Alex

806 Words
AlexAlex glisse de l’autre côté du lit, coule son corps massif contre celui de son épouse, pose ses longues mains sur ses hanches et s’imprègne de la douceur de sa peau, de sa chaleur qui diffuse. Il est cinq heures trente, il doit s’en détacher à regret. Il ramasse ses vêtements jetés sur la chaise, gagne la salle de bain. Le réveil est difficile ce matin. Son corps est fourbu, son dos et son genou le font souffrir. Il rêve de dormir jusqu’à dix heures du matin, même s’il sait que la grasse matinée n’a jamais été son exercice favori, sauf à câliner sa femme. En quelques minutes, une douche bien chaude évacue ses dernières douleurs. A six heures, il passe, à pied, le portail de l’usine. Une petite dizaine de voitures, les équipes de nuit, s’y trouvent. D’ici à une heure, elles disparaîtront, remplacées par celles du dimanche. Alex les connaît toutes ces équipes, celles de nuit, de journée, de weekend… Forcément il est là chaque jour. Ils étaient quatre dans son service lorsqu’il a débuté dix ans plus tôt. Ambiance tranquille, familiale même. Avec des cadeaux à la fête des mères et un arbre de Noël en décembre. On venait chercher les présents du comité d’entreprise avec femmes et enfants. Fin juillet, la direction organisait un petit repas amélioré et offrait l’après-midi avant la fermeture d’été. Chacun savait pour qui, pour quoi il travaillait. Là, c’est plus flou. Des investisseurs ? On ne sait plus bien qui ils sont. Des hommes ? Des groupes ? Une holding ? Des fonds de pension ? A présent, dans l’équipe, il est tout seul. Deux de ses collègues, des vieux de la vieille, maîtrisant le métier jusqu’au bout des doigts, sont partis en retraite. En réalité, on les a poussés dehors, ils étaient devenus un peu chers. Mieux valait les remplacer par des jeunes. Le troisième est parti en longue maladie voilà deux ans. Le pauvre vieux n’est jamais revenu. Alex est resté tout seul, s’est débrouillé pour former les nouveaux arrivants qu’on lui envoyait. Deux postes ouverts, pour en remplacer trois, il n’y a pas de petites économies… Au début, lorsqu’il travaillait les fins de semaine, il récupérait et prenait un repos compensateur légal de deux jours. Cela a duré plusieurs semaines ; il travaillait le samedi et le dimanche, ne revenait que le mercredi. Petit à petit, tout a dérivé. Comment, il ne s’en souvient plus trop. Ah si. Sébastien, son chef, l’a appelé un lundi après-midi, affolé. Trois des quatre lignes de remplissage de pommade étaient en rideau. Les gars de maintenance présents ne trouvaient pas la panne. Forcément, ils étaient tout frais embauchés de deux semaines, sans expérience ou à peine ; comment voulez-vous qu’ils aient assimilé le mécanisme de ces machines en si peu de temps ? Ça ne s’apprend pas à l’école. Alex en a formé un bon paquet depuis deux ans, de ces petits jeunes, une bonne dizaine s’il compte bien. Après deux semaines, ils sont livrés à eux-mêmes, face à des pannes trop complexes pour leur maigre expérience, pour un salaire à peine supérieur au smic. La pression, le stress, les engueulades du directeur du service qui ne comprend pas pourquoi les lignes ne fonctionnent pas… Les jeunes gars prennent vite la poudre d’escampette, cherchent un boulot plus tranquille. Même les plus méritants. Le dernier en date, Bilal, sortait de l’école. Alex a vite détecté que ce môme-là avait de l’or dans les mains, un sens aigu de la mécanique. Après un CDD de trois mois, le DRH lui a proposé de l’embaucher définitivement. Très bien. Forcément, le jeune, payé au smic, a tenté de renégocier son salaire. C’était de bonne guerre. Cinquante euros d’augmentation, il a demandé, cinquante euros. L’autre, drapé dans sa dignité d’homme intransigeant, a refusé et le môme a fichu le camp. Et voilà comment, pour cinquante euros, on laisse filer une pépite. Il y a aussi les jeunes qui ne veulent pas bosser. Ils sont encore chez papa, maman, ne veulent pas se casser la tête. Ils prennent leur temps, savent qu’ils sont là jusqu’à soixante-cinq piges. Il en a trouvé qui dormaient la nuit, jouaient sur leur portable le jour, regardait des vidéos sur internet ; ceux-là il les renvoyait lui-même d’un coup de pied aux fesses. Peu à peu, il a laissé tomber ses repos compensateurs, venant une heure ou deux, puis la journée complète. Trois mois que ça dure. Deux nouveaux viennent d’être embauchés, un peu plus expérimentés que les autres. Pourvu qu’ils fassent l’affaire parce que lui, quoi qu’il advienne, il va stopper ce rythme infernal. Il n’en a parlé à personne, pas même à Catherine, sa femme, mais la semaine dernière, il a eu un malaise. Rien de bien méchant, un peu de fatigue c’est tout, de stress, mais un déclic pour lui. Il a quarante-deux ans, quatre gosses qu’il aimerait voir grandir, une femme qu’il délaisse. Il va lever le pied. Tant pis pour Sébastien. Il l’aime bien son chef, ils ont de bonnes relations mais il se fait bouffer par la direction, dit oui à tout, même à l’impossible. Alors, ce dimanche-là, c’est le dernier. D’ailleurs, dimanche prochain, c’est l’anniversaire de son aînée, Tess. Pas question de manquer ça.
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