Une leçon à l’oncle Banza

1654 Words
Une leçon à l’oncle BanzaElle fixait les yeux dans ceux de son oncle, ses yeux pleins d’innocence, emplis de larmes, attristaient son visage passif, mais sa bravoure ne cesser de rétorquer à la grossièreté de son oncle : - Pourquoi ne vais-je pas à l’école comme mon frère ? Son oncle voulait à tout prix épargner ses oreilles de cette cacophonie dont Feza avait rendu le refrain quotidien. - Parce que tu es femme, répondit l’oncle, en lui fixant son regard aussi pinçant que menaçant. - La femme n’a-t-elle pas aussi le droit d’étudier comme l’homme ? répliqua Feza, en adoucissant sa voix, ne pouvant plus céder aux menaces de son oncle. - Non, non, non et jamais. C’est une ignominie pour moi et pour toute autre personne normale de faire étudier une femme. Ce duel idéologique était quotidien entre Feza et son oncle Banza. Elle voulait à tout prix percer le mystère qui l'empêchait d'avoir droit à l’éducation, contrairement à son petit frère. La curiosité chatouillait ses envies de connaître et de découvrir les phénomènes du monde autour d’elle ; malgré sa stature négligeable, des fissures d’usure sur ses pieds qui n’ont jamais porté de souliers et son habillement modeste, son âme était sublime, et majestueux, son esprit. Au fait, après la mort de leurs parents, victimes de la kyrielle des hostilités observées à l’est de la République Démocratique du Congo, Feza et Amani vivaient avec leur oncle à Walikale, un village au sol riche en minerais, mais dont les habitants ignoraient la valeur. Les deux familles des défunts, après s'être réunies, avaient résolu, conformément à leurs coutumes et aux traditions du village, la répartition des biens : une majorité revenant à l’oncle Banza, une petite portion à Amani. À Feza, en héritage, on légua les lésions de la discrimination et les maux de la marginalisation de la femme. On ne lui accorda ni cuillère ni fourchette, pourtant on nous fait croire que la femme est faite pour la cuisine… Amani poursuivait ses études alors que Feza ne pouvait sortir de la maison. La chaîne des travaux ménagers qu’elle devait accomplir régulièrement - balayer la cour, laver la vaisselle, faire la cuisine ...- rendait ses journées aussi longues qu’insupportables, autant que fatigue et chagrin étaient le menu de son dîner tous les soirs. Quant à son frère, la gaieté était une étiquette collée à son visage brun. À son retour de l’école, le repas était toujours bien prêt et après s'être sérieusement gavé de plats copieux, il allait jouer au foot avec les gosses de son âge jusqu’à ce que le soleil s’évanouisse, avalé par l’horizon. Et là, il ne rentrait à la maison que pour s’allonger en attendant que le jour suivant expie ses peines. Ça faisait déjà deux ans que les pieds de Feza n’avaient foulé une cour scolaire. Et, lorsqu’en rentrant de la rivière, elle croisait dans la brousse ses anciens collègues de classe, en uniforme bleu-blanc, revenant de l’école, rien ne pouvait retenir ses larmes nostalgiques. Plus le temps passait, plus sa peine s’accumulait, plus la vie lui semblait insupportable. Aucun jour ne vit une lueur d’espoir éclairer son visage brun, privé de la splendeur du sourire. Ne pouvant plus persister dans cet esclavage qui ne dit pas son nom, Feza s’approcha de l’oncle Banza, alors qu’il revenait des carrières, à la chasse aux pierres précieuses, comme d’habitude, abattu et affamé. - Pourrai-je reprendre mes études l’année prochaine, mon oncle ? demanda Feza pour ranimer leurs discussions. Celui-ci, très farouchement en colère, prit la petite Feza et lui administra des coups jusqu’à se retrouver à bout de souffle, prétextant qu’elle l’ennuyait avec des questions qu’il jugea idiotes. Ayant assez des tortures quotidiennes, Feza fit ses valises et partit pour ne plus jamais revenir dans le village de ses cauchemars, afin de s’établir à Goma, chef-lieu du Nord-Kivu, une ville méconnue pour elle et où elle n’avait aucune famille. Ainsi, la pauvre Feza se retrouva dans les rues, vivant au taux de malheur et passant ses nuits à la belle étoile jusqu’au jour où elle rêva de sa mère. Était-ce juste un rêve, une révélation de la puissance divine, un coup de hasard ou une hallucination pour que sa vie se transforme d’un coup, comme dans les contes de fées ou dans des récits légendaires ? Désormais, elle baignait dans le bonheur et se détendait sous un vent soufflant d’allégresse dans sa nouvelle famille qui l’aimait et la respectait. Cependant, au village naquirent des discordes entre l’oncle Banza et son neveu Amani qui voulait par-dessus tout revoir sa sœur. Banza ne pouvait plus être en paix après la disparition tragique de sa nièce. Il était regardé d’un mauvais œil partout où il passait. Face à cela, il jugea responsable de se rendre en ville à la recherche de sa nièce. Son voyage fut long, tellement les routes sont quasi impraticables : il lui fallut trois jours pour effectuer 286 km. Il scruta ruelles, terriers, jusqu’aux fins fonds des caniveaux, mais en vain. La luxueuse Feza, dorénavant, ne pouvait plus être retrouvée dans une telle indigence. Des jours passèrent ; seul dans la case de Banza, Amani épuisa la somme laissée par son oncle pour couvrir ses dépenses pendant son absence du village. « Peut-être ne reviendra-t-il plus ! » « Peut-être a-t-il succombé en cours de route. » « Peut-être est-il tombé sur de grandes opportunités qui l’empêcheront de revenir … » Telles sont quelques-unes des hypothèses que s’imaginait Amani pour se forger une idée barbare. Au bout de deux semaines, à son tour, Amani se rendit en ville où, par un heureux hasard, il tomba sur sa sœur Feza. « Rien ne me dit qu’elle est dans cette ville et puis tout ceci c’est de sa faute. C’est elle-même qui a choisi de partir. Pourquoi serais-je tenu responsable de son forfait ? Que vais-je continuer à chercher dans ces pierres volcaniques pendant qu’au village j’en ai laissé de précieuses ? » se murmurait Banza en rentrant au village après avoir fourni tant d’efforts vains. - Où es-tu mon unique trésor ? Tonton Banza est de retour ! criait l’oncle Banza à Amani dès son arrivée au village, mais personne ne répondait. Il le fit une deuxième, puis une troisième fois et toujours sans réponse, mais il continua à insister. - Pourquoi tu nous déranges ? Qui es-tu ? Tonna un malabar qui sortit, emporté par la colère, de la case de l’oncle Banza. - Qui êtes-vous ? Qu’avez-vous fait de mon Amani ? répliqua Banza en se précipitant dans la case. Le quidam le saisit et le poussa loin de là, car désormais il était maître de la case. En effet, Amani était parti après avoir vendu la case de son oncle. Un calvaire s’ouvrit à Banza qui ne pouvait attendre du secours au village. Personne pour compatir avec un sauvage incapable de prendre soin d’une innocente orpheline coupable de bravoure. Alors que Banza était couché sous un manguier au bord de la route, il sentit une tendre main se poser doucement sur son épaule. Il se leva en sursaut et vit deux sourires, émus par les retrouvailles, fixant sur lui des regards imbibés de larmes. C’était Feza, escortée par son frère Amani. - Feza, je suis désolé pour tout ce qui s’est produit, mon enfant. Je crois qu’il est temps pour moi de confesser mes péchés. Pardonnez-moi mes enfants, tout ceci c’est de ma faute ! Ce n’était pas par hypocrisie que Banza avança ses propos aux couleurs d’amertume. Il vivait un supplice, ne sachant plus à quel saint se vouer. Feza, avec son amour de femme qui pardonne malgré tout, le prit par la main, le releva pour enfin le serrer dans ses bras. Après quelques échanges au ton neutre, ils prirent la route et retournèrent tous, à trois, en ville. - Comment as-tu procédé pour jouir de cette fortune, Feza ? De quelle magie as-tu fait usage pour te retrouver dans cette famille ? demanda l’oncle Banza, une fois en ville, installé dans la nouvelle demeure de Feza, ne sachant pas qu’il était logé par sa nièce. - Mon oncle, pour tout vous dire, avant leur mort, papa et maman me livraient tous leurs secrets. Un jour que vous étiez aux carrières avec papa, il était revenu en hâte, avant l’heure habituelle, car il avait trouvé quelque chose d’une valeur immense, mais il ne m’avait pas dit ce que c’était. Je me souviens, cette nuit il nous conduisit, maman et moi, derrière la case où il creusa un trou pour y enfouir ce qu’il avait trouvé. - Pourquoi tu me racontes tout cela ? Je crois que ma question était bien claire et bien précise, souffla Banza en interrompant Feza avant qu’elle ne finisse son histoire. - C’est à ta question que je réponds, poursuivit Feza. Après que papa l’a enfoui dans le sol, il nous a susurré que ce n’était qu’une pierre, mais qui peut changer la vie d’une multitude de façons, si on tient compte de sa juste valeur. Il nous a dit qu'il nous accompagnerait le lendemain en ville pour nous sortir de la misère. Par malheur, c’est cette nuit même que le village fut attaqué et papa comme maman succombèrent tous deux. Dès lors, j’étais la seule à détenir ce secret. Même Amani n’en savait rien. Connaissant bien les épisodes qui s’en suivirent, je propose de ne pas y revenir… mais avant de venir ici en ville, fuyant votre malveillance, j’avais pris le soin d’emporter le trésor familial avec moi. - Ne savais-tu pas que tu encourais un danger imminent avec cela ? Tu risquais même de te le faire voler. Pourquoi n’as-tu pas préféré me le confier pour t’éviter de tels risques ? - Je vous redoutais plus que tout, mon oncle, n’y revenons pas s’il vous plaît. Heureusement ma mère veillait sur moi de là-haut : elle me dirigea au travers d’un rêve auprès des personnes à qui je pouvais faire confiance en me révélant la valeur exacte de ce que je possédais. Ces personnes sont devenues ma famille, elles veillent sur moi et ne m’ont jamais déçue et je sais que ce n’est pas pour ce que j’ai, mais pour ce que je suis. - Si je comprends bien, je suis chez toi, dans ta maison où tu prends en charge toute une famille ! - Oui mon oncle. Bouche bée, Banza resta sans mot… Ce fut une leçon pour Banza ! La fille qu’il méprisait, qu’il n’envoyait pas à l’école, était venue à son secours. Cependant, le gamin qu’il aimait le plus, et en qui il plaçait sa confiance, en avait abusé et l’avait trahi. Dès lors, Banza est devenu précurseur de l’égalité entre l’homme et la femme dans son village, dans les villages voisins, puis dans son territoire et plus tard dans sa province. Désormais, ce mythe, transmis de génération en génération, s’accomplit et devint une tradition auprès de tous ceux qui vécurent cette métamorphose de la vie de Feza. Ange Banyene Goma - Congo
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