Les flammes du choix

2482 Words
Point de vue Clara Je me souviens d’hier soir. La tension monte jusqu’à suffoquer. Chaque mot devient lame, chaque silence pèse comme un jugement. On est dans notre chambre, encore une dispute, comme toujours. La lumière est douce, inutile, complice de nos blessures. — Clara, jamais je n’aurais cru que tu oserais en parler à Emma ! lâche Rémy, le regard noir. Tu n’as vraiment aucune f****e limite ? Je relève calmement les yeux de mon miroir. Je termine mon trait d’eye‑liner — priorité absolue aux urgences, n’est‑ce pas ? — Il fallait bien qu’elle le sache tôt ou tard. Elle va arrêter le lycée, dis‑je, d’un ton presque administratif. — Et tu persistes avec cette folie ? hurle‑t‑il. Tu veux vraiment que ta propre fille abandonne ses études pour… vendre son corps ? Je soupire longuement, un soupir exaspéré, millimétré. — Non, pour travailler. Nuance, très cher. Travailler. Je sais que le concept t’échappe depuis que tu joues au mari modèle devant les voisins, mais pour certaines, le travail reste une option envisageable. — Tu sais très bien que dans cette agence, il n’y a pas que du “travail” ! grogne‑t‑il. — Ma fille ne fera que ça, je réponds avec un calme clinique. Et franchement, arrête de m’embêter avec cette histoire. Tout est déjà réglé. Tu n’as pas à t’inquiéter pour ta précieuse princesse. Il me fixe, stupéfait, puis éclate d’un rire moqueur. Presque douloureux à entendre tant il est sincère. Il enfile son pyjama en secouant la tête. — Qu’est‑ce qui te fait rire ? demandé‑je, piquée. — Au début, je pensais que tu bluffais. Je me disais : “Elle exagère, elle me provoque, elle fait son cinéma…” Mais non. Tu y crois vraiment. Tu as perdu la boule, Clara. Tu deviens cinglée. — Oh, voilà qu’on me traite de folle encore. Très original. Tu veux pas me prescrire un internement, tant qu’on y est ? J’en profiterai pour me reposer un peu, avec une vue sur la mer et des cachets pour dormir. Le rêve. — Comment une mère peut trouver normal de dire à sa fille qu’elle doit abandonner le lycée pour ça ? Comme si c’était juste… une étape normale de la vie ! Comme si vendre ta propre gamine à une agence comme Girlsway, c’était… raisonnable ! Je m’approche, bras croisés, un sourire glacé sur les lèvres. — Ce qui n’est pas raisonnable, Rémy, c’est de vivre dans une illusion rose bonbon en croyant qu’Emma finira à Harvard et se mariera avec un médecin. Elle est belle. Elle est jeune. Et elle peut rapporter. Ça s’appelle optimiser les ressources. Mais toi, tu préfères te vautrer dans ta morale de vitrine pendant que je gère le sale boulot. Il me fixe comme si je venais d’assassiner un chiot devant lui. Moi, je soutiens son regard. Fièrement. — Tu gères quoi, au juste ? répète‑t‑il, hors de lui. Le fait que ta fille mineure aille se faire exploiter dans cette agence ? Je hausse les épaules, comme s’il venait de me reprocher d’avoir mal rangé la vaisselle. — Oh, allons, Rémy… ne joue pas les martyrs indignés. Ce n’est pas un trafic d’organes, que je sache. Elle va poser devant une caméra, pas devant un peloton d’exécution. — Tu es malade, crache‑t‑il. Tu es une mère indigne. Tu n’as aucune f****e limite ! Je pouffe, amusée par tant de vertus offensées. Il est si beau dans sa colère : chemise froissée, cheveux en bataille, mâchoire crispée par la morale. Je l’aurais presque trouvé séduisant si je n’avais su à quel point il est pathétiquement dépassé. — Tu veux parler d’indignité ? Très bien. Parlons‑en. Ce qui est indigne, c’est de vivre dans une baraque que je fais tourner pendant que Monsieur se pavane avec ses grands principes. Je gère les finances, j’anticipe les coups durs, je fais ce qu’il faut, même si ça te dépasse. Et toi, tu fais quoi ? Tu bois ton café bio en lisant des articles sur “comment être un père moderne” pendant que je me tape la vraie vie. Bravo, Rémy. Vraiment, chapeau. — Tu manipules ta propre fille ! Tu lui fais croire que c’est une opportunité ! T’as vu son visage, Clara ? Elle était terrorisée ! — Évidemment qu’elle est terrorisée, Rémy. C’est une adolescente. Elle a peur d’un bouton sur le front, alors un contrat de travail, forcément… — Tu lui as volé son enfance. Sa sécurité. Tu veux la transformer en marchandise. Pour quoi ? Pour de l’argent ? Je m’approche de lui, le regard planté dans le sien. — Pour de l’argent, oui. Pour une vraie vie. Une vie où elle ne dépendra ni de toi, ni de personne. Une vie où elle saura que la beauté a un prix, et qu’il vaut mieux le fixer soi‑même avant que quelqu’un d’autre le fasse à sa place. — T’es qu’un monstre, souffle‑t‑il, presque à bout. — Merci. J’aime quand tu me parles avec poésie. Il tourne les talons, s’éloigne de la fenêtre comme s’il voulait en finir avec cette conversation… puis fait brusquement demi‑tour, le regard chargé d’un mélange de fatigue et de dégoût. — Tu sais quoi ? Je suis dépassé, souffle‑t‑il, la voix basse, comme si sa rage avait laissé place à un abîme de tristesse. Je hausse un sourcil, tranquillement installée au bord du lit, appliquant ma crème de nuit hors de prix. Un rituel indispensable pour une femme accusée d’être mère de l’année. — C’est normal que tu le sois, réponds‑je du bout des lèvres. Les grandes décisions, ça t’a toujours dépassé. Il ignore mon pic. Pour une fois. Et c’est là que je comprends. Quelque chose bascule. — T’as changé, Clara, dit‑il. Ces dernières années, je ne te reconnais plus. Il s’approche doucement, comme si j’étais une bête sauvage qu’il craignait de faire fuir. — T’es plus la femme que j’ai aimée. Celle dont j’étais fou. T’étais imprévisible, oui, mais jamais cruelle. T’étais ambitieuse, mais pas cynique. T’avais du feu, maintenant y’a que du froid. Une boule se forme dans ma gorge. Je la ravale. Les scènes sentimentales, je les déteste, surtout quand elles s’adressent à moi. — Oh, je t’en prie… soupirai‑je, sourire moqueur. Voilà qu’on sort les violons maintenant ? T’étais fou amoureux ? On dirait un monologue d’un film de Noël. Il manque juste la neige. Il me regarde. Sans sourire. — Je suis sérieux, Clara. Je regarde la femme avec qui je vis et j’ai l’impression de dormir à côté d’une étrangère. Une étrangère prête à sacrifier sa propre fille pour quelques liasses. Je veux répliquer. Mais aucun mot ne sort. Juste un silence lourd. Étrangement lourd. — Tu fais peur. Tu me fais peur, Clara. Mon cœur rate un battement. Celle‑là… je ne l’avais pas vue venir. Il s’éloigne, retire sa montre, la pose sur la table de chevet, comme un homme qui ferme un chapitre. — J’en peux plus, conclut‑il. Je veux divorcer. Voilà. Il l’a dit. Tranquillement. Comme s’il commandait un café. Et moi ? Je ris. Bien sûr. Ce genre de réplique, c’est Rémy en mode mélodrame. — Tu blagues, hein ? dis‑je, sourire aux lèvres. T’es en train de faire ton petit numéro comme tout à l’heure devant les filles, c’est ça ? Il ne sourit pas. Même pas un coin de lèvres. Rien. — Tout à l’heure, devant les filles… je ne blaguais pas. Et maintenant non plus. Mon estomac fait un salto arrière. Je m’approche, moins sûre de moi, plus fragile. — Rémy… chéri. T’es fatigué. On est tous à cran. Viens, on se pose. On en parle. Regarde‑moi. Il détourne les yeux. Quand il reprend la parole, sa voix porte cette lassitude des gens qui ont déjà tourné la page. — Ça fait un moment que j’y pense, Clara. J’en peux plus. Je peux plus continuer à vivre avec toi. Tout est devenu toxique. T’es devenue toxique. Pour moi. Pour les Emma. Cette maison, elle étouffe. Elle étouffe notre fille. Elle veut juste respirer. Je me fige. C’est comme une gifle. — On peut parler de tout ça, non ? chuchotai‑je, tentant de sourire. T’énerve pas. On est fatigués, stressés… on dit des choses qu’on pense pas toujours… — Andrew a déjà préparé les papiers. Depuis trois semaines. Trois semaines ? Mon cœur s’arrête. Ça veut dire que ce n’était pas une menace. Même quand je riais, même quand je tournais tout en dérision… il avait déjà tout prévu. Vraiment ? Je m’approche de lui lentement. Je l’embrasse — une fois, deux fois, dix fois — comme si ces baisers pouvaient arrêter le temps. Je m’accroche à lui, comme une noyée à sa planche de salut. Pour une seconde, juste une seconde, je crois que ça marche. Son corps n’est pas complètement figé. Ses mains hésitent. — Si tu promets… murmure-t-il, les yeux fatigués, presque noyés dans la lassitude, de mettre un terme à cette histoire de Girlsway… alors peut-être — j’ai bien dit peut-être — qu’on pourrait sauver quelque chose. Je le fixe, bouche entrouverte. Promettre ? Mettre un terme ? Comme si tout pouvait se régler d’un simple mot. — Rémy… tu comprends pas, dis-je d’une voix tremblante, c’est compliqué. J’ai mes raisons, il faut voir plus loin que… Il s’éloigne brusquement, comme si je venais de rompre un charme. Il attrape deux oreillers, ouvre l’armoire, prend une couverture et se dirige vers la porte. — Où tu vas ? demande-je, déjà en train de le suivre. — Dormir dans le bureau. Au moins là-bas, j’aurai un peu de silence. Je le poursuis, les larmes aux yeux, ma voix cassée par la douleur : — Chéri… Rémy… s’il te plaît… Mais il s’arrête juste avant de franchir le seuil de la chambre. Ce regard qu’il me lance… c’est un coup de poignard. — Si cette histoire concernant cette agence continue, Clara, dit-il avec froideur, pas seulement je te mets dehors vite fait, mais je te traîne en justice pour exploitation de mineure. Parce que c’est ce que c’est. Et tu le sais. Et il s’en va. Je reste là. Seule. Figée. Mon cœur cogne si fort qu’il me blesse les côtes. Tout venait de se retourner contre moi. Moi, la grande Clara, celle qui contrôle tout, qui manipule tout, je suis là… tremblante, comme une enfant prise la main dans le sac. Et une pensée glaciale germe dans mon esprit : Il délire. C’est tout. Et comme toujours, je dois le ramener à la raison. Après tout, n’était-ce pas ce que je faisais depuis le début ? Rémy m’appartient. Cette vie m’appartient. Et si je dois tout détruire pour la préserver… alors ainsi soit‑il. ✓✓✓✓✓✓✓✓ Le lendemain matin, maquillée, le sourire soigneusement posé sur mes lèvres, je joue mon rôle préféré : mère parfaite, femme irréprochable. Je conduis Emma au lycée comme si rien ne s’était passé la veille. Comme si nos cris, nos larmes, nos mots brisés, n’avaient jamais existé. Et puis, comme si elle voulait raviver une blessure, elle me lance, presque au hasard : — Maman… papa attend que “les papiers” soient envoyés à ton cabinet. Charmant. Je garde le silence. Je laisse filer ses mots comme une brise froide, et je prends la direction de mon travail. Un emploi de façade, une mise en scène pour nourrir l’illusion d’une femme moderne, indépendante. Mais c’est une mascarade, un théâtre. Je passe la matinée à classer des dossiers, répondre à des appels. Le regard vide. L’esprit encore hanté par la scène d’hier soir. Par ce qu’Emma vient de me dire. À l’heure du déjeuner, je décide d’aller retrouver mes amies dans notre cafétéria chic. Un lieu lumineux, un décor parfait pour parler potins, partager des secrets… loin du tumulte du reste du monde. Elles sont déjà là, installées autour d’une table en marbre, sacs de luxe posés en désordre comme des trophées. Je les rejoins avec un sourire forcé, calculé, comme si ma vie était un tableau immaculé. — Clara, ma chère ! s’exclame Amanda Oaks, la plus loquace du groupe. — Tu as l’air épuisée… problèmes à la maison ? Je ris légèrement, cherchant à masquer la tempête qui gronde en moi. — Oh, juste des soucis ordinaires. Rien d’insurmontable. Mais elles ne sont pas dupes. À force de côtoyer ces femmes, j’ai appris qu’elles possèdent un art : détecter les fissures dans les façades des autres. — Tu sais, commence Diana, en remuant son café avec une cuillère en argent, les hommes riches sont comme des enfants gâtés. Ils s’ennuient vite. Si tu veux qu’il reste, il faut constamment lui rappeler pourquoi il ne trouvera jamais mieux que toi. Amanda hoche vigoureusement la tête. — Exactement ! Tu dois être indispensable, Clara. Dans la chambre, dans sa vie quotidienne. Il doit sentir qu’il ne peut pas vivre sans toi. Je hoche la tête, feignant l’intérêt, mais à l’intérieur, je bouillonne. Rémy… il n’est pas homme à céder aux flatteries. Enfin, il l’était. Mais il a changé. — Et s’il menace de partir ? je demande, le ton presque innocent, tandis que mes pensées tracent déjà un plan bien plus profond. Diana éclate d’un rire léger, presque moqueur. — Alors, ma chère… il faut user de moyens plus… convaincants. Les hommes détestent les scandales, surtout ceux qui peuvent ternir leur image. Montre-lui qu’un départ serait plus coûteux qu’un mariage malheureux, et il réfléchira. — Et parfois, ajoute Amanda, baissant la voix comme pour un secret précieux, il faut être prête à tout. La force ne suffit pas toujours ; il faut de la stratégie. S’il refuse de rester, rends-le incapable de partir. Elles rient, légères, comme si leurs mots étaient des confidences innocentes. Moi, je les entends autrement. Chaque anecdote, chaque conseil, résonne en moi comme un écho sombre que je ne contrôle plus. En sortant de la cafétéria, une pensée s’immisce dans mon esprit. Insidieuse. Irrésistible. S’il fallait tout détruire pour ne rien perdre… alors ainsi soit‑il. Je serre mon sac un peu plus fort, comme si cette conviction me donnait déjà un pouvoir. Et dans mon cœur, une flamme se rallume. Une promesse muette : demain ne sera plus jamais comme hier. Le silence se fait autour de moi. Et moi… je sais que quelque chose de décisif se prépare. Un frisson me parcourt. Je devine déjà que ce déjeuner n’était pas un hasard. Qu’un jeu dangereux vient de commencer. Et que le prochain coup… pourrait tout emporter.
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