux. — Quand je mettrai la main sur cette femme, murmura-t-il, elle regrettera de m’avoir pris pour un simple client. Quelques années plus tard, dans un aéroport animé… Un vol retardé par le mauvais temps faisait monter l’impatience dans le hall. Les voyageurs soupiraient, regardaient leur montre, râlaient à voix basse. Au milieu de cette agitation, un homme en chemise gris clair restait d’un calme remarquable. Ses lunettes à monture dorée adoucissaient ses traits harmonieux. Il dégageait une élégance naturelle, presque rassurante, qui attirait tous les regards. — C’est Baron Fang, non ? chuchotèrent plusieurs jeunes femmes. Héritier du groupe Fang, deuxième plus grande fortune de la ville après la famille Gu, il était connu pour sa courtoisie et son sourire chaleureux — l’exact opposé de l’austère Kerr Gu. Une femme élégante, vêtue d’une robe Valentino, se décida à saisir sa chance. Après une brève hésitation, elle s’approcha et se présenta avec un sourire calculé. — Monsieur Fang, accepteriez-vous de partager un café avec moi ? Baron inclina légèrement la tête, amusé. — Je serais honoré par une invitation aussi charmante… malheureusement, la personne que j’attends vient d’arriver. Tous suivirent la direction de son regard. Une jeune femme d’une vingtaine d’années avançait vers lui. Ses longs cheveux retombaient librement sur ses épaules, son visage était nu de maquillage. Elle portait une simple chemise blanche et un jean légèrement délavé. Rien d’ostentatoire — et pourtant, elle se détachait de la foule avec une évidence troublante. C’était Nicole. À son côté marchait un petit garçon au visage délicat, tirant maladroitement une petite valise. Son air sage contrastait avec sa démarche encore enfantine. Nicole remarqua aussitôt le regard empli d’envie et d’amertume que lui lançait la jeune femme restée près de Baron. Cet idiot va encore se servir de moi comme bouclier, pensa-t-elle avec irritation. Mais elle conserva un sourire parfait. S’approchant, elle passa son bras sous celui de Baron et dit doucement : — Chéri, tu attends depuis longtemps ? Baron l’enlaça naturellement. Le petit garçon, quant à lui, s’agrippa à la jambe de Baron. — Papa, tu nous as beaucoup manqué ! Mais pourquoi tu nous attends ici ? Tu sens mauvais… La jeune femme s’éclipsa aussitôt, rouge de gêne. Baron éclata de rire, installa l’enfant sur la valise et se mit à la tirer d’une main tout en tenant Nicole de l’autre. À peine montés en voiture, Nicole pinça violemment la joue de Baron. — Jure-moi que c’est la dernière fois que tu m’utilises pour repousser tes admiratrices. — Allons, Nicole, protesta-t-il en souriant. Qui d’autre que toi pourrait m’aider ? Il jeta un œil à la valise. — Sérieusement ? Six ans à l’étranger et c’est tout ce que vous ramenez ? — Mamie a dit qu’on achèterait le reste ici. C’est plus efficace, répondit le garçon avec sérieux. — Éliminer le superflu permet d’économiser temps et énergie. C’est ça, l’efficacité, ajouta Nicole en hochant la tête. Baron grimaça. — Il n’a que six ans ! Même s’il est brillant, tu n’as pas besoin de l’élever comme un adulte sans cœur. Il tenta de chatouiller la jambe de l’enfant. Celui-ci repoussa sa main avec dédain. — Zone sécurisée. Aucune femme ne rôde. Je n’ai pas besoin de jouer ton fils, oncle Fang. — Nicole Ning… quel genre de monstre es-tu en train d’élever ? soupira Baron. Nicole haussa les épaules et détourna le regard vers le paysage familier qui défilait derrière la vitre. Elle avait quitté le pays à dix-huit ans. Seule, brisée, sans avenir clair. Puis, une nuit imprévisible avait bouleversé sa vie. Jay était né de cette nuit-là. Baron l’avait aidée, soutenue, protégée. Sans lui, elle n’aurait peut-être jamais tenu. Parfois, elle se demandait ce qu’était devenu cet homme. Elle ne se souvenait pas précisément de son visage, mais une certitude demeurait : il était incroyablement beau. S’il découvrait qu’il avait un fils, le choc serait immense. Avant de revenir, elle s’était inquiétée pour Jay. Il était intelligent, mature, conscient de l’absence de père. Malgré tout, ce vide restait réel. Et si je le retrouvais ? Et s’il refusait Jay… ou s’il était déjà marié ? Elle fronça les sourcils. Jay posa doucement sa petite main sur son épaule. — Ne sois pas triste, maman. Avoir un papa, c’est bien… mais sans, je vais très bien aussi. Elle sourit, émue, et serra un peu plus fort la main de son fils.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD